Toute la journée, il y avait des passants sur le chemin, dans les

champs une foule de travailleurs. Ainsi que nous l’avons dit, la

plupart des cultures consistent en blé ; cependant on rencontre aussi

de l’orge et, de loin en loin, quelques champs de maïs. Deux cours

d’eau importants : l’Ouad Tétouan (berges de terre presque à pic

de 4 ou 5 mètres de haut ; lit de 12 mètres de large, rempli d’eau

courante et assez claire, de 50 à 60 centimètres de profondeur ;

fond de sable) ; et l’Ouad Meḥadjra (voici ce qu’il est dans sa

partie inférieure : berges à peine marquées ; eaux vertes, de 6 à 8

mètres de large et de 30 ou 40 centimètres de profondeur, serpentant

dans un lit de galets beaucoup plus large ; courant très rapide). Le

Djebel Beni Ḥasan est un massif extrêmement remarquable : le versant

occidental en affecte, dans sa partie nord, la forme suivante : α ;

dans sa région sud, celle-ci : β ; les plus hauts sommets, dont

les cartes marines nous donnent les altitudes, 1410 mètres, 2210

mètres, 1818 mètres, en sont invisibles du fond de la vallée ; une

haute muraille de pierre grise, à crête dentelée, le couronne de ce

côté et lui donne l’aspect le plus étrange : on dirait une série

de rochers de Gibraltar juxtaposés sur un piédestal de montagnes :

quelque chose comme ceci : γ. La crête supérieure de cette muraille

me paraît être à une altitude à peu près uniforme pouvant varier

entre 1200 et 1500 mètres. Au-dessus, quelques cultures entrevues en

deux ou trois points semblent révéler l’existence d’un plateau.

3 juillet.

A 3 heures et demie du matin, nous nous mettons en route ; un jeune

homme du village où nous avons passé la nuit nous accompagne :

son père, qui, moyennant une faible rétribution, nous a accordé

son ạnaïa, nous le donne pour nous servir de zeṭaṭ[8]. Il

est sans armes, comme toutes les gens qu’on rencontre de Tétouan

à Chechaouen. Nous descendons d’abord les dernières pentes

du Djebel Beni Ḥasan ; puis, suivant le fond de la vallée qui

se déroule à son pied, nous ne tardons pas à entrer sur les

terres des Akhmâs. C’est toujours la même prospérité, la

même richesse : l’Ouad el Ḥechaïch roule ses eaux paisibles à

l’ombre d’oliviers séculaires ; sa vallée est couverte de beaux

champs de blé où travaillent gaiement une foule de moissonneurs. Ce

n’est que sur les premières pentes du Djebel Mezedjel, prolongement

du Djebel Beni Ḥasan, trop raides ici pour recevoir de culture,

qu’on retrouve pendant quelque temps les palmiers nains. Encore

cela dure peu : le premier talus franchi, les côtes deviennent plus

douces, et au milieu de champs dorés, en traversant des ruisseaux

innombrables, je monte à Chechaouen.

La ville, enfoncée dans un repli de la montagne, ne se découvre

qu’au dernier moment : on a gravi tous les premiers échelons de

la chaîne ; on est parvenu à la muraille rocheuse qui la couronne ;

on en longe péniblement le pied au milieu d’un dédale d’énormes

blocs de granit où se creusent de profondes cavernes. Tout à coup

ce labyrinthe cesse, la roche fait un angle : à cent mètres de là,

d’une part adossée à des montagnes à pic, de l’autre bordée

de jardins toujours verts, apparaît la ville. Il était 6 heures

du matin quand j’y arrivai : à cette heure, les premiers rayons

du soleil, laissant encore dans l’ombre les masses brunes des

hautes cimes qui la surplombent, doraient à peine le faîte de ses

minarets : l’aspect en était féerique. Avec son vieux donjon à

tournure féodale, ses maisons couvertes de tuiles, ses ruisseaux qui

serpentent de toutes parts, on se serait cru bien plutôt en face de

quelque bourg paisible des bords du Rhin que d’une des villes les

plus fanatiques du Rif. Chechaouen, dont la population compte un grand

nombre de cherifs[9], est en effet renommée pour son intolérance :

on se raconte encore le supplice d’un malheureux Espagnol qui,

il y a une vingtaine d’années, voulut y pénétrer : même les

Juifs, qu’on tolère, sont soumis aux plus mauvais traitements ;

parqués dans leur mellaḥ, ils ne peuvent en sortir sans être

assaillis de coups de pierres : sur tout le territoire des Akhmâs,

auquel appartient la ville, personne ne passa près de moi sans

me saluer d’un _Allah iḥarraq bouk, ia el Ihoudi_[10], ou de

quelque autre injure analogue. Chechaouen a 3 ou 4000 habitants, parmi

lesquels une dizaine de familles israélites. Le marché s’y tient

le dimanche. C’est une ville ouverte. Derrière elle s’élève

à pic la haute muraille de roche qui couronne le Djebel Mezedjel ;

en avant commencent de superbes jardins qui, s’étendant sur le

flanc de la montagne, couvrent un espace immense ; les fruits qu’ils

produisent, leurs raisins surtout, sont célèbres dans tout le nord du

Maroc. Chechaouen est renommée aussi pour l’excellence de son eau.

[Illustration : Heliog. P. Albert Dujardin

Challamel aine Edit.

CHECHAOUEN]

Pendant cette dernière partie de ma route, j’ai encore rencontré

beaucoup de personnes sur le chemin. Celui-ci ne cesse pas d’être

bon : une seule côte un peu raide, aucun passage difficile. Sol

terreux, peu de pierres. J’ai traversé deux cours d’eau assez

importants : l’Ouad Arezaz (berges de terre d’un mètre ; eau

claire et courante de 60 centimètres de profondeur ; 8 mètres de

large ; lit de galets), et l’Ouad el Ḥechaïch (il coule à pleins

bords dans un lit de gravier de 10 mètres de large ; eau claire

et courante de 60 centimètres de profondeur). Le Djebel Mezedjel,

identique au Djebel Beni Ḥasan, n’est que la continuation de

celui-ci sous un autre nom : on le voit se prolonger bien loin encore

dans le sud, appelé alors Djebel el Akhmâs.

Vers 7 heures du matin, je quitte Chechaouen pour reprendre la

direction de Tétouan. Le chemin qui m’a conduit me ramène. Pas

de nouvelles remarques à faire. Je ne me lasse pas d’admirer cette

merveilleuse quantité d’eau courante qu’on rencontre le long de

la route : si ce n’est dans les hautes vallées de la Suisse, je

n’ai vu nulle part un aussi grand nombre de sources, de ruisseaux

grands et petits, tous pleins d’eau douce et limpide. La population

sait tirer parti de tant de bienfaits ; aucune place cultivable qui

ne soit ensemencée : on voit des champs suspendus en des points qui

paraissent presque inaccessibles. — Chemin faisant, je rencontre un

_ḥadj_[11], qui suit la même direction que nous ; apprenant que je

suis étranger, il me salue en français et nous causons. J’avais

remarqué déjà, et c’est un fait que je ne cesserai de constater

dans la suite, que les ḥadjs étaient généralement plus polis

et affables que les autres Musulmans. C’est à tort qu’on se

figure parfois qu’ils reviennent de la Mecque plus fanatiques et

intolérants qu’ils n’étaient ; le contraire se produit : leur

long voyage, les mettant en contact avec les Européens, leur fait

voir d’abord que ceux-ci ne sont pas les monstres qu’on leur

avait dépeints ; ils sont surpris et reconnaissants de ne point

trouver chez nous d’hostilité ; puis nos bateaux à vapeur, nos

chemins de fer, les frappent d’admiration : au retour, ce n’est

pas le souvenir de la kạba qui hante leur esprit, c’est celui

des merveilles des pays chrétiens, celui d’Alexandrie, de Tunis,

d’Alger. La plupart du temps, le Pèlerinage, loin d’augmenter

leur fanatisme, les civilise et leur ouvre l’esprit.

Quelle que pût être notre célérité, il n’était pas possible

d’arriver à Tétouan le jour même : nous passâmes la nuit dans

un village des Beni Ḥasan. Le lendemain, nous repartîmes de très

bonne heure ; à 6 heures du matin, nous étions dans la ville.

Les Beni Ḥasan, sur le territoire desquels j’avais marché pendant

la plus grande partie de cette excursion, sont de race et de langue

tamaziṛt. Ils sont dits Qebaïl[12]. Tout le massif montagneux auquel

ils ont donné leur nom leur appartient. Cette tribu me paraît riche

et nombreuse, à voir la quantité et l’importance des villages,

la fertilité du pays, les belles cultures qu’il renferme, le

monde qu’on y rencontre sur les routes. Elle est fort dévote,

à en juger par la grande proportion de ḥadjs qui s’y trouve,

par le nombre de ses qoubbas et de ses zaouïas, à en juger aussi

par les immenses détours qu’on me faisait faire à travers champs,

chaque fois qu’on approchait d’un de ces lieux vénérés, de

peur de le souiller par la présence d’un Juif.

Dans cette tribu, aussi bien que chez les Akhmâs, les costumes

sont les suivants : pour les hommes de condition aisée : caleçons

étroits s’arrêtant au-dessus du genou, courte chemise sans manches,

en laine blanche, descendant jusqu’à mi-cuisse, enfin djelabia

brune ; comme chaussure, la belṛa[13] jaune ; comme coiffure, une

calotte rouge. Cette dernière se supprime souvent : dans tout le

Maroc, les populations des campagnes ont d’habitude la tête nue,

quelque soleil qu’il fasse, et bien que la plupart se rasent les

cheveux. Les pauvres n’ont qu’une chemise de laine blanche et une

djelabia ou un court bernous de même étoffe ; rien sur la tête,

ou bien quelque chiffon blanc ou rouge noué autour, laissant le

crâne à découvert ; les pieds nus ou chaussés de sandales. Ici,

par exception, peu de cheveux sont rasés : on se contente de

les porter très courts. Rien de particulier dans le costume des

femmes : elles ont celui quelles portent dans les campagnes du Tell

algérien ; il est uniformément en laine ou en cotonnade blanches ;

toutes laissent leur visage découvert ; pour travailler aux champs,

elles s’enroulent autour des jambes un épais morceau de cuir fauve

fixé sur le devant par une agrafe : c’est quelque chose comme les

cnémides que mettait Laërte pour jardiner.

En général, les hommes sont assez beaux et surtout vigoureux,

les femmes laides et communes. Bien que le tamaziṛt soit leur

langue habituelle, les Beni Ḥasan savent la plupart l’arabe ;

mais ils y mêlent diverses expressions étrangères : telle est la

particule _d_, dont ils font précéder les noms au génitif : ainsi

ils disent Ouad d en Nekhla, Djebel d el Akhmâs, etc. Cet emploi du

_d_ se retrouve d’ailleurs dans le Maroc entier, avec le même sens,

celui de notre préposition « de » ; mais nulle part avec autant

d’excès qu’aux environs de Tétouan.

4o. — DE TÉTOUAN A FAS.

4 juillet.

Pendant cette première journée de marche, je me borne à gagner

le fondoq devant lequel j’étais déjà passé, entre Tanger et

Tétouan. La route a été décrite ; je n’en reparlerai pas. J’ai

fait prix, pour me conduire à Fâs, avec un muletier musulman :

c’est en sa compagnie que je suis parti ce matin ; notre caravane

est peu nombreuse : dix bêtes de somme ; le muletier, son fils

et un domestique ; voilà, avec Mardochée et moi, tout ce qui la

compose. D’ici à Fâs, par la route que nous allons prendre,

il n’y a rien à craindre ; nous serons constamment en blad el

makhzen et en pays peuplé : inutile de prendre d’escorte.

Le fondoq où nous passons la nuit est une vaste enceinte carrée

dont le pourtour est garni, à l’intérieur, d’un hangar :

les voyageurs s’installent sous cet abri ; les animaux restent au

centre : le maître du lieu perçoit une légère rétribution sur

bêtes et gens ; de plus, il vend de l’orge et de la paille. Les

établissements de ce genre, rares au Maroc dans la campagne, y

sont très nombreux dans les villes : le hangar se surmonte alors

d’un étage où sont disposées de petites cellules fermant à

clef qu’on loue aux étrangers : ce sont les seules hôtelleries

qui existent. Le fondoq où nous sommes paraît très fréquenté :

vers le soir, près de cinquante voyageurs s’y trouvent réunis ;

la cour est pleine : chevaux, ânes, mulets, chameaux, s’y pressent

pêle-mêle avec des troupeaux de bœufs et de moutons.

5 juillet.

A 4 heures du matin, nous quittons le fondoq. La caravane s’augmente

de trois personnes : un homme se rendant à Fâs ; il porte à

la main une cage contenant six canaris ; c’est pour les vendre

qu’il entreprend ce voyage ; il compte sur un bénéfice d’environ

trente francs. Puis une femme et sa petite fille, allant je ne sais

où. Aujourd’hui, la route traverse deux régions fort différentes :

durant la première partie de la journée, je suis dans un pays

montueux, très arrosé, souvent boisé : ce sont les dernières pentes

du revers occidental des montagnes du Rif. Puis, vers midi, après

avoir passé un col aux abords rocheux et difficiles, je débouche

dans une immense plaine légèrement ondulée où je marche jusqu’au

gîte. Cette plaine, couverte tantôt de champs de blé et de maïs,

tantôt de pâturages, tantôt de nouara hebila[14], s’étend à

perte de vue dans les directions de l’ouest et du sud ; au nord et à

l’est, elle est bornée par une longue ligne de hauteurs bleuâtres,

au flanc desquelles on distingue de blancs villages et les taches

sombres de vergers. La nouvelle région où je viens d’entrer et

où je demeurerai jusqu’à l’Ouad Sebou présente le contraste

le plus complet avec celle que je quitte : là on ne voyait que des

villages, ici presque que des tentes ; là une foule de jardins, ici

pas un arbre ; là tous les ruisseaux, toutes les rivières avaient

de l’eau courante, tous étaient bordés de lauriers-roses ; ici

bien des lits sont à sec, d’autres ne contiennent qu’une eau

croupissante et le laurier-rose a disparu. Cependant, sans être

riante comme la première, c’est encore une riche contrée : le

sol, terreux partout, est entièrement cultivable ; de beaux champs

de blé, d’orge et parfois de maïs, en couvrent une grande partie

et en prouvent la fécondité. D’ailleurs, si elle n’a pas ces

ondes fraîches et limpides que j’admirais près de Tétouan,

les rivières pourtant y sont nombreuses et l’eau est loin d’y

manquer, malgré la saison.

Nous nous arrêtons à 4 heures du soir, dans un douar des Bdaoua[15],

en un lieu où se tient un marché hebdomadaire, Souq el Arbạa

el Bdaoua. Pendant cette journée, je n’ai rencontré sur la

route qu’un passage difficile : les environs du col signalé

plus haut. Parmi les cours d’eau traversés, trois avaient

quelque importance : l’Ouad el Ḥericha (berges escarpées de

2 ou 3 mètres de haut ; 6 mètres de large ; eau claire de 50

centimètres de profondeur, qui coule sur un lit de gros galets ;

courant rapide) ; l’Ouad el Kharroub (berges de terre escarpées de

2 ou 3 mètres de haut ; 5 mètres de large ; eau claire et courante

de 50 centimètres de profondeur ; lit de gravier) ; l’Ouad Ạïcha

(6 mètres de large ; eau de 50 à 60 centimètres de profondeur ;

courant insensible). En général, peu de monde sur le chemin,

mais sur quelques points beaucoup de travailleurs dans les champs :

partout, de Tétouan à Fâs, on moissonne. Souvent les douars qu’on

rencontre sont grands, mais ils ont l’aspect misérable : les tentes,

petites et mauvaises, ne descendent qu’à 0,80 centimètres de terre,

laissant un vide mal fermé par une cloison de nouara hebila. Encore

tout n’est-il pas tentes ; celles-ci sont mêlées la plupart du

temps de huttes en nouara hebila. Huttes et tentes sont groupées

sans ordre, formant un ensemble qui rappelle peu le sens primitif du

mot douar. Ainsi sont tous les campements de Tétouan à Fâs.

6 juillet.

Départ à 5 heures du matin. Toute la journée, je continue à marcher

dans la plaine ondulée décrite hier ; rien n’y change : même

terrain, mêmes habitants, même horizon ; seulement, à partir de 11

heures, j’ai en vue le Djebel Sarsar. Sa croupe massive apparaît

à l’est, dominant les hauteurs qu’on aperçoit de ce côté. El

Qçar est située au milieu de la plaine. Nous entrons dans la ville

à 4 heures du soir.

[Illustration : El Qçar el Kebir, ses jardins, le Djebel Sarsar.

(Vue prise à 2 kilomètres de la ville, du chemin de

Tétouan.) Croquis de l’auteur.]

Plus de voyageurs aujourd’hui qu’hier sur la route. Le principal

cours d’eau traversé est l’Ouad el Mkhâzen (berges de terre

à 1/2 de 4 à 5 mètres de haut ; 10 à 12 mètres de large ; belle

eau courante de 50 centimètres de profondeur).

Un événement se produit ce soir dans notre caravane : en entrant

à El Qçar, l’homme aux canaris nous fait part de son mariage :

en marche, il a fait connaissance avec notre compagne de route ;

elle lui a plu ; il lui a offert sa main ; elle a accepté ; ils

vont se marier à El Qçar : on vendra les canaris comme on pourra ;

le prix en servira au don nuptial et aux frais de la noce.

7 juillet.

C’est aujourd’hui samedi : force m’est de rester ici pendant

24 heures. De tous les ennuis auxquels m’a soumis ma condition de

Juif, je n’en connais aucun qui approche de celui-là : perdre

cinquante-deux jours par an. Certains Israélites du Maroc sont

d’avis que c’est le point le plus admirable de leur religion. Je

n’y ai rien trouvé de plus dur : on voudrait se mettre en route, on

ne peut pas : on est en voyage, il faut s’arrêter. Encore si l’on

pouvait profiter de ce retard pour rédiger ses notes, mais c’est

presque toujours impossible. Se trouve-t-on seul ? On barricade sa

porte, on bouche les fentes, et on se met au travail. Mais il est si

difficile d’être seul ce jour-là ! Et il ne faudrait pas qu’on

vous surprît à écrire : votre secret serait trahi ; on saurait que

vous n’êtes pas Israélite. A-t-on jamais vu au Maroc Juif écrire

durant le sabbat ? C’est défendu au même titre que voyager,

faire du feu, vendre, compter de l’argent, causer d’affaires,

que sais-je encore ? Et tous ces préceptes sont observés, avec quel

soin ! Pour les Israélites du Maroc, toute la religion est là : les

préceptes de morale, ils les nient ; les dix commandements sont de

vieilles histoires bonnes tout au plus pour les enfants ; mais quant

aux trois prières quotidiennes quant aux oraisons à dire avant et

après les repas, quant à l’observation du sabbat et des fêtes,

rien au monde, je crois, ne les y ferait manquer. Doués d’une foi

très vive, ils remplissent scrupuleusement leurs devoirs envers Dieu

et se dédommagent sur les créatures.

Encore ici ne suis-je pas très à plaindre : je profiterai de cette

journée pour visiter la ville. Celle-ci a pu mériter autrefois son

nom de El Qçar el Kebir[16], mais aujourd’hui elle n’est plus

ni grande ni fortifiée. Très mal construite, avec ses maisons non

blanchies qui lui donnent un air de saleté et de tristesse, c’est la

plus laide des villes que j’aie vues au Maroc : elle manque d’eau ;

on est obligé d’en aller chercher dans des outres à l’Ouad el

Qous, à près d’une demi-heure de distance. La population peut

être de 5 ou 6000 habitants, dont un millier d’Israélites :

ceux-ci étaient autrefois enfermés dans un mellaḥ ; comme il

est devenu trop étroit, on leur permet aujourd’hui d’habiter

dans toute la ville. Malgré cela, il est difficile de se loger :

j’ai eu toutes les peines du monde à trouver une chambre, et

quelle chambre ! Je n’aurais jamais cru qu’une telle quantité

d’araignées et de souris pût tenir en un si petit espace. Quant

aux anciennes fortifications, on en retrouve peu de traces : quelques

pans de murs ruinés, de pisé extrêmement épais, se dressant çà

et là aux abords de la ville, voilà tout ce qu’il en reste. Une

des choses remarquables de ce lieu est la quantité innombrable des

cigognes : point de maison sans un nid de ces oiseaux ; il y en a,

je pense, presque autant que d’habitants. El Qçar est la résidence

d’un gouverneur, lieutenant du qaïd d’El Ạraïch[17].

Auprès de la ville, sont de grands vergers : j’y ai remarqué de

belles plantations d’orangers, entretenues avec soin et arrosées par

des norias. Mais ce sont des exceptions : en général, ces jardins

sont plus vastes que florissants ; ils produisent peu de fruits ; la

plupart de ceux qu’on consomme ici viennent de Tanger ou de Tétouan.

8 juillet.

Départ à 5 heures du matin. Je marche dans la même plaine : telle

elle était avant-hier au nord d’El Qçar, telle elle sera encore

toute cette journée. Il n’y a qu’une différence : la ligne de

hauteurs qui la bordait vers l’est disparaît et fait place aux

lourds massifs du Djebel Sarsar et du Djebel Kourt. A 3 heures de

l’après-midi, nous arrivons à Chemmaḥa, petit douar où nous

devons passer la nuit.

[Illustration : Djebel Sarsar. (Les parties ombrées sont boisées.)

(Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à 22 kilomètres d’El

Qçar.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Djebel Kourt. (Vue prise du chemin d’El Qçar

à Fâs, à l’ouest-sud-ouest et à environ 12 kilomètres de la

montagne.) Croquis de l’auteur.]

Je n’ai traversé aujourd’hui qu’une seule rivière, mais elle

est importante : c’est l’Ouad el Qous (berges de terre à 1/1

de 7 à 8 mètres de haut ; eau courante de 60 à 70 centimètres de

profondeur et de 20 à 25 mètres de large ; lit de gravier).

Une caravane qui chemine en ces pays arrive toujours plus nombreuse

qu’elle n’était partie. En marche, elle se grossit de tous

les isolés qu’elle rencontre et qui suivent la même route. A

chaque gîte, elle s’accroît de quelques personnes qui profitent

de l’occasion. _El ạmara mliḥa_, « la société est bonne »,

dit-on : la société est une sûreté et souvent une économie. Cinq

au départ, nous sommes déjà une douzaine : nous arriverons quinze

ou vingt à Fâs.

9 juillet.

[Illustration]

Départ à 4 heures et demie du matin. Nous reprenons notre marche au

travers du même pays. A 2 heures, nous parvenons au bord de l’Ouad

Ouerṛa. Le fond de la vallée, très large ici, est limité des

deux côtés par un talus de terre presque à pic d’une dizaine de

mètres de hauteur. L’aspect de la vallée est riant : c’est une

grande prairie où paissent de nombreux troupeaux ; quelques bouquets

d’arbres l’ombragent ; des jardins, des douars s’y voient en

grand nombre. Au milieu, la rivière, large de 80 mètres, aux eaux

vertes, coule claire et rapide sur un lit de galets. Ce lit est bordé

de berges de terre à pic, de 4 à 5 mètres de haut ; la largeur de la

rivière atteint près de 100 mètres au gué où nous la traversons ;

en ce point, elle a environ 60 centimètres de profondeur ; au-dessous,

son cours se rétrécit, mais elle devient profonde de 1m,50. Nous

nous arrêtons sur la rive gauche de l’ouad, dans un petit douar

ombragé de figuiers : c’est là que nous passerons la nuit.

Avant d’arriver à l’Ouad Ouerṛa, j’avais franchi un cours

d’eau assez important, l’Ouad Rḍât (berges de terre de 4 à

5 mètres de haut ; eau claire et courante de 50 centimètres de

profondeur ; 15 mètres de large ; lit de gravier). Aujourd’hui,

un peu moins de monde sur le chemin que les jours derniers. Les

cultures semblent aussi un peu moins nombreuses et moins soignées. Les

pâturages augmentent.

[Illustration : Djebel Tselfat. (Vue prise du chemin d’El Qçar

à Fâs, à environ 16 kilomètres de la montagne.) Croquis de

l’auteur.]

D’ici on voit, tout à fait dans le lointain, bornant l’horizon

vers l’est, une longue série de crêtes grisâtres très

découpées ; elles paraissent appartenir à des massifs élevés ;

un sommet se distingue par ses formes escarpées : c’est le

Djebel Oulad Ạïssa. Plus près de moi, dans la direction du sud,

j’aperçois le Djebel Tselfat. — L’Ouad Ouerṛa renferme

beaucoup de poissons ; des hommes de la caravane pêchent, et en

prennent une quantité étonnante. Il contient aussi des tortues,

comme la plupart des cours d’eau entre Tanger et Fâs.

10 juillet.

[Illustration]

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 2 / 59 段