Toujours en terrain neuf, M. de Foucauld continue sa route s

RECONNAISSANCE

AU

=MAROC=

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TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT. — MESNIL (EURE).

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[Illustration: Heliog. P. Albert Dujardin

Challamel aine Editeur

TIKIRT. — DEMEURE DU CHIKH.]

=VICOMTE CH. DE FOUCAULD.=

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RECONNAISSANCE

AU

=MAROC=

1883-1884

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 4 PHOTOGRAVURES ET DE 101 DESSINS

D’APRÈS LES CROQUIS DE L’AUTEUR

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TEXTE

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=PARIS=

CHALLAMEL ET CIE, ÉDITEURS

LIBRAIRIE COLONIALE

5, RUE JACOB, ET RUE FURSTENBERG, 2

* * * * *

1888

Au moment de livrer au lecteur le récit de mon voyage, lorsque les

événements qui l’ont rempli, les travaux qui l’ont accompagné,

passent ensemble devant mes yeux, que de noms, que de choses, que

de sensations montent en foule à mon esprit ! Parmi les souvenirs,

ceux-ci agréables, ceux-là pénibles, que cet instant évoque,

il en est un d’une douceur infinie, un devant lequel tous les

autres s’effacent. C’est le souvenir des hommes en qui j’ai

trouvé bienveillance, amitié, sympathie, de ceux qui m’ont

encouragé, protégé, aidé, dans la préparation de mon voyage,

dans son accomplissement, dans les occupations qui l’ont suivi. Les

uns sont Français, les autres Marocains ; il en est de chrétiens,

il en est de musulmans. Qu’ils me permettent de les unir en un

seul groupe pour les remercier tous ensemble et les assurer d’une

gratitude trop vive pour que je puisse l’exprimer comme je la sens.

Que celui dont les savantes leçons ont préparé mon voyage,

dont les conseils l’ont dirigé, dont la prudence en a organisé

l’exécution, que M. O. Mac Carthy, président de la Société de

Géographie d’Alger, protecteur-né de quiconque travaille pour

la science ou pour la grandeur de notre colonie, reçoive le premier

l’hommage de ma profonde reconnaissance.

MM. Maunoir et Duveyrier m’ont encouragé avant mon départ,

accueilli à mon retour. Je leur dois la brillante distinction qu’à

peine revenu, me décernait la Société de Géographie de Paris. Je

ne saurais assez les remercier de leur bienveillance.

Ḥadj Bou Rḥim, Bel Qasem el Hamouzi, qui m’avez, au risque de

vos jours, protégé dans le danger, vous à qui je dois la vie, vous

dont le souvenir lointain me remplit d’émotion et de tristesse,

où êtes-vous à cette heure ? Vivez-vous encore ? Vous reverrai-je

jamais ? Comment vous exprimer ma reconnaissance et mon regret de ne

pouvoir vous la prouver ?

Enfin que tous ceux que je ne mentionne pas, non par oubli, mais

parce que leur liste serait trop longue, reçoivent l’hommage de

toute ma gratitude.

Vte CH. DE FOUCAULD.

Paris, octobre 1887.

* * * * *

RAPPORT

FAIT A LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE PARIS,

DANS LA SÉANCE GÉNÉRALE DU 24 AVRIL 1885,

PAR

=M. HENRI DUVEYRIER,=

SUR LE VOYAGE

DE M. LE VICOMTE CHARLES DE FOUCAULD AU MAROC.

* * * * *

Il est un État, limitrophe d’un département français, où

le voyageur européen en général, et le voyageur français en

particulier, n’a jamais été très bien vu. Cet État est le

Maroc. Nos cartes et nos manuels de géographie nous montrent bien

un vaste territoire qu’ils attribuent comme domaine au sultan du

Maroc. Les géographes européens ont cherché ainsi l’expression

la plus simple pour rendre un état de choses incertain, variable,

embrouillé ; sans s’en douter, ils ont été depuis cent et tant

d’années les complices d’une fiction. Car le sultan du Maghreb,

cet empereur d’Occident des musulmans, n’est pas, à beaucoup

près, le souverain temporel de tout le pays marqué à sa couleur

sur nos atlas. Prenons-nous, au contraire, sa souveraineté sous le

jour du spirituel, alors non seulement les cartes ont raison, mais il

faudrait tellement élargir les limites de son diocèse que personne,

ni à Paris ni à Constantinople, ne consentira à reconnaître que le

sultan du Maroc peut juger comme d’abus sur un mandement pastoral

ou sur une décision juridique rendus à Alger, à Tunis, à Tripoli

ou à Ben-Ghâzi, villes dont il est pourtant juge suprême et le

pape, et où la logique voudrait que l’imâm de chaque mosquée,

lors du service public du vendredi, appelât les bénédictions du

ciel non pas sur le président de la République française ou sur

le padichâh de Constantinople, mais bien sur le sultan du Maroc,

qui est en même temps le grand imâm de tous les musulmans mâlekites.

Mais le Maroc d’aujourd’hui n’est plus, à beaucoup près,

celui d’il y a deux cent cinquante ans, alors que (de 1590 à 1660

environ) le souverain de Fâs envoyait ses armées et dictait sa loi

jusque sur les rives du Niger et dans le Bâguena et le Tagânt, au

nord et assez près du Sénégal. Cette ère-là s’est évanouie, et

quiconque connaît bien la situation actuelle du Maroc ne comprendra

pas le rêve de son gouvernement qui songerait maintenant à faire

valoir ses droits périmés sur Timbouktou et sur Djinni. Sans être

resté indifférent au progrès ni insensible aux événements,

l’héritier des souverains de Fâs, à la fin du XIXe siècle, est

dominé par une situation, la résultante d’un long passé ; et,

tandis que chez nous le chef de l’État sait bien qu’il commande

non seulement aux préfets de nos quatre-vingt-dix départements,

mais aux gouverneurs de notre Inde, de la Cochinchine, du Sénégal,

de nos Antilles, etc., Sa Majesté chérifienne est parfois forcée

de faire parler la poudre quand elle veut prélever l’impôt,

et cela jusque dans des cantons qui sont visibles, sans télescope,

de l’une quelconque de ses capitales.

A côté de provinces ou de banlieues réellement soumises à

l’administration du sultan, quelquefois même enclavées dans

ces provinces, qui forment le _beled el makhzen_, ou « pays des

bureaux », on trouve des territoires aussi sevrés des bienfaits

de la bureaucratie marocaine que sont le Transvaal ou la république

d’Andorre.

Dans un État comme celui-là, inutile de parler d’ordre et de

sécurité.

C’est là pourtant qu’un jeune Français, M. le vicomte de

Foucauld, soucieux de nous révéler ce qui touche à nos portes,

avait résolu de faire un voyage d’exploration. Il l’a accompli,

sans l’aide du gouvernement, à ses frais, et en faisant avec le

sacrifice de son avenir dans la carrière militaire un autre sacrifice

plus grand encore, si possible. Il s’est résigné à voyager sous le

travestissement du juif, au milieu de populations qui considèrent le

juif comme un être utile, mais inférieur. Prenant bravement ce rôle,

il a fait abnégation absolue de son bien-être, et c’est sans tente,

sans lit, presque sans bagages, qu’il a travaillé pendant onze mois

chez des peuples qui, ayant plus d’une fois démasqué l’acteur,

l’ont, à deux ou trois reprises, placé en face du châtiment

qu’il méritait, c’est-à-dire de la mort.

Nous avions déjà vu un étudiant musulman, René Caillié, et deux

derviches musulmans, Richard Burton et Arminius Vambéry, faire de

très beaux voyages d’exploration ; leurs cartes pourtant prêtaient

à la discussion, parce qu’un faux étudiant ou un faux derviche

musulman doit rester fidèle à son rôle sous peine d’expier de

sa vie un écart, un simple oubli... Le voile qui abrite le juif

pendant sa prière a servi à cacher le baromètre et le sextant

de M. de Foucauld ! C’est un véritable miracle qu’il ait pu

rencontrer partout et toujours des caravaniers aussi complaisants ou

aussi indifférents ! Mais le fait est qu’il vient placer sous nos

yeux des itinéraires et des observations astronomiques exécutés

d’après les principes enseignés à l’École de guerre.

Ajoutons tout de suite que le rabbin Mardokhaï Abî Souroûr,

celui-là même dont vous connaissez déjà l’histoire et les

travaux, a été le compagnon constant du vicomte de Foucauld. Cette

association, qui dans l’espèce était un passe-partout nécessaire,

a coûté à l’explorateur bien autre chose que les 270 francs de

gages mensuels convenus ; les défauts de caractère prennent des

proportions inouïes quand on se trouve dans l’isolement, et vous

permettrez à votre rapporteur de déclarer, à la louange de M. de

Foucauld, expérience faite en Seine-et-Oise, que le rabbin Mardochée

n’est pas toujours un auxiliaire agréable et commode.

Voilà donc le voyageur dans son bien humble équipage. Voyons

maintenant où en était la connaissance géographique du Maroc au

moment où il commençait son exploration. En 1845, un géographe

aussi savant que consciencieux, M. Émilien Renou, avait donné une

première carte générale du Maroc, au 1/2,000,000e, qui a encore

sa valeur aujourd’hui ; trois ans plus tard, le capitaine Beaudoin,

disposant de renseignements nouveaux, refaisait, pour le Dépôt de la

guerre, le même travail à l’échelle du 1/1,500,000e. Utilisant

tous les documents et tous les renseignements qu’ils avaient pu se

procurer, ces deux géographes français avaient livré les modèles

de toutes les cartes générales qui ont été publiées pendant les

trente-cinq années suivantes. Mais le nombre des itinéraires et des

déterminations de positions s’est accru entre temps, et le 20 juin

1883, quand M. le vicomte de Foucauld commençait à Tanger son voyage

d’exploration, les cartographes avaient à leur disposition 12208

kilomètres d’itinéraires jalonnés de bien rares déterminations

de latitude et de déterminations de longitude plus rares encore ;

on n’avait fait de géographie astronomique que sur une vingtaine de

points dans l’intérieur de l’empire. Ajoutons qu’ici la France

ne s’était laissé distancer par personne et que, des vingt et un

auteurs d’itinéraires au Maroc, seize étaient des Français ;

que, sur le nombre des kilomètres levés, 9232 l’avaient été

tant par nos propres compatriotes que par deux étrangers patronnés

et subventionnés par le gouvernement français (Badia y Leblich)

ou par la Société de géographie de Paris (Mardochée).

En onze mois, du 20 juin au 23 mai 1884, un seul homme, M. le vicomte

de Foucauld, a doublé pour le moins la longueur des itinéraires

soigneusement levés au Maroc. Il a repris, en les perfectionnant,

689 kilomètres des travaux de ses devanciers, et il y a ajouté 2250

kilomètres nouveaux. Pour ce qui est de la géographie astronomique,

il a déterminé quarante-cinq longitudes et quarante latitudes ;

et, là où nous ne possédions que des altitudes se chiffrant par

quelques dizaines, il nous en apporte trois mille. C’est vraiment,

vous le comprenez, une ère nouvelle qui s’ouvre, grâce à M. de

Foucauld, dans la connaissance géographique du Maroc, et on ne sait

ce qu’il faut le plus admirer, ou de ces résultats si beaux et si

utiles, ou du dévouement, du courage et de l’abnégation ascétique

grâce auxquels ce jeune officier français les a obtenus.

Jetons un coup d’œil rapide sur ces résultats, en envisageant

séparément les travaux de M. de Foucauld au nord de la chaîne

de l’Atlas, puis ceux qu’il a faits dans l’Atlas même, et

enfin ce qu’il ajoute à notre connaissance des contrées au sud

de cette chaîne.

Partant de Tanger le 20 juin 1883, il fait d’abord une pointe,

par Tétouân, au sud-ouest, jusqu’à Chichawân, où commence

le territoire des Berbères indépendants du Rîf, populations

guerrières dont les tendances fanatiques sont excitées, ici dans

l’ouest du pays, par les chorfâ (pl. de cherîf) marocains. Il est

là, déjà à 60 kilomètres de Tétouân, sur un terrain nouveau

pour la géographie. Le projet de M. de Foucauld d’atteindre Fâs

directement en partant de Chichawân, et en levant un itinéraire

des plus précieux, échoue devant l’impossibilité même pour les

indigènes musulmans de traverser les territoires de tribus pillardes

indépendantes, les Ghezâwa, les Benî-Hamed et les Rehôma. Il

revient à Tétouân et relie directement cette ville à El Qaçar

El-Kebîr par un chemin nouveau, traversant un pays dont la population

nomade, de race arabe, est assez dense.

De là à Fâs et à Sefero, il ne fait que compléter les observations

topographiques de ses devanciers.

Il y a de cela quatre ans, un officier anglais, le capitaine Colville,

accompagné de sa jeune et courageuse épouse, faisait le voyage

de Fâs à Oudjeda et rapportait le premier itinéraire détaillé

fait dans cette partie du Maroc qui touche à l’Algérie, car son

prédécesseur, le célèbre Espagnol Badia y Leblich, s’était

appliqué principalement aux déterminations astronomiques. A son tour,

M. de Foucauld s’enfonce dans le dangereux pays à l’est de Fâs,

et il trace jusqu’à Tâza deux itinéraires qui fixent pour la

première fois la configuration du cours et du bassin de l’Ouâd

Jennawen. Sans doute le voyageur voudra bien vous communiquer

lui-même les observations qu’il a faites dans cette contrée,

où les tribus arabes des Ghiâta et même des Hiyaïna ne laissent

guère d’autre liberté au représentant du sultan, le gouverneur

de Tâza, que celle de végéter prisonnier dans sa citadelle.

Mentionnons pour mémoire le trajet de Fâs à Meknâs (Méquinez),

route tant de fois parcourue qu’à peine un explorateur aussi

sérieux pouvait-il y compléter les notions acquises.

Mais à Meknâs précisément commence une des parties les plus

nouvelles et les plus intéressantes du voyage de M. de Foucauld ;

de là jusqu’à près de cinq degrés plus au sud, son itinéraire

est à proprement parler celui d’un voyage de découverte dans

la province de Tâdela (ici déjà l’expression administrative

est illusoire), et plus au sud, dans le territoire parfaitement

indépendant des Berbères. Pour rester fidèle à notre programme,

nous considérerons maintenant le pays jusqu’à Qaçba Beni-Mellâl

(aussi nommée Qaçba-Bel-Kouch), où commencent les premiers plis

du soulèvement de l’Atlas. Il se présente d’abord avec une

surface accidentée, puis il devient montagneux et ici les montagnes

sont boisées. A 20 kilomètres de Boû-El-Dja’d, le voyageur

entre dans la plaine pierreuse et aride de Tâdela, qui s’étend

au sud, montrant des signes de fertilité quand on se rapproche

de l’Ouâd Oumm Er-Rebîa’, sur lequel est bâtie la Qaçba de

Tâdela, à l’intérieur des murs de laquelle le sultan est obéi

par un qâïd si désœuvré, par suite de l’insoumission de ses

prétendus administrés, qu’il passe ses journées à réciter

son chapelet. Entre la Qaçba de Tâdela et la Qaçba Bel Koûch,

ou Qaçba Benî Mellâl, bâtie au pied d’une première chaîne

dépendant de l’Atlas, on passe dans un pays bien arrosé, couvert

de cultures, de jardins et de villages. — Toute cette partie du

voyage est entièrement nouvelle.

Beaucoup plus à l’est, au retour, en rentrant en Algérie, M. de

Foucauld a relevé, entre Debdou et Oudjeda, une autre partie de la

même zone naturelle.

Nous arrivons à l’Adrâr-n-Deren, à la chaîne du seul véritable

grand Atlas, et à ses contreforts. Quiconque a jeté une fois

seulement les yeux sur la carte d’Afrique a vu son attention

éveillée par les forts coups d’estompe qui y accusent avec

fermeté la chaîne de l’Atlas. Pour qui n’est pas bien au

courant de l’histoire moderne de la géographie, la sûreté du

dessin rassure l’esprit, et on se croit là en terrain à peu près

sinon complètement connu. Il n’en est pourtant rien. De l’Iguîr

Oufrâni, du cap Guîr de nos cartes, à la frontière de l’Algérie,

le soulèvement du grand Atlas mesure, vous le savez, une longueur de

700 kilomètres. Eh bien, sur ce long développement de la chaîne,

les itinéraires de tous les voyageurs européens n’avaient encore

traversé et fixé que quatre cols, en comprenant le col qui touche

au rivage de l’Océan : Tizînt El-Rioût, Tagherot, Onq El-Djemel

et le col sur l’Iguîr Oufrâni (cap Guîr). Après René Caillié

et Gérard Rohlfs, M. le vicomte de Foucauld, lui aussi, a passé par

le Tizînt El-Rioût ; il est le premier explorateur qui ait franchi

et mesuré le Tîzi-n-Guelâwi, à l’est-sud-est de Merâkech. Ses

observations du baromètre nous apportent donc les altitudes de deux

cols dans l’arête maîtresse de l’Atlas ; ces chiffres sont

les premiers que nous possédions, ni Rohlfs ni Lenz, qui avaient

pourtant des baromètres, n’ayant fait d’observations sur les

points culminants de leurs deux itinéraires dans le Maroc. De plus,

sur une longueur de 300 kilomètres au moins, les itinéraires de

M. le vicomte de Foucauld passent à une distance de l’Atlas qui

permettait de déterminer sur la carte la direction de la chaîne.

Mais à 50 kilomètres dans le nord, à 150 et à 200 kilomètres

dans le sud, cette arête maîtresse est flanquée de chaînes

parallèles dont le tracé sur la carte de M. de Foucauld est toute

une révélation. Malgré le soin apporté par les géographes les

plus habiles, aucun d’eux jusqu’ici n’avait trouvé dans les

observations et les renseignements des voyageurs assez de données pour

débrouiller ce qui était resté souvent un chaos, un enchevêtrement

presque fantastique de sierras anastomosées. M. de Foucauld rectifie

et simplifie tout cela d’après ce qu’il a vu et observé, et

les géographes ne seront peut-être pas seuls à s’en réjouir,

les géologues, eux aussi, en éprouveront de la satisfaction. Au

nord de l’Atlas, court, nous le savons maintenant, une chaîne

de 300 kilomètres, qui prend les noms de Djebel Aït Seri et de

Djebel Benî Ouaghaïn ; au sud, c’est d’abord le petit Atlas,

l’Anti-Atlas de la carte de Lenz, avec son prolongement oriental,

le Djebel Sagherou, et enfin, encore plus au sud, le Djebel Bani,

dont le rabbin Mardochée nous avait appris le nom, et que Lenz a

coupé sans s’inquiéter de ce nom.

Votre rapporteur devine que vous voudriez bien entendre aujourd’hui

autre chose que le résumé aride des découvertes purement

géographiques de M. de Foucauld, que l’état des populations au

sein desquelles il a voyagé vous intéresse aussi, car l’homme

se préoccupe toujours d’abord de son semblable. Sur ce point, la

moisson de M. de Foucauld est extrêmement riche ; mais mieux vaut

lui laisser, à lui qui a vu, qui a senti, qui a souffert, l’honneur

de satisfaire votre légitime curiosité. A lui donc, dans une autre

séance, de vous peindre les mœurs et la politique des Imazîghen,

de ces montagnards berbères de l’Atlas, avec lesquels jusqu’à

ce jour personne n’a fait une connaissance aussi intime. Il vous

montrera les Aït Atta d’Amelou, et tous les Imazîghen à l’est

de Tîzi-n-Guelâwi, vivant dans des villages dont chacun est dominé

par un château fort où les villageois emmagasinent leurs récoltes

(cette coutume existe aussi dans le Djebel Nefousa, en Tripolitaine,

où j’ai pu l’observer) ; il vous montrera au contraire les

Imazîghen de la région entre Tizî-n-Guelâwi et l’Océan

groupant leurs villages autour d’un centre fortifié qui reçoit

les récoltes de tout un canton. Au point de vue de l’administration

que se sont donnée ces tribus berbères indépendantes, il vous fera

distinguer deux groupes de population : celles du nord, organisées

en démocraties et ennemies de la centralisation, où chaque fraction

de tribu obéit, et obéit exclusivement, à l’assemblée de ses

notables ; celles du sud, qui ont adopté un régime mixte entre

celui des communes et celui de la féodalité, et qui se sont donné

des cheïkhs héréditaires, dont quelques-uns bravent le sultan

et pourraient fort bien s’approprier la fière devise d’un haut

baron français du temps passé :

_Roi ne suis, ne duc, ne comte aussy ;_

_Je suis le sire de Coucy._

Ces sires de Tikirt, de Tazenakht, et cætera, ont des résidences

fortifiées, aux murs flanqués de quinze à vingt tours. Leurs

vassaux aussi sont loin d’inspirer la pitié, car ils vivent dans

des maisons à un ou deux étages, construites en pisé épais et

solide, et dont les murailles extérieures sont ornées de moulures.

Un peu au sud et au nord du 30e degré de latitude, l’arête

du petit Atlas marque une division tranchée. Au nord de cette

chaîne, nous apprend M. de Foucauld, on est encore dans la zone

tempérée ; la flore dans ses traits généraux rappelle celle du

midi de l’Europe. Le versant sud du petit Atlas est déjà dans la

zone saharienne caractérisée par un climat à extrêmes. Ici, le

dattier et les acacias à gomme remplacent le figuier, l’amandier, le

grenadier, l’olivier et même le noyer du versant septentrional et de

la région plus au nord. Le dattier, il est vrai, cet arbre cultivé,

n’existe que dans les vallées que la fonte des neiges et les pluies

de l’Atlas viennent mouiller de temps en temps ; l’acacia à gomme

se trouve de loin en loin sur les plaines d’un sable blanc. Quant

à l’eau, on est réduit à celle de sources cachées sous le sable.

Au milieu de cette plaine M. de Foucauld trace, d’après ses

observations, une bien singulière montagne, longue de 500 kilomètres,

le Djebel Banî, dont je mentionnais tout à l’heure l’alignement

parallèle avec l’Atlas. C’est, dit le voyageur, une simple arête

rocheuse, tranchante au sommet, épaisse d’un kilomètre à la base,

et haute de 200 à 300 mètres, au sud de laquelle court la partie

inférieure de l’Ouâdi Dhera’a, le fleuve le plus important de

ce que nous appelons le Maroc, si l’on ne mesure que la longueur

du cours, mais malheureusement fleuve sans eau. Une arête rocheuse,

un long tesson, comme le Djebel Banî, ne peut naturellement pas

fournir une quantité appréciable d’eau à un fleuve ; aussi les

trois affluents nord de l’Ouâdi Dhera’a, que M. de Foucauld a

relevés, descendent-ils du petit Atlas et traversent-ils le Djebel

Banî par autant de brèches de cette étrange digue naturelle. Au

sud de chacune de ces brèches (le mot cassure serait peut-être plus

exact) on trouve, sous la montagne, de belles oasis : c’est Tissint,

c’est Tatta, c’est Aqqa, patrie du rabbin Mardochée. Et M. de

Foucauld ne nous fait pas attendre l’explication du phénomène :

les affluents nord de ce fleuve mort, l’Ouâdi Dhera’a, sont

de belles rivières d’eau courant à pleins bords. Telle est

la puissance du climat du Sahara ! Le lit de l’Ouâdi Dhera’a,

large de 4 kilomètres, a tellement soif que l’apport permanent de

ces rivières ne sert qu’à lui conserver de la fertilité. Pour

que cette vallée redevienne le fleuve que les Romains ont connu

sous le nom de Darat, lorsque venaient s’y désaltérer et s’y

baigner les éléphants dont les figures sont gravées sur le Djebel

Tabayoudt, excroissance dans la chaîne du Bani, il faut ou bien une

fonte subite des neiges du Djebel Dâdès et du Djebel Guelâwi, ou

bien des pluies torrentielles continues dans les parties de l’Atlas

que nous venons de nommer. Alors, pendant deux ou trois jours, la

vallée est entièrement inondée, et le voyageur assez heureux pour

que son passage coïncide avec une de ces crues aurait sous les yeux

un cours d’eau de 3 ou 4 kilomètres de large.

Au mois de décembre 1883, le vicomte de Foucauld touchait le

Dhera’a, au sud de Tatta. Quelque temps après, il le revoyait, loin

dans le nord-est de ce point, dans le district de Mezguîta, et là,

sous le Djebel Sagherou, c’est un beau et large fleuve permanent,

coulant avec une rapidité moyenne au milieu de plantations de

dattiers ; je ne résiste pas au plaisir de vous faire part d’une

découverte que M. de Foucauld m’a fait faire. Son itinéraire

reporte d’un degré plein, vers l’ouest, le tracé de cette

partie du cours du fleuve telle qu’elle est indiquée sur la carte

du docteur Rohlfs, et, bien que les deux voyageurs n’aient pas

touché le même point de l’Ouâdi Dhera’a, la correction si

importante que je signale pourra sans doute être utilisée pour

redresser l’itinéraire même du docteur allemand.

Toute la partie haute de l’Ouâdi Dhera’a est constellée de

villages, peuplés d’Imazîghen et de subéthiopiens, de ces noirs,

indigènes du Sahara et parlant aujourd’hui la langue berbère.

Plus haut encore en remontant vers le nord, le voyageur français

arrive dans le canton populeux de Dâdès, arrosé par un affluent

du Dhera’a. Ici déjà on entre dans le domaine des Aït Attâ,

l’un des deux grands groupes formant la fameuse confédération

des Berâber, dont le nom dispense d’ajouter qu’ils sont de race

berbère. De toutes les tribus de cette expression géographique,

le Maroc, les Berâber sont la plus nombreuse, la plus belliqueuse et

à la fois la plus riche, ce qui indiquerait qu’ils ne méprisent

ni les travaux des champs et de l’industrie, ni le commerce, car

chacun sait que la guerre et le pillage ne sont jamais les sources

d’une fortune durable pour un peuple.

Toujours en terrain neuf, M. de Foucauld continue sa route sur

Todegha, Ferkela et Gherîs, trois oasis qui, dans son langage

imagé, « s’allongent comme trois tronçons de serpent » dans

les lits de cours d’eau affluents du Zîz. Il entre donc là dans

le bassin hydrographique à l’extrémité sud duquel s’épanouit

le Tafîlelt, le berceau de la dynastie marocaine régnante, le lieu

d’exil pour ceux de la famille impériale qui pourraient devenir

des prétendants, le groupe d’oasis célèbre, dans une vaste

partie de l’Afrique, pour les cuirs qu’on y prépare avec une

grande perfection.

Plus loin encore, notre hardi et méritant explorateur atteint, à

Qeçar Es-Soûq, le cours supérieur de l’Ouâd Ziz, séparé de

ses premiers affluents par un désert des plus arides. Qeçar Es-Soûq

touche l’oasis de Medghâra ou Medâghra, où M. de Foucauld tombe

sur les traces de René Caillé et du deuxième voyage du docteur

Rohlfs, qu’il ne quittera qu’au col de Telghemt, ou Tissint

Er-Rioût, comme l’appelle Rohlfs, au moment où il traversera une

dernière fois le grand Atlas. C’est ici seulement que finit dans la

direction du nord-est le territoire des Berâber, et que commence celui

des Aït Ou Afella, tribu d’Imazîghen que nous aurons la surprise de

compter parmi les loyaux sujets du sultan du Maroc. Du col de Telghemt,

où l’Atlas n’accuse que 2182 mètres d’altitude, M. de Foucauld

peut laisser planer sa vue sur la vaste plaine de la Moloûya, de ce

fleuve qui aurait formé une frontière si commode et si naturelle

de l’Algérie, si l’État voisin, du côté de l’ouest, avait

la puissance voulue pour la faire respecter de ses nationaux.

M. de Foucauld touche la Moloûya à Aqçâbi Ech-Chorfâ

(c’est-à-dire _les citadelles des cherifs_), où un qâïd marocain

est gardé par une centaine de soldats avec deux canons. Grâce à

cette force, le représentant du sultan se fait obéir dans un rayon

d’une vingtaine de kilomètres, au delà desquels on retrouve,

comme presque partout, des tribus bel et bien libres de toute attache

gouvernementale.

Avec le bassin de la Moloûya, notre vaillant explorateur trouve,

sur le versant nord de l’Atlas, d’abord une région dont la flore

rappelle la nature des hauts plateaux d’Algérie. Bientôt des

groupes de villages, des forêts d’oliviers et de pommiers et de

splendides cultures accusent une transition rapide à la région de

Tell, autrement dit aux conditions naturelles qui font, de l’autre

côté de la Méditerranée, la richesse de notre Provence.

J’abrège, car il y a beaucoup à garder dans les résultats de

la dernière partie du voyage, chez les Oulâd El Hâdj et de là

à la ville algérienne de Lâlla Maghnîa en passant par Debdou et

Oudjeda, c’est-à-dire sur un terrain qui touche aux dernières

reconnaissances faites lors de l’expédition du général de

Martimprey contre les Benî Senâsen (1859). Le 21 mai 1884, M. le

vicomte de Foucauld mettait le pied en Algérie après avoir traversé

le Maroc du nord au sud et du sud-ouest au nord-est. Sacrifiant bien

autre chose que ses aises, ayant fait et tenu jusqu’au bout bien

plus qu’un vœu de pauvreté et de misère, ayant renoncé, pendant

près d’un an, aux égards qui sont les apanages de son grade dans

l’armée, et s’étant consolé en recueillant les seuls et rares

témoignages de bienveillance auxquels un caractère heureux pouvait

lui donner quelque droit, même chez des peuples sauvages, il nous

avait conquis des renseignements très nombreux, très précis, qui

renouvellent littéralement la connaissance géographique et politique

presque tout entière du Maroc. C’est là, disons-le hautement, un

mérite peu ordinaire, que ne récompenserait pas trop, à l’avis

de votre rapporteur, la plus haute distinction que nous ayons à

décerner. Mais notre Société ne doit jamais oublier son caractère

universel et international ; elle a dû tenir compte des mérites

d’autres lutteurs qui venaient concourir à ses récompenses, et,

forcée cette année-ci de ne pas choisir entre trois concurrents

qu’elle estime être égaux en mérites, elle a transformé cette

récompense en plusieurs médailles d’or, dont elle attribue la

première à M. le vicomte de Foucauld.

* * * * *

AVANT-PROPOS.

* * * * *

A la veille d’entreprendre mon voyage au Maroc se dressaient deux

questions : quel itinéraire adopter ? quels moyens prendre pour

pouvoir le suivre ?

La première question se résolvait naturellement : il fallait, autant

que possible, ne passer que par des contrées encore inexplorées et,

parmi celles-ci, choisir les régions qui, soit par leurs accidents

physiques, soit par leurs habitants, paraissaient devoir présenter

le plus d’intérêt. Partant de ce principe, je me décidai pour

l’itinéraire suivant :

Tanger, Tétouan ; de là gagner Fâs par une route plus orientale que

celles suivies jusqu’alors ; de Fâs aller au Tâdla en traversant le

massif montagneux occupé par les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan ;

parcourir le Tâdla, gagner l’Ouad el Ạbid, passer à Demnât ;

franchir le Grand Atlas à l’est des cols déjà explorés, gagner le

Sahara Marocain et en reconnaître autant que possible la vaste portion

encore inconnue, c’est-à-dire le versant méridional du Petit Atlas

et la région comprise entre cette chaîne, l’Ouad Dra et le Sahel ;

puis voir le haut bassin du Dra et les affluents de droite du Ziz ;

de là revenir vers la frontière algérienne en franchissant une

seconde fois le Grand Atlas et en explorant le cours de l’Ouad

Mlouïa : comme dernières étapes, Debdou, Oudjda, Lalla Maṛnia.

Tel fut le but que je me proposai. Restait la seconde question :

quel moyen employer pour l’atteindre ? Pourrait-on voyager comme

Européen ? Faudrait-il se servir d’un déguisement ? Il y avait

lieu d’hésiter ; d’une part, me donner pour ce que je n’étais

pas me répugnait ; de l’autre, les principaux explorateurs du

Maroc, René Caillé, MM. Rohlfs et Lenz, avaient voyagé déguisés

et déclaraient cette précaution indispensable : c’était aussi

l’opinion de nombreux Musulmans marocains que je consultai avant mon

départ. Je m’arrêtai au parti suivant : je partirais déguisé ;

une fois en route, si je sentais mon travestissement nécessaire,

je le conserverais ; sinon, je n’aurais qu’à le jeter aux orties.

Ce premier point arrêté, restait à faire un choix parmi les

déguisements qu’on pouvait prendre. Il n’y a que deux religions au

Maroc. Il fallait à tout prix être de l’une d’elles. Serait-on

Musulman ou Juif ? Coifferait-on le turban ou le bonnet noir ? —

René Caillé, MM. Rohlfs et Lenz avaient tous opté pour le turban. Je

me décidai au contraire pour le bonnet. Ce qui m’y porta surtout fut

le souvenir des difficultés qu’avaient rencontrées ces voyageurs

sous leur costume : l’obligation de mener la même vie que leurs

coreligionnaires, la présence continuelle de vrais Musulmans autour

d’eux, les soupçons même et la surveillance dont ils se trouvèrent

souvent l’objet furent un grave obstacle à leurs travaux. Je fus

effrayé d’un travestissement qui, loin de favoriser les études,

pouvait y apporter beaucoup d’entraves ; je jetai les yeux sur le

costume israélite. Il me sembla que ce dernier, en m’abaissant,

me ferait passer plus inaperçu, me donnerait plus de liberté. Je ne

me trompai pas. Durant tout mon voyage, je gardai ce déguisement et

je n’eus lieu que de m’en féliciter. S’il m’attira parfois

de petites avanies, j’en fus dédommagé, ayant toujours mes aises

pour travailler : pendant les séjours, il m’était facile, dans

l’ombre des mellaḥs[1], et de faire mes observations astronomiques

et d’écrire des nuits entières pour compléter mes notes ; dans

les marches, nul ne faisait attention, nul ne daignait parler au pauvre

Juif qui, pendant ce temps, consultait tour à tour boussole, montre,

baromètre, et relevait le chemin qu’on suivait ; de plus, en tous

lieux, j’obtenais par mes « cousins », comme s’appellent entre

eux les Juifs du Maroc, des renseignements sincères et détaillés sur

la région où je me trouvais. Enfin j’excitais peu de soupçons :

mon mauvais accent aurait pu en faire naître ; mais ne sait-on pas

qu’il y a des Israélites de tous pays ? mon travestissement était

d’ailleurs complété par la présence à mes côtés d’un Juif

authentique : le rabbin Mardochée Abi Serour, connu par son séjour

au Soudan. Je l’avais pris à mon service et le gardai durant tout

mon voyage ; parti d’Alger avec moi, il y revint de même. Son office

consistait, d’abord, à jurer partout que j’étais un rabbin, puis

à se mettre en avant dans toutes les relations avec les indigènes,

de manière à me laisser le plus possible dans l’ombre ; enfin à me

trouver toujours un logis solitaire où je pusse faire mes observations

commodément, et, en cas d’impossibilité, à forger les histoires

les plus fantastiques pour expliquer l’exhibition de mes instruments.

Malgré tant de précautions, je ne prétends pas que mon déguisement

ait été impénétrable. Dans les quatre ou cinq points où je

séjournai longtemps, ni mon bonnet noir, ni mes nouâḍers[2],

ni les serments de Mardochée ne servirent de rien : la population

juive s’aperçut tôt ou tard que j’étais un faux frère ; mais

une seule fois, et pour des raisons toutes particulières, cela pensa

me mettre en un sérieux péril ; en général, les Juifs marocains,

tous commerçants, appelés fréquemment par leurs affaires soit dans

des ports où ils trouvent nos consuls, soit en Algérie, ont avantage

à être en bonnes relations avec les Chrétiens, surtout avec les

Français. Aussi gardaient-ils religieusement le secret qu’ils

avaient découvert ; rien ne transpirait hors du mellaḥ ; même

avec moi, ils étaient fort discrets ; rien ne changeait dans leurs

manières, sinon qu’ils devenaient plus prévenants encore et plus

disposés à fournir tous les renseignements que je demandais. Quant

aux Musulmans, il ne m’arriva que bien rarement de leur inspirer

des soupçons.

Il y a une portion du Maroc où l’on peut voyager sans déguisement,

mais elle est petite. Le pays se divise en deux parties : l’une

soumise au sultan d’une manière effective (_blad el makhzen_),

où les Européens circulent ouvertement et en toute sécurité ;

l’autre, quatre ou cinq fois plus vaste, peuplée de tribus

insoumises ou indépendantes (_blad es sîba_)[3], où personne ne

voyage en sécurité et où les Européens ne sauraient pénétrer que

travestis. Les cinq sixièmes du Maroc sont donc entièrement fermés

aux Chrétiens ; ils ne peuvent y entrer que par la ruse et au péril

de leur vie. Cette intolérance extrême n’est pas causée par le

fanatisme religieux ; elle a sa source dans un autre sentiment commun

à tous les indigènes : pour eux, un Européen voyageant dans leur

pays ne peut être qu’un émissaire envoyé pour le reconnaître ;

il vient étudier le terrain en vue d’une invasion ; c’est un

espion. On le tue comme tel, non comme infidèle. Sans doute la vieille

antipathie de race, la superstition, y trouvent aussi leur compte ;

mais ces sentiments ne viennent qu’en seconde ligne. On craint le

conquérant bien plus qu’on ne hait le Chrétien.

* * * * *

[Note 1 : Dans les localités marocaines où se trouvent des

Israélites, ils sont confinés dans des quartiers spéciaux ;

ces quartiers uniquement habités par des Juifs portent le nom de

_mellaḥ_.]

[Note 2 : Les _nouâder_ sont deux longues mèches de cheveux que

les Israélites marocains laissent pousser au près des tempes.]

[Note 3 : بلاد السّيبة.]

RECONNAISSANCE

AU MAROC.

* * * * *

PREMIÈRE PARTIE.

=VOYAGE.=

I.

DE TANGER A MEKNAS[4].

1o. — DE TANGER A TÉTOUAN.

Je débarquai à Tanger le 20 juin 1883, accompagné du rabbin

Mardochée. N’ayant aucune chose nouvelle à voir en cette ville,

qui est connue par maintes descriptions, j’avais hâte de la

quitter. Ma première étape devait être Tétouan. Je m’informai,

aussitôt arrivé, des moyens de m’y rendre. Il y avait une journée

de marche ; de petites caravanes partaient quotidiennement de Tanger ;

la route était sûre : inutile de prendre d’escorte. Je décidai

le départ pour le lendemain.

Malgré le peu de temps que je passai à Tanger, c’en fut assez pour

que le ministre de France, M. Ordéga, à qui M. Tirman, gouverneur

général de l’Algérie, avait bien voulu me recommander, me fît,

avec une bienveillance et une bonne grâce sans égales, préparer

des lettres pour ses agents, m’en fît donner une de Moulei Ạbd

es Selam, le célèbre cherif d’Ouazzân, ordonnant à quiconque

était son ami de me prêter aide et protection, enfin me munit de

toutes les recommandations qui pouvaient m’être utiles au cours de

mon voyage. Il n’en fut pas une qui ne me servît par la suite ;

aussi eus-je plus d’une fois à me souvenir, avec reconnaissance,

de la sollicitude dont j’avais été l’objet.

21 juin 1883.

Je quitte Tanger à 3 heures de l’après-midi : ma caravane se

compose de six ou sept hommes, Israélites la plupart, et d’une

dizaine de bêtes de somme. Nous traversons d’abord une série

de vallons bien cultivés, séparés entre eux par des côtes

couvertes de palmiers nains. Vers le soir, on s’engage dans la

vallée de l’Ouad Meraḥ : nous y cheminons durant le reste de

la journée, au milieu de superbes champs de blé qui la couvrent

tout entière. Nous nous arrêtons à 9 heures un quart auprès de

quelques huttes : nous passons la nuit en ce lieu. La route, sûre

le jour, cesse de l’être au crépuscule. C’est le moment où

les maraudeurs se mettent en campagne. Aussi ai-je vu, au coucher

du soleil, des vedettes, armées jusqu’aux dents, se poster à

l’entrée des villages, auprès des troupeaux, sur des tertres

d’où elles surveillaient les récoltes. Les rôdeurs, surtout

en _blad el makhzen_, font une terrible guerre au pauvre paysan ;

leurs rapines d’une part, les exigences du fisc de l’autre, lui

laissent à peine, au milieu de ces belles moissons que je viens de

traverser, de quoi vivre misérablement.

22 juin 1883.

A 4 heures du matin on se remet en marche. Nous ne tardons pas à

entrer dans la montagne. Nous nous élevons d’abord par des pentes

douces couvertes de bois ou de broussailles ; ce sont surtout des

oliviers et des lentisques ; beaucoup de gibier : lièvres, perdreaux,

tourterelles. A partir d’un fondoq[5] devant lequel nous passons, le

terrain change : le sol devient rocheux, les côtes raides, le chemin

difficile ; les arbres s’éclaircissent et sont remplacés par le

myrte et la bruyère. A 6 heures et demie, nous atteignons le col.

[Illustration]

Voici le profil du versant que nous venons de gravir.

La descente, rocheuse d’abord, nous ramène ensuite dans une région

boisée où la culture réapparaît dans les fonds. Peu à peu les

ravins s’élargissent ; leurs flancs s’abaissent. Enfin nous voici

en plaine. Jusqu’à Tétouan, ce ne sont que larges vallées toutes

couvertes de grands champs de blé s’étendant à perte de vue ;

au milieu, des rivières roulent paisiblement leurs eaux limpides. A

9 heures et demie nous voyons la ville. Elle se dessine en ligne

blanche sur un rideau de hautes montagnes bleuâtres ; à 11 heures,

nous y entrons.

Aujourd’hui comme hier, j’ai rencontré beaucoup de passants sur le

chemin, surtout en plaine : c’étaient presque tous des piétons,

paysans qui se rendaient aux champs ; peu étaient armés : il y

avait un assez grand nombre de femmes ; la plupart ne se voilaient

pas. Hier, j’ai vu une grande quantité de troupeaux, beaucoup de

bœufs ; ces derniers m’ont frappé par leur haute taille. Dans

toute la route, un seul passage difficile, les environs du col. Sol

en général terreux. Un seul cours d’eau important, l’Ouad Bou

Çfiḥa (berges escarpées de 5 à 6 mètres de haut ; eau claire et

courante de 6 à 8 mètres de large et de 0,30 à 0,40 centimètres

de profondeur ; lit de gravier). On le franchit sur un pont de deux

arches en assez bon état. Il ne faudrait pas conclure de là que les

ponts soient au Maroc le moyen de passage ordinaire des rivières :

ils sont, au contraire, fort rares : je ne pense pas en avoir vu

plus de cinq ou six dans mon voyage. Je citerai en leur lieu ceux que

j’ai rencontrés. Habituellement c’est à gué qu’on traverse

les cours d’eau.

Il est inutile, je pense, de dire qu’il n’y a point de routes

au Maroc : on n’y trouve qu’un très grand nombre de pistes qui

s’enchevêtrent les unes dans les autres, en formant des labyrinthes

où l’on se perd vite, à moins d’avoir une profonde connaissance

du pays. Ces pistes sont des chemins commodes en plaine, mais très

difficiles et souvent dangereux en montagne.

Deux choses surtout m’ont frappé dans cette première journée

de voyage : d’abord l’eau fraîche et courante qui, malgré la

saison, coule dans la multitude de sources, de ruisseaux, de petites

rivières que j’ai rencontrés ; puis la vigueur extraordinaire de

la végétation : de riches cultures occupent la majeure partie du

sol et les endroits incultes eux-mêmes sont couverts d’une verdure

éclatante : pas de plantes chétives, pas de places sablonneuses

ni stériles : les lieux les plus rocheux sont verts : les plantes

percent entre les pierres et les tapissent.

2o. — SÉJOUR A TÉTOUAN.

Tétouan s’élève sur un plateau rocheux qui se détache du

flanc gauche de la vallée du même nom et qui la barre en grande

partie. Dominée au nord et au sud par de hautes montagnes, ayant

à ses pieds les plus beaux jardins du monde, arrosée par mille

sources, elle a l’aspect le plus riant qu’on puisse voir. La

ville est assez bien construite et moins sale que la plupart des

cités du Maroc : ses fortifications consistent en une qaçba[6],

s’élevant au nord-ouest de la ville, et en une enceinte en briques

de 5 mètres de haut et de 30 ou 40 centimètres d’épaisseur ;

quelques canons hors d’usage grimacent en manière d’épouvantails

aux abords de chaque porte. Tétouan est grande, mais les quartiers

excentriques en sont peu habités et en partie ruinés : beaucoup de

mosquées : pas de bâtiment remarquable, si ce n’est le massif

donjon du mechouar. Le quartier commerçant est animé, surtout le

mercredi, jour de marché. Il y a un grand mellaḥ, le plus propre

et le mieux construit que j’aie vu au Maroc. Tétouan peut avoir

20000 à 25000 habitants, dont environ 6000 Israélites. Elle a pour

gouverneur un qaïd nommé directement par le sultan. L’autorité

de ce magistrat s’étend sur le territoire situé entre la mer et

les tribus indépendantes du Rif d’une part, et les provinces de

Tanger et d’El Ạraïch de l’autre. Les environs de la ville

sont d’une grande fertilité ; les fruits de ses immenses jardins

sont renommés dans tout le nord du Maroc : on les exporte à El

Qçar et à Fâs. La vallée de l’Ouad Tétouan, après s’être

resserrée en face de la ville au point d’y former un véritable

kheneg, reprend aussitôt au-dessous d’elle une grande largeur :

en même temps, les montagnes qui la bordent, et qui étaient très

hautes jusque-là, s’abaissent et deviennent des collines. Dès lors

la vallée n’est plus, jusqu’à la mer, qu’un immense champ de

blé semé de fermes et de jardins.

[Illustration : Revers nord des monts Beni Hasan. (Vue prise à 2

kilomètres de Tétouan, du chemin de Tanger.)

Croquis de l’auteur.]

Je demeurai dix jours à Tétouan ; ce n’est pas que ce long

séjour entrât dans mes projets ; bien au contraire. Mon désir

était de partir le plus tôt possible pour Fâs : mais je tenais

à y aller par un chemin déterminé, passant par les territoires

des Akhmâs, des Beni Zerouâl, des Beni Ḥamed[7]. Je me mis donc,

dès mon arrivée, en quête d’un guide qui me conduisît par cette

voie. Je rencontrai de graves obstacles. Les tribus dont je voulais

traverser les terres étaient insoumises, et de plus célèbres

par leurs brigandages ; les caravanes évitaient avec soin leurs

territoires ; les courriers n’osaient y passer : on leur prenait

leurs lettres et leurs vêtements ; les ṭalebs mêmes ne s’y

aventuraient qu’à condition d’être à peu près nus. — Bref,

malgré mes recherches, malgré mes offres, je n’avais encore, après

huit jours, pu trouver personne qui se chargeât de me conduire. Je

fis une dernière tentative : je m’adressai à des cherifs, à

des marabouts de Tétouan : peut-être avaient-ils de l’influence,

des amis, dans ces régions, et pourrait-on les traverser avec leur

protection : partout la réponse fut négative ; mais, me disait-on en

même temps, ce qui était impossible d’ici devenait aisé de Fâs ;

là se trouvaient des personnages pour qui me faire voyager en ces

tribus serait chose facile. Ces dernières paroles, que je reconnus

plus tard être la vérité, me décidèrent à ne pas m’obstiner

davantage. Je résolus de partir pour Fâs par le chemin ordinaire,

celui d’El Qçar.

Auparavant je consacrai deux journées à une excursion à Chechaouen,

petite ville du Rif située à une cinquantaine de kilomètres au

sud de Tétouan.

3o. — EXCURSION A CHECHAOUEN.

2 juillet.

Je sors de Tétouan à 8 heures du matin ; un guide musulman est mon

unique compagnon. D’ici à Chechaouen, nous avons à traverser les

territoires de trois tribus, les Beni Ạouzmer, les Beni Ḥasan,

les Akhmâs : les deux premières sont soumises : on y voyage seul en

sécurité ; la dernière ne l’est pas : quand nous en approcherons,

nous aviserons à prendre nos précautions.

Durant toute la route le chemin est aisé. On est continuellement en

montagne : par conséquent beaucoup de montées, beaucoup de descentes,

un terrain généralement pierreux ; mais de passage difficile,

point. Au début, dans la basse vallée de l’Ouad Meḥadjra, le

pays a un aspect sauvage : la rivière est encaissée entre deux hauts

talus tout couverts de broussailles ; myrte, bruyère, palmiers nains,

et surtout lentisques : au delà de ces talus on ne voit, à l’ouest,

que de longues croupes boisées se succédant les unes aux autres ;

à l’est, que la haute muraille rocheuse qui couronne le Djebel

Beni Ḥasan. Cette dernière se dresse toute droite au-dessus de

nos têtes : à peine se trouve-t-il entre elle et les lentisques une

étroite bande de cultures : quant à l’ouad, c’est un torrent aux

eaux vertes et impétueuses. Mais après quelque temps le paysage se

modifie : la bande de cultures s’élargit ; des troupeaux paissent

dans les broussailles ; on rencontre des villages. On marche encore :

la rivière prend un autre nom : un palmier solitaire croissant sur

sa rive la fait appeler Ouad en Nekhla. A ce moment s’opère un

changement complet : lentisques et palmiers nains disparaissent :

les talus s’arrondissant deviennent des côtes assez douces, que

garnissent des cultures. Le Djebel Beni Ḥasan présente maintenant un

aspect enchanteur : des champs de blé s’étagent en amphithéâtre

sur son flanc et, depuis les roches qui le couronnent jusqu’au fond

de la vallée, le couvrent d’un tapis d’or : au milieu des blés,

brillent une multitude de villages entourés de jardins : ce n’est

que vie, richesse, fraîcheur.

Des sources jaillissent de toutes parts : à chaque pas on traverse

des ruisseaux : ils coulent en cascades parmi les fougères, les

lauriers, les figuiers et la vigne, qui poussent d’eux-mêmes

sur leurs bords. Nulle part je n’ai vu de paysage plus riant,

nulle part un tel air de prospérité, nulle part une terre aussi

généreuse ni des habitants plus laborieux.

D’ici à Chechaouen, le pays reste semblable : le nom des vallées

change, mais pareille richesse règne partout ; elle augmente même

encore à mesure que l’on s’avance. J’arrive dans la vallée

de l’Ouad Arezaz : les villages maintenant se succèdent sans

interruption : le sentier, bordé d’églantiers en fleurs, ne

sort plus des vergers ; nous cheminons à l’ombre des grenadiers,

des figuiers, des pêchers et de la vigne, dont les rameaux couvrent

les arbres : les ruisseaux sont si nombreux que l’on marche presque

constamment dans l’eau. C’est ainsi que je parviens non loin du

confluent où finit, avec le territoire des Beni Ḥasan, le _blad

el makhzen_. Au delà commencent les Akhmâs : c’est le _blad es

sîba_. Nous ne pouvons aller seuls plus loin. D’ailleurs il est 7

heures du soir. Nous nous arrêtons dans un beau village où l’on

nous donne l’hospitalité.

Ici les habitations sont bien différentes des huttes que l’on

voit près de Tétouan : ce sont des maisons, les unes de pisé,

les autres de briques, toutes bien construites ; la plupart sont

blanchies ; elles sont couvertes de toits, soit de chaume, soit de

tuiles ; point de terrasses. Auprès de toute demeure est un clos de

gazon ; des murs bas l’entourent, de vieux figuiers l’ombragent :

là rentrent chaque soir les troupeaux qui, le jour, paissent dans la

montagne. Des ruisseaux courent en tous les sentiers du village ; ils

apportent l’eau devant chaque porte. Tout est propre, frais, riant.

[Illustration]

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 1 / 59 段