Je traversai avec lui le grand salon verdâtre. Je lui dis, tout à fait

au hasard, combien je le trouvais beau. «N'est-ce pas? me répondit-il.

Il faut bien aimer quelque chose. Les boiseries sont de Bagard. Ce qui

est assez gentil, voyez-vous, c'est qu'elles ont été faites pour les

sièges de Beauvais et pour les consoles. Vous remarquez, elles répètent

le même motif décoratif qu'eux. Il n'existait plus que deux demeures où

cela soit ainsi: le Louvre et la maison de M. d'Hinnisdal. Mais

naturellement, dès que j'ai voulu venir habiter dans cette rue, il s'est

trouvé un vieil hôtel Chimay que personne n'avait jamais vu puisqu'il

n'est venu ici que pour _moi_. En somme, c'est bien. Ça pourrait

peut-être être mieux, mais enfin ce n'est pas mal. N'est-ce pas, il y a

de jolies choses: le portrait de mes oncles, le roi de Pologne et le roi

d'Angleterre, par Mignard. Mais qu'est-ce que je vous dis, vous le savez

aussi bien que moi puisque vous avez attendu dans ce salon. Non? Ah!

C'est qu'on vous aura mis dans le salon bleu, dit-il d'un air soit

d'impertinence à l'endroit de mon incuriosité, soit de supériorité

personnelle et de n'avoir pas demandé où on m'avait fait attendre.

Tenez, dans ce cabinet, il y a tous les chapeaux portés par Mme

Elisabeth, la princesse de Lamballe, et par la Reine. Cela ne vous

intéresse pas, on dirait que vous ne voyez pas. Peut-être êtes-vous

atteint d'une affection du nerf optique. Si vous aimez davantage ce

genre de beauté, voici un arc-en-ciel de Turner qui commence à briller

entre ces deux Rembrandt, en signe de notre réconciliation. Vous

entendez: Beethoven se joint à lui.» Et en effet on distinguait les

premiers accords de la troisième partie de la Symphonie pastorale,«la

joie après l'orage», exécutés non loin de nous, au premier étage sans

doute, par des musiciens. Je demandai naïvement par quel hasard on

jouait cela et qui étaient les musiciens. «Eh bien! on ne sait pas. On

ne sait jamais. Ce sont des musiques invisibles. C'est joli, n'est-ce

pas, me dit-il d'un ton légèrement impertinent et qui pourtant rappelait

un peu l'influence et l'accent de Swann. Mais vous vous en fichez comme

un poisson d'une pomme. Vous voulez rentrer, quitte à manquer de respect

à Beethoven et à moi. Vous portez contre vous-même jugement et

condamnation», ajouta-t-il d'un air affectueux et triste, quand le

moment fut venu que je m'en allasse. «Vous m'excuserez de ne pas vous

reconduire comme les bonnes façons m'obligeraient à le faire, me dit-il.

Désireux de ne plus vous revoir, il n'importe peu de passer cinq minutes

de plus avec vous. Mais je suis fatigué et j'ai fort à faire.»

Cependant, remarquant que le temps était beau: «Eh bien! si, je vais

monter en voiture. Il fait un clair de lune superbe, que j'irai regarder

au Bois après vous avoir reconduit. Comment! vous ne savez pas vous

raser, même un soir où vous dînez en ville vous gardez quelques poils,

me dit-il en me prenant le menton entre deux doigts pour ainsi dire

magnétisés, qui, après avoir résisté un instant, remontèrent jusqu'à mes

oreilles comme les doigts d'un coiffeur. Ah! ce serait agréable de

regarder ce «clair de lune bleu» au Bois avec quelqu'un comme vous», me

dit-il avec une douceur subite et comme involontaire, puis, l'air

triste: «Car vous êtes gentil tout de même, vous pourriez l'être plus

que personne, ajouta-t-il en me touchant paternellement l'épaule.

Autrefois, je dois dire que je vous trouvais bien insignifiant.»

J'aurais dû penser qu'il me trouvait tel encore. Je n'avais qu'à me

rappeler la rage avec laquelle il m'avait parlé, il y avait à peine une

demi-heure. Malgré cela j'avais l'impression qu'il était, en ce moment,

sincère, que son bon coeur l'emportait sur ce que je considérais comme un

état presque délirant de susceptibilité et d'orgueil. La voiture était

devant nous et il prolongeait encore la conversation. «Allons, dit-il

brusquement, montez; dans cinq minutes nous allons être chez vous. Et je

vous dirai un bonsoir qui coupera court et pour jamais à nos relations.

C'est mieux, puisque nous devons nous quitter pour toujours, que nous le

fassions comme en musique, sur un accord parfait.» Malgré ces

affirmations solennelles que nous ne nous reverrions jamais, j'aurais

juré que M. de Charlus, ennuyé de s'être oublié tout à l'heure et

craignant de m'avoir fait de la peine, n'eût pas été fâché de me revoir

encore une fois. Je ne me trompais pas, car au bout d'un moment: «Allons

bon! dit-il, voilà que j'ai oublié le principal. En souvenir de madame

votre grand-mère, j'avais fait relier pour vous une édition curieuse de

Mme de Sévigné. Voilà qui va empêcher cette entrevue d'être la dernière.

Il faut s'en consoler en se disant qu'on liquide rarement en un jour des

affaires compliquées. Regardez combien de temps a duré le Congrès de

Vienne.»

--Mais je pourrais la faire chercher sans vous déranger, dis-je

obligeamment.

--Voulez-vous vous taire, petit sot, répondit-il avec colère, et ne pas

avoir l'air grotesque de considérer comme peu de chose l'honneur d'être

probablement (je ne dis pas certainement, car c'est peut-être un valet

de chambre qui vous remettra les volumes) reçu par moi. Il se ressaisit:

«Je ne veux pas vous quitter sur ces mots. Pas de dissonance avant le

silence éternel de l'accord de dominante!» C'est pour ses propres nerfs

qu'il semblait redouter son retour immédiatement après d'âcres paroles

de brouille. «Vous ne vouliez pas venir jusqu'au Bois», me dit-il d'un

ton non pas interrogatif mais affirmatif, et, à ce qu'il me sembla, non

pas parce qu'il ne voulait pas me l'offrir, mais parce qu'il craignait

que son amour-propre n'essuyât un refus. «Eh bien voilà, me dit-il en

traînant encore, c'est le moment où, comme dit Whistler, les bourgeois

rentrent (peut-être voulait-il me prendre par l'amour-propre) et où il

convient de commencer à regarder. Mais vous ne savez même pas qui est

Whistler.» Je changeai de conversation et lui demandai si la princesse

d'Iéna était une personne intelligente. M. de Charlus m'arrêta, et

prenant le ton le plus méprisant que je lui connusse: «Ah! monsieur,

vous faites allusion ici à un ordre de nomenclature où je n'ai rien à

voir. Il y a peut-être une aristocratie chez les Tahitiens, mais j'avoue

que je ne la connais pas. Le nom que vous venez de prononcer, c'est

étrange, a cependant résonné, il y a quelques jours, à mes oreilles. On

me demandait si je condescendrais à ce que me fût présenté le jeune duc

de Guastalla. La demande m'étonna, car le duc de Guastalla n'a nul

besoin de se faire présenter à moi, pour la raison qu'il est mon cousin

et me connaît de tout temps; c'est le fils de la princesse de Parme, et

en jeune parent bien élevé, il ne manque jamais de venir me rendre ses

devoirs le jour de l'an. Mais, informations prises, il ne s'agissait pas

de mon parent, mais d'un fils de la personne qui vous intéresse. Comme

il n'existe pas de princesse de ce nom, j'ai supposé qu'il s'agissait

d'une pauvresse couchant sous le pont d'Iéna et qui avait pris

pittoresquement le titre de princesse d'Iéna, comme on dit la Panthère

des Batignolles ou le Roi de l'Acier. Mais non, il s'agissait d'une

personne riche dont j'avais admiré à une exposition des meubles fort

beaux et qui ont sur le nom du propriétaire la supériorité de ne pas

être faux. Quant au prétendu duc de Guastalla, ce devait être l'agent de

change de mon secrétaire, l'argent procure tant de choses. Mais non;

c'est l'Empereur, paraît-il, qui s'est amusé à donner à ces gens un

titre précisément indisponible. C'est peut-être une preuve de puissance,

ou d'ignorance, ou de malice, je trouve surtout que c'est un fort

mauvais tour qu'il a joué ainsi à ces usurpateurs malgré eux. Mais enfin

je ne puis vous donner d'éclaircissements sur tout cela, ma compétence

s'arrête au faubourg Saint-Germain où, entre tous les Courvoisier et

Gallardon, vous trouverez, si vous parvenez à découvrir un introducteur,

de vieilles gales tirées tout exprès de Balzac et qui vous amuseront.

Naturellement tout cela n'a rien à voir avec le prestige de la princesse

de Guermantes, mais, sans moi et mon Sésame, la demeure de celle-ci est

inaccessible.»

--C'est vraiment très beau, monsieur, à l'hôtel de la princesse de

Guermantes.

--Oh! ce n'est pas très beau. C'est ce qu'il y a de plus beau; après la

princesse toutefois.

--La princesse de Guermantes est supérieure à la duchesse de Guermantes?

--Oh! cela n'a pas de rapport. (Il est à remarquer que, dès que les gens

du monde ont un peu d'imagination, ils couronnent ou détrônent, au gré

de leurs sympathies ou de leurs brouilles, ceux dont la situation

paraissait la plus solide et la mieux fixée.)

La duchesse de Guermantes (peut-être en ne l'appelant pas Oriane

voulait-il mettre plus de distance entre elle et moi) est délicieuse,

très supérieure à ce que vous avez pu deviner. Mais enfin elle est

incommensurable avec sa cousine. Celle-ci est exactement ce que les

personnes des Halles peuvent s'imaginer qu'était la princesse de

Metternich, mais la Metternich croyait avoir lancé Wagner parce qu'elle

connaissait Victor Maurel. La princesse de Guermantes, ou plutôt sa

mère, a connu le vrai. Ce qui est un prestige, sans parler de

l'incroyable beauté de cette femme. Et rien que les jardins d'Esther!

--On ne peut pas les visiter?

--Mais non, il faudrait être invité, mais on n'invite jamais _personne_

à moins que j'intervienne. Mais aussitôt, retirant, après l'avoir jeté,

l'appât de cette offre, il me tendit la main, car nous étions arrivés

chez moi. «Mon rôle est terminé, monsieur; j'y ajoute simplement ces

quelques paroles. Un autre vous offrira peut-être un jour sa sympathie

comme j'ai fait. Que l'exemple actuel vous serve d'enseignement. Ne le

négligez pas. Une sympathie est toujours précieuse. Ce qu'on ne peut pas

faire seul dans la vie, parce qu'il y a des choses qu'on ne peut

demander, ni faire, ni vouloir, ni apprendre par soi-même, on le peut à

plusieurs et sans avoir besoin d'être treize comme dans le roman de

Balzac, ni quatre comme dans _les Trois Mousquetaires_. Adieu.»

Il devait être fatigué et avoir renoncé à l'idée d'aller voir le clair

de lune car il me demanda de dire au cocher de rentrer. Aussitôt il fit

un brusque mouvement comme s'il voulait se reprendre. Mais j'avais déjà

transmis l'ordre et, pour ne pas me retarder davantage, j'allai sonner à

ma porte, sans avoir plus pensé que j'avais affaire à M. de Charlus,

relativement à l'empereur d'Allemagne, au général Botha, des récits tout

à l'heure si obsédants, mais que son accueil inattendu et foudroyant

avait fait s'envoler bien loin de moi.

En rentrant, je vis sur mon bureau une lettre que le jeune valet de pied

de Françoise avait écrite à un de ses amis et qu'il y avait oubliée.

Depuis que ma mère était absente, il ne reculait devant aucun sans-gêne;

je fus plus coupable d'avoir celui de lire la lettre sans enveloppe,

largement étalée et qui, c'était ma seule excuse, avait l'air de

s'offrir à moi.

«Cher ami et cousin,

«J'espère que la santé va toujours bien et qu'il en est de même pour

toute la petite famille particulièrement pour mon jeune filleul Joseph

dont je n'ai pas encore le plaisir de connaître mais dont je préfère à

vous tous comme étant mon filleul, ces reliques du coeur ont aussi leur

poussière, sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains. D'ailleurs

cher ami et cousin qui te dit que demain toi et ta chère femme ma

cousine Marie, vous ne serez pas précipités tous deux jusqu'au fond de

la mer, comme le matelot attaché en haut du grand mât, car cette vie

n'est qu'une vallée obscure. Cher ami il faut te dire que ma principale

occupation, de ton étonnement j'en suis certain, est maintenant la

poésie que j'aime avec délices, car il faut bien passé le temps. Aussi

cher ami ne sois pas trop surpris si je ne suis pas encore répondu à ta

dernière lettre, à défaut du pardon laisse venir l'oubli. Comme tu le

sais, la mère de Madame a trépassé dans des souffrances inexprimables

qui l'ont assez fatiguée car elle a vu jusqu'à trois médecins. Le jour

de ses obsèques fut un beau jour car toutes les relations de Monsieur

étaient venues en foule ainsi que plusieurs ministres. On a mis plus de

deux heures pour aller au cimetière, ce qui vous fera tous ouvrir de

grands yeux dans votre village car on n'en fera certainement pas autant

pour la mère Michu. Aussi ma vie ne sera plus qu'un long sanglot. Je

m'amuse énormément à la motocyclette dont j'ai appris dernièrement. Que

diriez-vous, mes chers amis, si j'arrivais ainsi à toute vitesse aux

Écorces. Mais là-dessus je ne me tairai pas plus car je sens que

l'ivresse du malheur emporte sa raison. Je fréquente la duchesse de

Guermantes, des personnes que tu as jamais entendu même le nom dans nos

ignorants pays. Aussi c'est avec plaisir que j'enverrai les livres de

Racine, de Victor Hugo, de Pages choisies de Chênedollé, d'Alfred de

Musset, car je voudrais guérir le pays qui ma donner le jour de

l'ignorance qui mène fatalement jusqu'au crime. Je ne vois plus rien à

te dire et tanvoye comme le pélican lassé d'un long voyage mes bonnes

salutations ainsi qu'à ta femme à mon filleul et à ta soeur Rose.

Puisse-t-on ne pas dire d'elle: Et Rose elle n'a vécu que ce que vivent

les roses, comme l'a dit Victor Hugo, le sonnet d'Arvers, Alfred de

Musset, tous ces grands génies qu'on a fait à cause de cela mourir sur

les flammes du bûcher comme Jeanne d'Arc. A bientôt ta prochaine

missive, reçois mes baisers comme ceux d'un frère.

«Périgot (Joseph).»

Nous sommes attirés par toute vie qui nous représente quelque chose

d'inconnu, par une dernière illusion à détruire. Malgré cela les

mystérieuses paroles, grâce auxquelles M. de Charlus m'avait amené à

imaginer la princesse de Guermantes comme un être extraordinaire et

différent de ce que je connaissais, ne suffisent pas à expliquer la

stupéfaction où je fus, bientôt suivie de la crainte d'être victime

d'une mauvaise farce machinée par quelqu'un qui eût voulu me faire jeter

à la porte d'une demeure où j'irais sans être invité, quand, environ

deux mois après mon dîner chez la duchesse et tandis que celle-ci était

à Cannes, ayant ouvert une enveloppe dont l'apparence ne m'avait averti

de rien d'extraordinaire, je lus ces mots imprimés sur une carte: «La

princesse de Guermantes, née duchesse en Bavière, sera chez elle le

***.» Sans doute être invité chez la princesse de Guermantes n'était

peut-être pas, au point de vue mondain, quelque chose de plus difficile

que dîner chez la duchesse, et mes faibles connaissances héraldiques

m'avaient appris que le titre de prince n'est pas supérieur à celui de

duc. Puis je me disais que l'intelligence d'une femme du monde ne peut

pas être d'une essence aussi hétérogène à celle de ses congénères que le

prétendait M. de Charlus, et d'une essence si hétérogène à celle d'une

autre femme. Mais mon imagination, semblable à Elstir en train de rendre

un effet de perspective sans tenir compte des notions de physique qu'il

pouvait par ailleurs posséder, me peignait non ce que je savais, mais ce

qu'elle voyait; ce qu'elle voyait, c'est-à-dire ce que lui montrait le

nom. Or, même quand je ne connaissais pas la duchesse, le nom de

Guermantes précédé du titre de princesse, comme une note ou une couleur

ou une quantité, profondément modifiée des valeurs environnantes par le

«signe» mathématique ou esthétique qui l'affecte, m'avait toujours

évoqué quelque chose de tout différent. Avec ce titre on se trouve

surtout dans les Mémoires du temps de Louis XIII et de Louis XIV, de la

Cour d'Angleterre, de la reine d'Écosse, de la duchesse d'Aumale; et je

me figurais l'hôtel de la princesse de Guermantes comme plus ou moins

fréquenté par la duchesse de Longueville et par le grand Condé, desquels

la présence rendait bien peu vraisemblable que j'y pénétrasse jamais.

Beaucoup de choses que M. de Charlus m'avait dites avaient donné un

vigoureux coup de fouet à mon imagination et, faisant oublier à celle-ci

combien la réalité l'avait déçue chez la duchesse de Guermantes (il en

est des noms des personnes comme des noms des pays), l'avaient aiguillée

vers la cousine d'Oriane. Au reste, M. de Charlus ne me trompa quelque

temps sur la valeur et la variété imaginaires des gens du monde que

parce qu'il s'y trompait lui-même. Et cela peut-être parce qu'il ne

faisait rien, n'écrivait pas, ne peignait pas, ne lisait même rien d'une

manière sérieuse et approfondie. Mais, supérieur aux gens du monde de

plusieurs degrés, si c'est d'eux et de leur spectacle qu'il tirait la

matière de sa conversation, il n'était pas pour cela compris par eux.

Parlant en artiste, il pouvait tout au plus dégager le charme fallacieux

des gens du monde. Mais le dégager pour les artistes seulement, à

l'égard desquels il eût pu jouer le rôle du renne envers les Esquimaux;

ce précieux animal arrache pour eux, sur des roches désertiques, des

lichens, des mousses qu'ils ne sauraient ni découvrir, ni utiliser, mais

qui, une fois digérés par le renne, deviennent pour les habitants de

l'extrême Nord un aliment assimilable.

A quoi j'ajouterai que ces tableaux que M. de Charlus faisait du monde

étaient animés de beaucoup de vie par le mélange de ses haines féroces

et de ses dévotes sympathies. Les haines dirigées surtout contre les

jeunes gens, l'adoration excitée principalement par certaines femmes.

Si parmi celles-ci, la princesse de Guermantes était placée par M. de

Charlus sur le trône le plus élevé, ses mystérieuses paroles sur

«l'inaccessible palais d'Aladin» qu'habitait sa cousine ne suffisent pas

à expliquer ma stupéfaction.

Malgré ce qui tient aux divers points de vue subjectifs, dont j'aurai à

parler, dans les grossissements artificiels, il n'en reste pas moins

qu'il y a quelque réalité objective dans tous ces êtres, et par

conséquent différence entre eux.

Comment d'ailleurs en serait-il autrement? L'humanité que nous

fréquentons et qui ressemble si peu à nos rêves est pourtant la même

que, dans les Mémoires, dans les Lettres de gens remarquables, nous

avons vue décrite et que nous avons souhaité de connaître. Le vieillard

le plus insignifiant avec qui nous dînons est celui dont, dans un livre

sur la guerre de 70, nous avons lu avec émotion la fière lettre au

prince Frédéric-Charles. On s'ennuie à dîner parce que l'imagination est

absente, et, parce qu'elle nous y tient compagnie, on s'amuse avec un

livre. Mais c'est des mêmes personnes qu'il est question. Nous aimerions

avoir connu Mme de Pompadour qui protégea si bien les arts, et nous nous

serions autant ennuyés auprès d'elle qu'auprès des modernes Égéries,

chez qui nous ne pouvons nous décider à retourner tant elles sont

médiocres. Il n'en reste pas moins que ces différences subsistent. Les

gens ne sont jamais tout à fait pareils les uns aux autres, leur manière

de se comporter à notre égard, on pourrait dire à amitié égale, trahit

des différences qui, en fin de compte, font compensation. Quand je

connus Mme de Montmorency, elle aima à me dire des choses désagréables,

mais si j'avais besoin d'un service, elle jetait pour l'obtenir avec

efficacité tout ce qu'elle possédait de crédit, sans rien ménager.

Tandis que telle autre, comme Mme de Guermantes, n'eût jamais voulu me

faire de peine, ne disait de moi que ce qui pouvait me faire plaisir, me

comblait de toutes les amabilités qui formaient le riche train de vie

moral des Guermantes, mais, si je lui avais demandé un rien en dehors de

cela, n'eût pas fait un pas pour me le procurer, comme en ces châteaux

où on a à sa disposition une automobile, un valet de chambre, mais où il

est impossible d'obtenir un verre de cidre, non prévu dans l'ordonnance

des fêtes. Laquelle était pour moi la véritable amie, de Mme de

Montmorency, si heureuse de me froisser et toujours prête à me servir,

de Mme de Guermantes, souffrant du moindre déplaisir qu'on m'eût causé

et incapable du moindre effort pour m'être utile? D'autre part, on

disait que la duchesse de Guermantes parlait seulement de frivolités, et

sa cousine, avec l'esprit le plus médiocre, de choses toujours

intéressantes. Les formes d'esprit sont si variées, si opposées, non

seulement dans la littérature, mais dans le monde, qu'il n'y a pas que

Baudelaire et Mérimée qui ont le droit de se mépriser réciproquement.

Ces particularités forment, chez toutes les personnes, un système de

regards, de discours, d'actions, si cohérent, si despotique, que quand

nous sommes en leur présence il nous semble supérieur au reste. Chez Mme

de Guermantes, ses paroles, déduites comme un théorème de son genre

d'esprit, me paraissaient les seules qu'on aurait dû dire. Et j'étais,

au fond, de son avis, quand elle me disait que Mme de Montmorency était

stupide et avait l'esprit ouvert à toutes les choses qu'elle ne

comprenait pas, ou quand, apprenant une méchanceté d'elle, la duchesse

me disait: «C'est cela que vous appelez une bonne femme, c'est ce que

j'appelle un monstre.» Mais cette tyrannie de la réalité qui est devant

nous, cette évidence de la lumière de la lampe qui fait pâlir l'aurore

déjà lointaine comme un simple souvenir, disparaissaient quand j'étais

loin de Mme de Guermantes, et qu'une dame différente me disait, en se

mettant de plain-pied avec moi et jugeant la duchesse placée fort

au-dessous de nous: «Oriane ne s'intéresse au fond à rien, ni à

personne», et même (ce qui en présence de Mme de Guermantes eût semblé

impossible à croire tant elle-même proclamait le contraire): «Oriane est

snob.» Aucune mathématique ne nous permettant de convertir Mme d'Arpajon

et Mme de Montpensier en quantités homogènes, il m'eût été impossible de

répondre si on me demandait laquelle me semblait supérieure à l'autre.

Or, parmi les traits particuliers au salon de la princesse de

Guermantes, le plus habituellement cité était un certain exclusivisme,

dû en partie à la naissance royale de la princesse, et surtout le

rigorisme presque fossile des préjugés aristocratiques du prince,

préjugés que d'ailleurs le duc et la duchesse ne s'étaient pas fait

faute de railler devant moi, et qui, naturellement, devait me faire

considérer comme plus invraisemblable encore que m'eût invité cet homme

qui ne comptait que les altesses et les ducs et à chaque dîner, faisait

une scène parce qu'il n'avait pas eu à table la place à laquelle il

aurait eu droit sous Louis XIV, place que, grâce à son extrême érudition

en matière d'histoire et de généalogie, il était seul à connaître. A

cause de cela, beaucoup de gens du monde tranchaient en faveur du duc et

de la duchesse les différences qui les séparaient de leurs cousins. «Le

duc et la duchesse sont beaucoup plus modernes, beaucoup plus

intelligents, ils ne s'occupent pas, comme les autres, que du nombre de

quartiers, leur salon est de trois cents ans en avance sur celui de leur

cousin», étaient des phrases usuelles dont le souvenir me faisait

maintenant frémir en regardant la carte d'invitation à laquelle ils

donnaient beaucoup plus de chances de m'avoir été envoyée par un

mystificateur.

Si encore le duc et la duchesse de Guermantes n'avaient pas été à

Cannes, j'aurais pu tâcher de savoir par eux si l'invitation que j'avais

reçue était véritable. Ce doute où j'étais n'est pas même dû, comme je

m'en étais un moment flatté, au sentiment qu'un homme du monde

n'éprouverait pas et qu'en conséquence un écrivain, appartînt-il en

dehors de cela à la caste des gens du monde, devrait reproduire afin

d'être bien «objectif» et de peindre chaque classe différemment. J'ai,

en effet, trouvé dernièrement, dans un charmant volume de Mémoires, la

notation d'incertitudes analogues à celles par lesquelles me faisait

passer la carte d'invitation de la princesse. «Georges et moi (ou Hély

et moi, je n'ai pas le livre sous la main pour vérifier), nous grillions

si fort d'être admis dans le salon de Mme Delessert, qu'ayant reçu

d'elle une invitation, nous crûmes prudent, chacun de notre côté, de

nous assurer que nous n'étions pas les dupes de quelque poisson

d'avril.» Or le narrateur n'est autre que le comte d'Haussonville (celui

qui épousa la fille du duc de Broglie), et l'autre jeune homme qui «de

son côté» va s'assurer s'il n'est pas le jouet d'une mystification est,

selon qu'il s'appelle Georges ou Hély, l'un ou l'autre des deux

inséparables amis de M. d'Haussonville, M. d'Harcourt ou le prince de

Chalais.

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 17 / 20 段