Malgré tout, bien différentes en cela de ce que j'avais pu ressentir

devant des aubépines ou en goûtant à une madeleine, les histoires que

j'avais entendues chez Mme de Guermantes m'étaient étrangères. Entrées

un instant en moi, qui n'en étais que physiquement possédé, on aurait

dit que (de nature sociale, et non individuelle) elles étaient

impatientes d'en sortir... Je m'agitais dans la voiture, comme une

pythonisse. J'attendais un nouveau dîner où je pusse devenir moi même

une sorte de prince X..., de Mme de Guermantes, et les raconter. En

attendant, elles faisaient trépider mes lèvres qui les balbutiaient et

j'essayais en vain de ramener à moi mon esprit vertigineusement emporté

par une force centrifuge. Aussi est-ce avec une fiévreuse impatience de

ne pas porter plus longtemps leur poids tout seul dans une voiture, où

d'ailleurs je trompais le manque de conversation en parlant tout haut,

que je sonnai à la porte de M. de Charlus, et ce fut en longs monologues

avec moi-même, où je me répétais tout ce que j'allais lui narrer et ne

pensais plus guère à ce qu'il pouvait avoir à me dire, que je passai

tout le temps que je restai dans un salon où un valet de pied me fit

entrer, et que j'étais d'ailleurs trop agité pour regarder. J'avais un

tel besoin que M. de Charlus écoutât les récits que je brûlais de lui

faire, que je fus cruellement déçu en pensant que le maître de la maison

dormait peut-être et qu'il me faudrait rentrer cuver chez moi mon

ivresse de paroles. Je venais en effet de m'apercevoir qu'il y avait

vingt-cinq minutes que j'étais, qu'on m'avait peut-être oublié, dans ce

salon, dont, malgré cette longue attente, j'aurais tout au plus pu dire

qu'il était immense, verdâtre, avec quelques portraits. Le besoin de

parler n'empêche pas seulement d'écouter, mais de voir, et dans ce cas

l'absence de toute description du milieu extérieur est déjà une

description d'un état interne. J'allais sortir du salon pour tâcher

d'appeler quelqu'un et, si je ne trouvais personne, de retrouver mon

chemin jusqu'aux antichambres et me faire ouvrir, quand, au moment même

où je venais de me lever et de faire quelques pas sur le parquet

mosaïqué, un valet de chambre entra, l'air préoccupé: «Monsieur le baron

a eu des rendez-vous jusqu'à maintenant, me dit-il. Il y a encore

plusieurs personnes qui l'attendent. Je vais faire tout mon possible

pour qu'il reçoive monsieur, j'ai déjà fait téléphoner deux fois au

secrétaire.»

--Non, ne vous dérangez pas, j'avais rendez-vous avec monsieur le baron,

mais il est déjà bien tard, et, du moment qu'il est occupé ce soir, je

reviendrai un autre jour.

--Oh! non, que monsieur ne s'en aille pas, s'écria le valet de chambre.

M. le baron pourrait être mécontent. Je vais de nouveau essayer. Je me

rappelai ce que j'avais entendu raconter des domestiques de M. de

Charlus et de leur dévouement à leur maître. On ne pouvait pas tout à

fait dire de lui comme du prince de Conti qu'il cherchait à plaire aussi

bien au valet qu'au ministre, mais il avait si bien su faire des

moindres choses qu'il demandait une espèce de faveur, que, le soir,

quand, ses valets assemblés autour de lui à distance respectueuse, après

les avoir parcourus du regard, il disait: «Coignet, le bougeoir!» ou:

«Ducret, la chemise!», c'est en ronchonnant d'envie que les autres se

retiraient, envieux de celui qui venait d'être distingué par le maître.

Deux, même, lesquels s'exécraient, essayaient chacun de ravir la faveur

à l'autre, en allant, sous le plus absurde prétexte, faire une

commission au baron, s'il était monté plus tôt, dans l'espoir d'être

investi pour ce soir-là de la charge du bougeoir ou de la chemise. S'il

adressait directement la parole à l'un d'eux pour quelque chose qui ne

fût pas du service, bien plus, si, l'hiver, au jardin, sachant un de ses

cochers enrhumé, il lui disait au bout de dix minutes: «Couvrez-vous»,

les autres ne lui reparlaient pas de quinze jours, par jalousie, à cause

de la grâce qui lui avait été faite. J'attendis encore dix minutes et,

après m'avoir demandé de ne pas rester trop longtemps, parce que M. le

baron fatigué avait dû faire éconduire plusieurs personnes des plus

importantes, qui avaient pris rendez-vous depuis de longs jours, on

m'introduisit auprès de lui. Cette mise en scène autour de M. de Charlus

me paraissait empreinte de beaucoup moins de grandeur que la simplicité

de son frère Guermantes, mais déjà la porte s'était ouverte, je venais

d'apercevoir le baron, en robe de chambre chinoise, le cou nu, étendu

sur un canapé. Je fus frappé au même instant par la vue d'un chapeau

haut de forme «huit reflets» sur une chaise avec une pelisse, comme si

le baron venait de rentrer. Le valet de chambre se retira. Je croyais

que M. de Charlus allait venir à moi. Sans faire un seul mouvement, il

fixa sur moi des yeux implacables. Je m'approchai de lui, lui dis

bonjour, il ne me tendit pas la main, ne me répondit pas, ne me demanda

pas de prendre une chaise. Au bout d'un instant je lui demandai, comme

on ferait à un médecin mal élevé, s'il était nécessaire que je restasse

debout. Je le fis sans méchante intention, mais l'air de colère froide

qu'avait M. de Charlus sembla s'aggraver encore. J'ignorais, du reste,

que chez lui, à la campagne, au château de Charlus, il avait l'habitude

après dîner, tant il aimait à jouer au roi, de s'étaler dans un fauteuil

au fumoir, en laissant ses invités debout autour de lui. Il demandait à

l'un du feu, offrait à l'autre un cigare, puis au bout de quelques

instants disait: «Mais, Argencourt, asseyez-vous donc, prenez une

chaise, mon cher, etc.», ayant tenu à prolonger leur station debout,

seulement pour leur montrer que c'était de lui que leur venait la

permission de s'asseoir. «Mettez-vous dans le siège Louis XIV», me

répondit-il d'un air impérieux et plutôt pour me forcer à m'éloigner de

lui que pour m'inviter à m'asseoir. Je pris un fauteuil qui n'était pas

loin. «Ah! voilà ce que vous appelez un siège Louis XIV! je vois que

vous êtes instruit», s'écria-t-il avec dérision. J'étais tellement

stupéfait que je ne bougeai pas, ni pour m'en aller comme je l'aurais

dû, ni pour changer de siège comme il le voulait. «Monsieur, me dit-il,

en pesant tous les termes, dont il faisait précéder les plus

impertinents d'une double paire de consonnes, l'entretien que j'ai

condescendu à vous accorder, à la prière d'une personne qui désire que

je ne la nomme pas, marquera pour nos relations le point final. Je ne

vous cacherai pas que j'avais espéré mieux; je forcerais peut-être un

peu le sens des mots, ce qu'on ne doit pas faire, même avec qui ignore

leur valeur, et par simple respect pour soi-même, en vous disant que

j'avais eu pour vous de la sympathie. Je crois pourtant que

«bienveillance», dans son sens le plus efficacement protecteur,

n'excéderait ni ce que je ressentais, ni ce que je me proposais de

manifester. Je vous avais, dès mon retour à Paris, fait savoir à Balbec

même que vous pouviez compter sur moi.» Moi qui me rappelais sur quelle

incartade M. de Charlus s'était séparé de moi à Balbec, j'esquissai un

geste de dénégation. «Comment! s'écria-t-il avec colère, et en effet son

visage convulsé et blanc différait autant de son visage ordinaire que la

mer quand, un matin de tempête, on aperçoit, au lieu de la souriante

surface habituelle, mille serpents d'écume et de bave, vous prétendez

que vous n'avez pas reçu mon message--presque une déclaration--d'avoir à

vous souvenir de moi? Qu'y avait-il comme décoration autour du livre que

je vous fis parvenir?»

--De très jolis entrelacs historiés, lui dis-je.

--Ah! répondit-il d'un air méprisant, les jeunes Français connaissent

peu les chefs-d'oeuvre de notre pays. Que dirait-on d'un jeune Berlinois

qui ne connaîtrait pas la _Walkyrie_? Il faut d'ailleurs que vous ayez

des yeux pour ne pas voir, puisque ce chef-d'oeuvre-là vous m'avez dit

que vous aviez passé deux heures devant. Je vois que vous ne vous y

connaissez pas mieux en fleurs qu'en styles; ne protestez pas pour les

styles, cria-t-il, d'un ton de rage suraigu, vous ne savez même pas sur

quoi vous vous asseyez. Vous offrez à votre derrière une chauffeuse

Directoire pour une bergère Louis XIV. Un de ces jours vous prendrez les

genoux de Mme de Villeparisis pour le lavabo, et on ne sait pas ce que

vous y ferez. Pareillement, vous n'avez même pas reconnu dans la reliure

du livre de Bergotte le linteau de _myosotis_ de l'église de Balbec. Y

avait-il une manière plus limpide de vous dire: «Ne m'oubliez pas!»

Je regardais M. de Charlus. Certes sa tête magnifique, et qui répugnait,

l'emportait pourtant sur celle de tous les siens; on eût dit Apollon

vieilli; mais un jus olivâtre, hépatique, semblait prêt à sortir de sa

bouche mauvaise; pour l'intelligence, on ne pouvait nier que la sienne,

par un vaste écart de compas, avait vue sur beaucoup de choses qui

resteraient toujours inconnues au duc de Guermantes. Mais de quelques

belles paroles qu'il colorât ses haines, on sentait que, même s'il y

avait tantôt de l'orgueil offensé, tantôt un amour déçu, ou une rancune,

du sadisme, une taquinerie, une idée fixe, cet homme était capable

d'assassiner et de prouver à force de logique et de beau langage qu'il

avait eu raison de le faire et n'en était pas moins supérieur de cent

coudées à son frère, sa belle-soeur, etc., etc.

--Comme dans les _Lances_ de Vélasquez, continua-t-il, le vainqueur

s'avance vers celui qui est le plus humble, comme le doit tout être

noble, puisque j'étais tout et que vous n'étiez rien, c'est moi qui ai

fait les premiers pas vers vous. Vous avez sottement répondu à ce que ce

n'est pas à moi à appeler de la grandeur. Mais je ne me suis pas laissé

décourager. Notre religion prêche la patience. Celle que j'ai eue envers

vous me sera comptée, je l'espère, et de n'avoir fait que sourire de ce

qui pourrait être taxé d'impertinence, s'il était à votre portée d'en

avoir envers qui vous dépasse de tant de coudées; mais enfin, monsieur,

de tout cela il n'est plus question. Je vous ai soumis à l'épreuve que

le seul homme éminent de notre monde appelle avec esprit l'épreuve de la

trop grande amabilité et qu'il déclare à bon droit la plus terrible de

toutes, la seule qui puisse séparer le bon grain de l'ivraie. Je vous

reprocherais à peine de l'avoir subie sans succès, car ceux qui en

triomphent sont bien rares. Mais du moins, et c'est la conclusion que je

prétends tirer des dernières paroles que nous échangerons sur terre,

j'entends être à l'abri de vos inventions calomniatrices.» Je n'avais

pas songé jusqu'ici que la colère de M. de Charlus pût être causée par

un propos désobligeant qu'on lui eût répété; j'interrogeai ma mémoire;

je n'avais parlé de lui à personne. Quelque méchant l'avait fabriqué de

toutes pièces. Je protestai à M. de Charlus que je n'avais absolument

rien dit de lui. «Je ne pense pas que j'aie pu vous fâcher en disant à

Mme de Guermantes que j'étais lié avec vous.» Il sourit avec dédain, fit

monter sa voix jusqu'aux plus extrêmes registres, et là, attaquant avec

douceur la note la plus aiguë et la plus insolente: «Oh! monsieur,

dit-il en revenant avec une extrême lenteur à une intonation naturelle,

et comme s'enchantant, au passage, des bizarreries de cette gamme

descendante, je pense que vous vous faites tort à vous-même en vous

accusant d'avoir dit que nous étions «liés». Je n'attends pas une très

grande exactitude verbale de quelqu'un qui prendrait facilement un

meuble de Chippendale pour une chaise rococo, mais enfin je ne pense

pas, ajouta-t-il, avec des caresses vocales de plus en plus narquoises

et qui faisaient flotter sur ses lèvres jusqu'à un charmant sourire, je

ne pense pas que vous ayez dit, ni cru, que nous étions _liés_! Quant à

vous être vanté de m'avoir été _présenté_, d'avoir _causé avec moi_, de

me _connaître_ un peu, d'avoir obtenu, presque sans sollicitation, de

pouvoir être un jour mon _protégé_, je trouve au contraire fort naturel

et intelligent que vous l'ayez fait. L'extrême différence d'âge qu'il y

a entre nous me permet de reconnaître, sans ridicule, que cette

_présentation_, ces _causeries_, cette vague amorce de _relations_

étaient pour vous, ce n'est pas à moi de dire un honneur, mais enfin à

tout le moins un avantage dont je trouve que votre sottise fut non point

de l'avoir divulgué, mais de n'avoir pas su le conserver. J'ajouterai

même, dit-il, en passant brusquement et pour un instant de la colère

hautaine à une douceur tellement empreinte de tristesse que je croyais

qu'il allait se mettre à pleurer, que, quand vous avez laissé sans

réponse la proposition que je vous ai faite à Paris, cela m'a paru

tellement inouï de votre part à vous, qui m'aviez semblé bien élevé et

d'une bonne famille _bourgeoise_ (sur cet adjectif seul sa voix eut un

petit sifflement d'impertinence), que j'eus la naïveté de croire à

toutes les blagues qui n'arrivent jamais, aux lettres perdues, aux

erreurs d'adresses. Je reconnais que c'était de ma part une grande

naïveté, mais saint Bonaventure préférait croire qu'un boeuf pût voler

plutôt que son frère mentir. Enfin tout cela est terminé, la chose ne

vous a pas plu, il n'en est plus question. Il me semble seulement que

vous auriez pu (et il y avait vraiment des pleurs dans sa voix), ne

fût-ce que par considération pour mon âge, m'écrire. J'avais conçu pour

vous des choses infiniment séduisantes que je m'étais bien gardé de vous

dire. Vous avez préféré refuser sans savoir, c'est votre affaire. Mais,

comme je vous le dis, on peut toujours _écrire_. Moi à votre place, et

même dans la mienne, je l'aurais fait. J'aime mieux à cause de cela la

mienne que la vôtre, je dis à cause de cela, parce que je crois que

toutes les places sont égales, et j'ai plus de sympathie pour un

intelligent ouvrier que pour bien des ducs. Mais je peux dire que je

préfère ma place, parce que ce que vous avez fait, dans ma vie tout

entière qui commence à être assez longue, je sais que je ne l'ai jamais

fait. (Sa tête était tournée dans l'ombre, je ne pouvais pas voir si ses

yeux laissaient tomber des larmes comme sa voix donnait à le croire.) Je

vous disais que j'ai fait cent pas au-devant de vous, cela a eu pour

effet de vous en faire faire deux cents en arrière. Maintenant c'est à

moi de m'éloigner et nous ne nous connaîtrons plus. Je ne retiendrai pas

votre nom, mais votre cas, afin que, les jours où je serais tenté de

croire que les hommes ont du coeur, de la politesse, ou seulement

l'intelligence de ne pas laisser échapper une chance sans seconde, je

me rappelle que c'est les situer trop haut. Non, que vous ayez dit que

vous me connaissiez quand c'était vrai--car maintenant cela va cesser de

l'être--je ne puis trouver cela que naturel et je le tiens pour un

hommage, c'est-à-dire pour agréable. Malheureusement, ailleurs et en

d'autres circonstances, vous avez tenu des propos fort différents.

--Monsieur, je vous jure que je n'ai rien dit qui pût vous offenser.

--Et qui vous dit que j'en suis offensé? s'écria-t-il avec fureur en se

redressant violemment sur la chaise longue où il était resté jusque-là

immobile, cependant que, tandis que se crispaient les blêmes serpents

écumeux de sa face, sa voix devenait tour à tour aiguë et grave comme

une tempête assourdissante et déchaînée. (La force avec laquelle il

parlait d'habitude, et qui faisait se retourner les inconnus dehors,

était centuplée, comme l'est un _forte_, si, au lieu d'être joué au

piano, il l'est à l'orchestre, et de plus se change en un _fortissimo_.

M. de Charlus hurlait.) Pensez-vous qu'il soit à votre portée de

m'offenser? Vous ne savez donc pas à qui vous parlez? Croyez-vous que la

salive envenimée de cinq cents petits bonshommes de vos amis, juchés les

uns sur les autres, arriverait à baver seulement jusqu'à mes augustes

orteils? Depuis un moment, au désir de persuader M. de Charlus que je

n'avais jamais dit ni entendu dire de mal de lui avait succédé une rage

folle, causée par les paroles que lui dictait uniquement, selon moi, son

immense orgueil. Peut-être étaient-elles du reste l'effet, pour une

partie du moins, de cet orgueil. Presque tout le reste venait d'un

sentiment que j'ignorais encore et auquel je ne fus donc pas coupable de

ne pas faire sa part. J'aurais pu au moins, à défaut du sentiment

inconnu, mêler à l'orgueil, si je m'étais souvenu des paroles de Mme de

Guermantes, un peu de folie. Mais à ce moment-là l'idée de folie ne me

vint même pas à l'esprit. Il n'y avait en lui, selon moi, que de

l'orgueil, en moi il n'y avait que de la fureur. Celle-ci (au moment où

M. de Charlus cessant de hurler pour parler de ses augustes orteils,

avec une majesté qu'accompagnaient une moue, un vomissement de dégoût à

l'égard de ses obscurs blasphémateurs), cette fureur ne se contint

plus. D'un mouvement impulsif je voulus frapper quelque chose, et un

reste de discernement me faisant respecter un homme tellement plus âgé

que moi, et même, à cause de leur dignité artistique, les porcelaines

allemandes placées autour de lui, je me précipitai sur le chapeau haut

de forme neuf du baron, je le jetai par terre, je le piétinai, je

m'acharnai à le disloquer entièrement, j'arrachai la coiffe, déchirai en

deux la couronne, sans écouter les vociférations de M. de Charlus qui

continuaient et, traversant la pièce pour m'en aller, j'ouvris la porte.

Des deux côtés d'elle, à ma grande stupéfaction, se tenaient deux valets

de pied qui s'éloignèrent lentement pour avoir l'air de s'être trouvés

là seulement en passant pour leur service. (J'ai su depuis leurs noms,

l'un s'appelait Burnier et l'autre Charmel.) Je ne fus pas dupe un

instant de cette explication que leur démarche nonchalante semblait me

proposer. Elle était invraisemblable; trois autres me le semblèrent

moins: l'une que le baron recevait quelquefois des hôtes, contre

lesquels pouvant avoir besoin d'aide (mais pourquoi?), il jugeait

nécessaire d'avoir un poste de secours voisin; l'autre, qu'attirés par

la curiosité, ils s'étaient mis aux écoutes, ne pensant pas que je

sortirais si vite; la troisième, que toute la scène que m'avait faite M.

de Charlus étant préparée et jouée, il leur avait lui-même demandé

d'écouter, par amour du spectacle joint peut-être à un «nunc erudimini»

dont chacun ferait son profit.

Ma colère n'avait pas calmé celle du baron, ma sortie de la chambre

parut lui causer une vive douleur, il me rappela, me fit rappeler, et

enfin, oubliant qu'un instant auparavant, en parlant de «ses augustes

orteils», il avait cru me faire le témoin de sa propre déification, il

courut à toutes jambes, me rattrapa dans le vestibule et me barra la

porte. «Allons, me dit-il, ne faites pas l'enfant, rentrez une minute;

qui aime bien châtie bien, et si je vous ai bien châtié, c'est que je

vous aime bien.» Ma colère était passée, je laissai passer le mot

châtier et suivis le baron qui, appelant un valet de pied, fit sans

aucun amour-propre emporter les miettes du chapeau détruit qu'on

remplaça par un autre.

--Si vous voulez me dire, monsieur, qui m'a perfidement calomnié, dis-je

à M. de Charlus, je reste pour l'apprendre et confondre l'imposteur.

--Qui? ne le savez-vous pas? Ne gardez-vous pas le souvenir de ce que

vous dites? Pensez-vous que les personnes qui me rendent le service de

m'avertir de ces choses ne commencent pas par me demander le secret? Et

croyez-vous que je vais manquer à celui que j'ai promis?

--Monsieur, c'est impossible que vous me le disiez? demandai-je en

cherchant une dernière fois dans ma tête (où je ne trouvais personne) à

qui j'avais pu parler de M. de Charlus.

--Vous n'avez pas entendu que j'ai promis le secret à mon indicateur, me

dit-il d'une voix claquante. Je vois qu'au goût des propos abjects vous

joignez celui des insistances vaines. Vous devriez avoir au moins

l'intelligence de profiter d'un dernier entretien et de parler pour dire

quelque chose qui ne soit pas exactement rien.

--Monsieur, répondis-je en m'éloignant, vous m'insultez, je suis désarmé

puisque vous avez plusieurs fois mon âge, la partie n'est pas égale;

d'autre part je ne peux pas vous convaincre, je vous ai juré que je

n'avais rien dit.

--Alors je mens! s'écria-t-il d'un ton terrible, et en faisant un tel

bond qu'il se trouva debout à deux pas de moi.

--On vous a trompé.

Alors d'une voix douce, affectueuse, mélancolique, comme dans ces

symphonies qu'on joue sans interruption entre les divers morceaux, et où

un gracieux scherzo aimable, idyllique, succède aux coups de foudre du

premier morceau. «C'est très possible, me dit-il. En principe, un propos

répété est rarement vrai. C'est votre faute si, n'ayant pas profité des

occasions de me voir que je vous avais offertes, vous ne m'avez pas

fourni, par ces paroles ouvertes et quotidiennes qui créent la

confiance, le préservatif unique et souverain contre une parole qui vous

représentait comme un traître. En tout cas, vrai ou faux, le propos a

fait son oeuvre. Je ne peux plus me dégager de l'impression qu'il m'a

produite. Je ne peux même pas dire que qui aime bien châtie bien, car je

vous ai bien châtié, mais je ne vous aime plus.» Tout en disant ces

mots, il m'avait forcé à me rasseoir et avait sonné. Un nouveau valet

de pied entra. «Apportez à boire, et dites d'atteler le coupé.» Je dis

que je n'avais pas soif, qu'il était bien tard et que d'ailleurs j'avais

une voiture. «On l'a probablement payée et renvoyée, me dit-il, ne vous

en occupez pas. Je fais atteler pour qu'on vous ramène... Si vous

craignez qu'il ne soit trop tard... j'aurais pu vous donner une chambre

ici...» Je dis que ma mère serait inquiète. «Ah! oui, vrai ou faux, le

propos a fait son oeuvre. Ma sympathie un peu prématurée avait fleuri

trop tôt; et comme ces pommiers dont vous parliez poétiquement à Balbec,

elle n'a pu résister à une première gelée.» Si la sympathie de M. de

Charlus n'avait pas été détruite, il n'aurait pourtant pas pu agir

autrement, puisque, tout en me disant que nous étions brouillés, il me

faisait rester, boire, me demandait de coucher et allait me faire

reconduire. Il avait même l'air de redouter l'instant de me quitter et

de se retrouver seul, cette espèce de crainte un peu anxieuse que sa

belle-soeur et cousine Guermantes m'avait paru éprouver, il y avait une

heure, quand elle avait voulu me forcer à rester encore un peu, avec une

espèce de même goût passager pour moi, de même effort pour faire

prolonger une minute. «Malheureusement, reprit-il, je n'ai pas le don de

faire refleurir ce qui a été une fois détruit. Ma sympathie pour vous

est bien morte. Rien ne peut la ressusciter. Je crois qu'il n'est pas

indigne de moi de confesser que je le regrette. Je me sens toujours un

peu comme le Booz de Victor Hugo: «Je suis veuf, je suis seul, et sur

moi le soir tombe.»

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 16 / 20 段