Le jour où devait avoir lieu la soirée chez la princesse de Guermantes,

j'appris que le duc et la duchesse étaient revenus à Paris depuis la

veille. Le bal de la princesse ne les eût pas fait revenir, mais un de

leurs cousins était fort malade, et puis le duc tenait beaucoup à une

redoute qui avait lieu cette nuit-là et où lui-même devait paraître en

Louis XI et sa femme en Isabeau de Bavière. Et je résolus d'aller la

voir le matin. Mais, sortis de bonne heure, ils n'étaient pas encore

rentrés; je guettai d'abord d'une petite pièce, que je croyais un bon

poste de vigie, l'arrivée de la voiture. En réalité j'avais fort mal

choisi mon observatoire, d'où je distinguai à peine notre cour, mais

j'en aperçus plusieurs autres ce qui, sans utilité pour moi, me

divertit un moment. Ce n'est pas à Venise seulement qu'on a de ces

points de vue sur plusieurs maisons à la fois qui ont tenté les

peintres, mais à Paris tout aussi bien. Je ne dis pas Venise au hasard.

C'est à ses quartiers pauvres que font penser certains quartiers pauvres

de Paris, le matin, avec leurs hautes cheminées évasées, auxquelles le

soleil donne les roses les plus vifs, les rouges les plus clairs; c'est

tout un jardin qui fleurit au-dessus des maisons, et qui fleurit en

nuances si variées, qu'on dirait, planté sur la ville, le jardin d'un

amateur de tulipes de Delft ou de Haarlem. D'ailleurs l'extrême

proximité des maisons aux fenêtres opposées sur une même cour y fait de

chaque croisée le cadre où une cuisinière rêvasse en regardant à terre,

où plus loin une jeune fille se laisse peigner les cheveux par une

vieille à figure, à peine distincte dans l'ombre, de sorcière; ainsi

chaque cour fait pour le voisin de la maison, en supprimant le bruit par

son intervalle, en laissant voir les gestes silencieux dans un rectangle

placé sous verre par la clôture des fenêtres, une exposition de cent

tableaux hollandais juxtaposés. Certes, de l'hôtel de Guermantes on

n'avait pas le même genre de vues, mais de curieuses aussi, surtout de

l'étrange point trigonométrique où je m'étais placé et où le regard

n'était arrêté par rien jusqu'aux hauteurs lointaines que formait, les

terrains relativement vagues qui précédaient étant fort en pente,

l'hôtel de la princesse de Silistrie et de la marquise de Plassac,

cousines très nobles de M. de Guermantes, et que je ne connaissais pas.

Jusqu'à cet hôtel (qui était celui de leur père, M. de Bréquigny), rien

que des corps de bâtiments peu élevés, orientés des façons les plus

diverses et qui, sans arrêter la vue, prolongeaient la distance de leurs

plans obliques. La tourelle en tuiles rouges de la remise où le marquis

de Frécourt garait ses voitures se terminait bien par une aiguille plus

haute, mais si mince qu'elle ne cachait rien, et faisait penser à ces

jolies constructions anciennes de la Suisse, qui s'élancent isolées au

pied d'une montagne. Tous ces points vagues et divergents, où se

reposaient les yeux, faisaient paraître plus éloigné que s'il avait été

séparé de nous par plusieurs rues ou de nombreux contreforts l'hôtel de

Mme de Plassac, en réalité assez voisin mais chimériquement éloigné

comme un paysage alpestre. Quand ses larges fenêtres carrées, éblouies

de soleil comme des feuilles de cristal de roche, étaient ouvertes pour

le ménage, on avait, à suivre aux différents étages les valets de pied

impossibles à bien distinguer, mais qui battaient des tapis, le même

plaisir qu'à voir, dans un paysage de Turner ou d'Elstir, un voyageur en

diligence, ou un guide, à différents degrés d'altitude du Saint-Gothard.

Mais de ce «point de vue» où je m'étais placé, j'aurais risqué de ne pas

voir rentrer M. ou Mme de Guermantes, de sorte que, lorsque dans

l'après-midi je fus libre de reprendre mon guet, je me mis simplement

sur l'escalier, d'où l'ouverture de la porte cochère ne pouvait passer

inaperçue pour moi, et ce fut dans l'escalier que je me postai, bien que

n'y apparussent pas, si éblouissantes avec leurs valets de pied rendus

minuscules par l'éloignement et en train de nettoyer, les beautés

alpestres de l'hôtel de Bréquigny et Tresmes. Or cette attente sur

l'escalier devait avoir pour moi des conséquences si considérables et me

découvrir un paysage, non plus turnérien, mais moral si important, qu'il

est préférable d'en retarder le récit de quelques instants, en le

faisant précéder d'abord par celui de ma visite aux Guermantes quand je

sus qu'ils étaient rentrés. Ce fut le duc seul qui me reçut dans sa

bibliothèque. Au moment où j'y entrais, sortit un petit homme aux

cheveux tout blancs, l'air pauvre, avec une petite cravate noire comme

en avaient le notaire de Combray et plusieurs amis de mon grand-père,

mais d'un aspect plus timide et qui, m'adressant de grands saluts, ne

voulut jamais descendre avant que je fusse passé. Le duc lui cria de la

bibliothèque quelque chose que je ne compris pas, et l'autre répondit

avec de nouveaux saluts adressés à la muraille, car le duc ne pouvait le

voir, mais répétés tout de même sans fin, comme ces inutiles sourires

des gens qui causent avec vous par le téléphone; il avait une voix de

fausset, et me resalua avec une humilité d'homme d'affaires. Et ce

pouvait d'ailleurs être un homme d'affaires de Combray, tant il avait le

genre provincial, suranné et doux des petites gens, des vieillards

modestes de là-bas. «Vous verrez Oriane tout à l'heure, me dit le duc

quand je fus entré. Comme Swann doit venir tout à l'heure lui apporter

les épreuves de son étude sur les monnaies de l'Ordre de Malte, et, ce

qui est pis, une photographie immense où il a fait reproduire les deux

faces de ces monnaies, Oriane a préféré s'habiller d'abord, pour pouvoir

rester avec lui jusqu'au moment d'aller dîner. Nous sommes déjà

encombrés d'affaires à ne pas savoir où les mettre et je me demande où

nous allons fourrer cette photographie. Mais j'ai une femme trop

aimable, qui aime trop à faire plaisir. Elle a cru que c'était gentil de

demander à Swann de pouvoir regarder les uns à côté des autres tous ces

grands maîtres de l'Ordre dont il a trouvé les médailles à Rhodes. Car

je vous disais Malte, c'est Rhodes, mais c'est le même Ordre de

Saint-Jean de Jérusalem. Dans le fond elle ne s'intéresse à cela que

parce que Swann s'en occupe. Notre famille est très mêlée à toute cette

histoire; même encore aujourd'hui, mon frère que vous connaissez est un

des plus hauts dignitaires de l'Ordre de Malte. Mais j'aurais parlé de

tout cela à Oriane, elle ne m'aurait seulement pas écouté. En revanche,

il a suffi que les recherches de Swann sur les Templiers (car c'est

inouï la rage des gens d'une religion à étudier celle des autres)

l'aient conduit à l'Histoire des Chevaliers de Rhodes, héritiers des

Templiers, pour qu'aussitôt Oriane veuille voir les têtes de ces

chevaliers. Ils étaient de forts petits garçons à côté des Lusignan,

rois de Chypre, dont nous descendons en ligne directe. Mais comme

jusqu'ici Swann ne s'est pas occupé d'eux, Oriane ne veut rien savoir

sur les Lusignan.» Je ne pus tout de suite dire au duc pourquoi j'étais

venu. En effet, quelques parentes ou amies, comme Mme de Silistrie et la

duchesse de Montrose, vinrent pour faire une visite à la duchesse, qui

recevait souvent avant le dîner, et ne la trouvant pas, restèrent un

moment avec le duc. La première de ces dames (la princesse de

Silistrie), habillée avec simplicité, sèche, mais l'air aimable, tenait

à la main une canne. Je craignis d'abord qu'elle ne fût blessée ou

infirme. Elle était au contraire fort alerte. Elle parla avec tristesse

au duc d'un cousin germain à lui--pas du côté Guermantes, mais plus

brillant encore s'il était possible--dont l'état de santé, très atteint

depuis quelque temps, s'était subitement aggravé. Mais il était visible

que le duc, tout en compatissant au sort de son cousin et en répétant:

«Pauvre Mama! c'est un si bon garçon», portait un diagnostic favorable.

En effet le dîner auquel devait assister le duc l'amusait, la grande

soirée chez la princesse de Guermantes ne l'ennuyait pas, mais surtout

il devait aller à une heure du matin, avec sa femme, à un grand souper

et bal costumé en vue duquel un costume de Louis XI pour lui et

d'Isabeau de Bavière pour la duchesse étaient tout prêts. Et le duc

entendait ne pas être troublé dans ces divertissements multiples par la

souffrance du bon Amanien d'Osmond. Deux autres dames porteuses de

canne, Mme de Plassac et Mme de Tresmes, toutes deux filles du comte de

Bréquigny, vinrent ensuite faire visite à Basin et déclarèrent que

l'état du cousin Mama ne laissait plus d'espoir. Après avoir haussé les

épaules, et pour changer de conversation, le duc leur demanda si elles

allaient le soir chez Marie-Gilbert. Elles répondirent que non, à cause

de l'état d'Amanien qui était à toute extrémité, et même elles s'étaient

décommandées du dîner où allait le duc, et duquel elles lui énumérèrent

les convives, le frère du roi Théodose, l'infante Marie-Conception, etc.

Comme le marquis d'Osmond était leur parent à un degré moins proche

qu'il n'était de Basin, leur «défection» parut au duc une espèce de

blâme indirect de sa conduite. Aussi, bien que descendues des hauteurs

de l'hôtel de Bréquigny pour voir la duchesse (ou plutôt pour lui

annoncer le caractère alarmant, et incompatible pour les parents avec

les réunions mondaines, de la maladie de leur cousin), ne

restèrent-elles pas longtemps, et, munies de leur bâton d'alpiniste,

Walpurge et Dorothée (tels étaient les prénoms des deux soeurs) reprirent

la route escarpée de leur faîte. Je n'ai jamais pensé à demander aux

Guermantes à quoi correspondaient ces cannes, si fréquentes dans un

certain faubourg Saint-Germain. Peut-être, considérant toute la

paroisse comme leur domaine et n'aimant pas prendre de fiacres,

faisaient-elles de longues courses, pour lesquelles quelque ancienne

fracture, due à l'usage immodéré de la chasse et des chutes de cheval

qu'il comporte souvent, ou simplement des rhumatismes provenant de

l'humidité de la rive gauche et des vieux châteaux, leur rendaient la

canne nécessaire. Peut-être n'étaient-elles pas parties, dans le

quartier, en expédition si lointaine. Et, seulement descendues dans leur

jardin (peu éloigné de celui de la duchesse) pour faire la cueillette

des fruits nécessaires aux compotes, venaient-elles, avant de rentrer

chez elles, dire bonsoir à Mme de Guermantes chez laquelle elles

n'allaient pourtant pas jusqu'à apporter un sécateur ou un arrosoir. Le

duc parut touché que je fusse venu chez eux le jour même de son retour.

Mais sa figure se rembrunit quand je lui eus dit que je venais demander

à sa femme de s'informer si sa cousine m'avait réellement invité. Je

venais d'effleurer une de ces sortes de services que M. et Mme de

Guermantes n'aimaient pas rendre. Le duc me dit qu'il était trop tard,

que si la princesse ne m'avait pas envoyé d'invitation, il aurait l'air

d'en demander une, que déjà ses cousins lui en avaient refusé une, une

fois, et qu'il ne voulait plus, ni de près, ni de loin, avoir l'air de

se mêler de leurs listes, «de s'immiscer», enfin qu'il ne savait même

pas si lui et sa femme, qui dînaient en ville, ne rentreraient pas

aussitôt après chez eux, que dans ce cas leur meilleure excuse de n'être

pas allés à la soirée de la princesse était de lui cacher leur retour à

Paris, que, certainement sans cela, ils se seraient au contraire

empressés de lui faire connaître en lui envoyant un mot ou un coup de

téléphone à mon sujet, et certainement trop tard, car en toute hypothèse

les listes de la princesse étaient certainement closes. «Vous n'êtes pas

mal avec elle», me dit-il d'un air soupçonneux, les Guermantes craignant

toujours de ne pas être au courant des dernières brouilles et qu'on ne

cherchât à se raccommoder sur leur dos. Enfin comme le duc avait

l'habitude de prendre sur lui toutes les décisions qui pouvaient sembler

peu aimables: «Tenez, mon petit, me dit-il tout à coup, comme si l'idée

lui en venait brusquement à l'esprit, j'ai même envie de ne pas dire du

tout à Oriane que vous m'avez parlé de cela. Vous savez comme elle est

aimable, de plus elle vous aime énormément, elle voudrait envoyer chez

sa cousine malgré tout ce que je pourrais lui dire, et si elle est

fatiguée après dîner, il n'y aura plus d'excuse, elle sera forcée

d'aller à la soirée. Non, décidément, je ne lui en dirai rien. Du reste

vous allez la voir tout à l'heure. Pas un mot de cela, je vous prie. Si

vous vous décidez à aller à la soirée je n'ai pas besoin de vous dire

quelle joie nous aurons de passer la soirée avec vous.» Les motifs

d'humanité sont trop sacrés pour que celui devant qui on les invoque ne

s'incline pas devant eux, qu'il les croie sincères ou non; je ne voulus

pas avoir l'air de mettre un instant en balance mon invitation et la

fatigue possible de Mme de Guermantes, et je promis de ne pas lui parler

du but de ma visite, exactement comme si j'avais été dupe de la petite

comédie que m'avait jouée M. de Guermantes. Je demandai au duc s'il

croyait que j'avais chance de voir chez la princesse Mme de Stermaria.

«Mais non, me dit-il d'un air de connaisseur; je sais le nom que vous

dites pour le voir dans les annuaires des clubs, ce n'est pas du tout le

genre de monde qui va chez Gilbert. Vous ne verrez là que des gens

excessivement comme il faut et très ennuyeux, des duchesses portant des

titres qu'on croyait éteints et qu'on a ressortis pour la circonstance,

tous les ambassadeurs, beaucoup de Cobourg; altesses étrangères, mais

n'espérez pas l'ombre de Stermaria. Gilbert serait malade, même de votre

supposition.

«Tenez, vous qui aimez la peinture, il faut que je vous montre un

superbe tableau que j'ai acheté à mon cousin, en partie en échange des

Elstir, que décidément nous n'aimions pas. On me l'a vendu pour un

Philippe de Champagne, mais moi je crois que c'est encore plus grand.

Voulez-vous ma pensée? Je crois que c'est un Vélasquez et de la plus

belle époque», me dit le duc en me regardant dans les yeux, soit pour

connaître mon impression, soit pour l'accroître. Un valet de pied entra.

«Mme la duchesse fait demander à M. le duc si M. le duc veut bien

recevoir M. Swann, parce que Mme la duchesse n'est pas encore prête.

--Faites entrer M. Swann», dit le duc après avoir regardé et vu à sa

montre qu'il avait lui-même quelques minutes encore avant d'aller

s'habiller. «Naturellement ma femme, qui lui a dit de venir, n'est pas

prête. Inutile de parler devant Swann de la soirée de Marie-Gilbert, me

dit le duc. Je ne sais pas s'il est invité. Gilbert l'aime beaucoup,

parce qu'il le croit petit-fils naturel du duc de Berri, c'est toute une

histoire. (Sans ça, vous pensez! mon cousin qui tombe en attaque quand

il voit un Juif à cent mètres.) Mais enfin maintenant ça s'aggrave de

l'affaire Dreyfus, Swann aurait dû comprendre qu'il devait, plus que

tout autre, couper tout câble avec ces gens-là, or, tout au contraire,

il tient des propos fâcheux.» Le duc rappela le valet de pied pour

savoir si celui qu'il avait envoyé chez le cousin d'Osmond était revenu.

En effet le plan du duc était le suivant: comme il croyait avec raison

son cousin mourant, il tenait à faire prendre des nouvelles avant la

mort, c'est-à-dire avant le deuil forcé. Une fois couvert par la

certitude officielle qu'Amanien était encore vivant, il ficherait le

camp à son dîner, à la soirée du prince, à la redoute où il serait en

Louis XI et où il avait le plus piquant rendez-vous avec une nouvelle

maîtresse, et ne ferait plus prendre de nouvelles avant le lendemain,

quand les plaisirs seraient finis. Alors on prendrait le deuil, s'il

avait trépassé dans la soirée. «Non, monsieur le duc, il n'est pas

encore revenu. --Cré nom de Dieu! on ne fait jamais ici les choses qu'à

la dernière heure», dit le duc à la pensée qu'Amanien avait eu le temps

de «claquer» pour un journal du soir et de lui faire rater sa redoute.

Il fit demander _le Temps_ où il n'y avait rien. Je n'avais pas vu Swann

depuis très longtemps, je me demandai un instant si autrefois il coupait

sa moustache, ou n'avait pas les cheveux en brosse, car je lui trouvais

quelque chose de changé; c'était seulement qu'il était en effet très

«changé», parce qu'il était très souffrant, et la maladie produit dans

le visage des modifications aussi profondes que se mettre à porter la

barbe ou changer sa raie de place. (La maladie de Swann était celle qui

avait emporté sa mère et dont elle avait été atteinte précisément à

l'âge qu'il avait. Nos existences sont en réalité, par l'hérédité, aussi

pleines de chiffres cabalistiques, de sorts jetés, que s'il y avait

vraiment des sorcières. Et comme il y a une certaine durée de la vie

pour l'humanité en général, il y en a une pour les familles en

particulier, c'est-à-dire, dans les familles, pour les membres qui se

ressemblent.) Swann était habillé avec une élégance qui, comme celle de

sa femme, associait à ce qu'il était ce qu'il avait été. Serré dans une

redingote gris perle, qui faisait valoir sa haute taille, svelte, ganté

de gants blancs rayés de noir, il portait un tube gris d'une forme

évasée que Delion ne faisait plus que pour lui, pour le prince de Sagan,

pour M. de Charlus, pour le marquis de Modène, pour M. Charles Haas et

pour le comte Louis de Turenne. Je fus surpris du charmant sourire et de

l'affectueuse poignée de mains avec lesquels il répondit à mon salut,

car je croyais qu'après si longtemps il ne m'aurait pas reconnu tout de

suite; je lui dis mon étonnement; il l'accueillit avec des éclats de

rire, un peu d'indignation, et une nouvelle pression de la main, comme

si c'était mettre en doute l'intégrité de son cerveau ou la sincérité de

son affection que supposer qu'il ne me reconnaissait pas. Et c'est

pourtant ce qui était; il ne m'identifia, je l'ai su longtemps après,

que quelques minutes plus tard, en entendant rappeler mon nom. Mais nul

changement dans son visage, dans ses paroles, dans les choses qu'il me

dit, ne trahirent la découverte qu'une parole de M. de Guermantes lui

fit faire, tant il avait de maîtrise et de sûreté dans le jeu de la vie

mondaine. Il y apportait d'ailleurs cette spontanéité dans les manières

et ces initiatives personnelles, même en matière d'habillement, qui

caractérisaient le genre des Guermantes. C'est ainsi que le salut que

m'avait fait, sans me reconnaître, le vieux clubman n'était pas le salut

froid et raide de l'homme du monde purement formaliste, mais un salut

tout rempli d'une amabilité réelle, d'une grâce véritable, comme la

duchesse de Guermantes par exemple en avait (allant jusqu'à vous sourire

la première avant que vous l'eussiez saluée si elle vous rencontrait),

par opposition aux saluts plus mécaniques, habituels aux dames du

faubourg Saint-Germain. C'est ainsi encore que son chapeau, que, selon

une habitude qui tendait à disparaître, il posa par terre à côté de lui,

était doublé de cuir vert, ce qui ne se faisait pas d'habitude, mais

parce que c'était (à ce qu'il disait) beaucoup moins salissant, en

réalité parce que c'était fort seyant. «Tenez, Charles, vous qui êtes un

grand connaisseur, venez voir quelque chose; après ça, mes petits, je

vais vous demander la permission de vous laisser ensemble un instant

pendant que je vais passer un habit; du reste je pense qu'Oriane ne va

pas tarder.» Et il montra son «Vélasquez» à Swann. «Mais il me semble

que je connais ça,» fit Swann avec la grimace des gens souffrants pour

qui parler est déjà une fatigue. «Oui, dit le duc rendu sérieux par le

retard que mettait le connaisseur à exprimer son admiration. Vous l'avez

probablement vu chez Gilbert.

--Ah! en effet, je me rappelle.

--Qu'est-ce que vous croyez que c'est?

--Eh bien, si c'était chez Gilbert, c'est probablement un de vos

_ancêtres_, dit Swann avec un mélange d'ironie et de déférence envers

une grandeur qu'il eût trouvé impoli et ridicule de méconnaître, mais

dont il ne voulait, par bon goût, parler qu'en «se jouant».

--Mais bien sûr, dit rudement le duc. C'est Boson, je ne sais plus quel

numéro, de Guermantes. Mais ça, je m'en fous. Vous savez que je ne suis

pas aussi féodal que mon cousin. J'ai entendu prononcer le nom de

Rigaud, de Mignard, même de Vélasquez!» dit le duc en attachant sur

Swann un regard et d'inquisiteur et de tortionnaire, pour tâcher à la

fois de lire dans sa pensée et d'influencer sa réponse. «Enfin,

conclut-il, car, quand on l'amenait à provoquer artificiellement une

opinion qu'il désirait, il avait la faculté, au bout de quelques

instants, de croire qu'elle avait été spontanément émise; voyons, pas de

flatterie. Croyez-vous que ce soit d'un des grands pontifes que je viens

de dire?

--Nnnnon, dit Swann.

--Mais alors, enfin moi je n'y connais rien, ce n'est pas à moi de

décider de qui est ce croûton-là. Mais vous, un dilettante, un maître en

la matière, à qui l'attribuez-vous? Vous êtes assez connaisseur pour

avoir une idée. A qui l'attribuez-vous?» Swann hésita un instant devant

cette toile que visiblement il trouvait affreuse: «A la malveillance!»

répondit-il en riant au duc, lequel ne put laisser échapper un mouvement

de rage. Quand elle fut calmée: «Vous êtes bien gentils tous les deux,

attendez Oriane un instant, je vais mettre ma queue de morue et je

reviens. Je vais faire dire à ma bourgeoise que vous l'attendez tous les

deux.» Je causai un instant avec Swann de l'affaire Dreyfus et je lui

demandai comment il se faisait que tous les Guermantes fussent

antidreyfusards. «D'abord parce qu'au fond tous ces gens-là sont

antisémites», répondit Swann qui savait bien pourtant par expérience que

certains ne l'étaient pas, mais qui, comme tous les gens qui ont une

opinion ardente, aimait mieux, pour expliquer que certaines personnes ne

la partageassent pas, leur supposer une raison préconçue, un préjugé

contre lequel il n'y avait rien à faire, plutôt que des raisons qui se

laisseraient discuter. D'ailleurs, arrivé au terme prématuré de sa vie,

comme une bête fatiguée qu'on harcèle, il exécrait ces persécutions et

rentrait au bercail religieux de ses pères.

--Pour le prince de Guermantes, dis-je, il est vrai, on m'avait dit

qu'il était antisémite.

--Oh! celui-là, je n'en parle même pas. C'est au point que, quand il

était officier, ayant une rage de dents épouvantable, il a préféré

rester à souffrir plutôt que de consulter le seul dentiste de la région,

qui était juif, et que plus tard il a laissé brûler une aile de son

château, où le feu avait pris, parce qu'il aurait fallu demander des

pompes au château voisin qui est aux Rothschild.

--Est-ce que vous allez par hasard ce soir chez lui?

--Oui, me répondit-il, quoique je me trouve bien fatigué: Mais il m'a

envoyé un pneumatique pour me prévenir qu'il avait quelque chose à me

dire. Je sens que je serai trop souffrant ces jours-ci pour y aller ou

pour le recevoir; cela m'agitera, j'aime mieux être débarrassé tout de

suite de cela.

--Mais le duc de Guermantes n'est pas antisémite.

--Vous voyez bien que si puisqu'il est antidreyfusard, me répondit

Swann, sans s'apercevoir qu'il faisait une pétition de principe. Cela

n'empêche pas que je suis peiné d'avoir déçu cet homme--que dis-je! ce

duc--en n'admirant pas son prétendu Mignard, je ne sais quoi.

--Mais enfin, repris-je en revenant à l'affaire Dreyfus, la duchesse,

elle, est intelligente.

--Oui, elle est charmante. A mon avis, du reste, elle l'a été encore

davantage quand elle s'appelait encore la princesse des Laumes. Son

esprit a pris quelque chose de plus anguleux, tout cela était plus

tendre dans la grande dame juvénile, mais enfin, plus ou moins jeunes,

hommes ou femmes, qu'est-ce que vous voulez, tous ces gens-là sont d'une

autre race, on n'a pas impunément mille ans de féodalité dans le sang.

Naturellement ils croient que cela n'est pour rien dans leur opinion.

--Mais Robert de Saint-Loup pourtant est dreyfusard?

--Ah! tant mieux, d'autant plus que vous savez que sa mère est très

contre. On m'avait dit qu'il l'était, mais je n'en étais pas sûr. Cela

me fait grand plaisir. Cela ne m'étonne pas, il est très intelligent.

C'est beaucoup, cela.

Le dreyfusisme avait rendu Swann d'une naïveté extraordinaire et donné à

sa façon de voir une impulsion, un déraillement plus notables encore que

n'avait fait autrefois son mariage avec Odette; ce nouveau déclassement

eût été mieux appelé reclassement et n'était qu'honorable pour lui,

puisqu'il le faisait rentrer dans la voie par laquelle étaient venus les

siens et d'où l'avaient dévié ses fréquentations aristocratiques. Mais

Swann, précisément au moment même où, si lucide, il lui était donné,

grâce aux données héritées de son ascendance, de voir une vérité encore

cachée aux gens du monde, se montrait pourtant d'un aveuglement comique.

Il remettait toutes ses admirations et tous ses dédains à l'épreuve d'un

critérium nouveau, le dreyfusisme. Que l'antidreyfusisme de Mme Bontemps

la lui fît trouver bête n'était pas plus étonnant que, quand il s'était

marié, il l'eût trouvée intelligente. Il n'était pas bien grave non plus

que la vague nouvelle atteignît aussi en lui les jugements politiques,

et lui fit perdre le souvenir d'avoir traité d'homme d'argent, d'espion

de l'Angleterre (c'était une absurdité du milieu Guermantes) Clémenceau,

qu'il déclarait maintenant avoir tenu toujours pour une conscience, un

homme de fer, comme Cornély. «Non, je ne vous ai jamais dit autrement.

Vous confondez.» Mais, dépassant les jugements politiques, la vague

renversait chez Swann les jugements littéraires et jusqu'à la façon de

les exprimer. Barrès avait perdu tout talent, et même ses ouvrages de

jeunesse étaient faiblards, pouvaient à peine se relire. «Essayez, vous

ne pourrez pas aller jusqu'au bout. Quelle différence avec Clémenceau!

Personnellement je ne suis pas anticlérical, mais comme, à côté de lui,

on se rend compte que Barrès n'a pas d'os! C'est un très grand bonhomme

que le père Clémenceau. Comme il sait sa langue!» D'ailleurs les

antidreyfusards n'auraient pas été en droit de critiquer ces folies. Ils

expliquaient qu'on fût dreyfusiste parce qu'on était d'origine juive. Si

un catholique pratiquant comme Saniette tenait aussi pour la révision,

c'était qu'il était chambré par Mme Verdurin, laquelle agissait en

farouche radicale. Elle était avant tout contre les «calotins». Saniette

était plus bête que méchant et ne savait pas le tort que la Patronne lui

faisait. Que si l'on objectait que Brichot était tout aussi ami de Mme

Verdurin et était membre de la Patrie française, c'est qu'il était plus

intelligent. «Vous le voyez quelquefois?» dis-je à Swann en parlant de

Saint-Loup.

--Non, jamais. Il m'a écrit l'autre jour pour que je demande au duc de

Mouchy et à quelques autres de voter pour lui au Jockey, où il a du

reste passé comme une lettre à la poste.

--Malgré l'Affaire!

--On n'a pas soulevé la question. Du reste je vous dirai que, depuis

tout ça, je ne mets plus les pieds dans cet endroit.

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 18 / 20 段