--Non, car il a l'air d'un tapir. Les yeux sont un peu ceux d'une reine

Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pensé qu'il serait un

peu ridicule pour un homme de développer cette ressemblance, et cela se

perd dans des joues encaustiquées qui lui donnent un air assez mameluck.

On sent que le frotteur doit passer tous les matins. Swann,

ajouta-t-elle, revenant au lit du jeune duc, a été frappé de la

ressemblance de cette Sirène avec _la Mort_ de Gustave Moreau. Mais

d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus rapide et pourtant sérieux, afin

de faire rire davantage, il n'y a pas à nous frapper, car c'était un

rhume de cerveau, et le jeune homme se porte comme un charme.

--On dit qu'il est snob? demanda M. de Bréauté d'un air malveillant,

allumé et en attendant dans la réponse la même précision que s'il avait

dit: «On m'a dit qu'il n'avait que quatre doigts à la main droite,

est-ce vrai?»

--M...on Dieu, n...on, répondit Mme de Guermantes avec un sourire de

douce indulgence. Peut-être un tout petit peu snob d'apparence, parce

qu'il est extrêmement jeune, mais cela m'étonnerait qu'il le fût en

réalité, car il est intelligent, ajouta-t-elle, comme s'il y eût eu à

son avis incompatibilité absolue entre le snobisme et l'intelligence.

«Il est fin, je l'ai vu drôle», dit-elle encore en riant d'un air

gourmet et connaisseur, comme si porter le jugement de drôlerie sur

quelqu'un exigeait une certaine expression de gaîté, ou comme si les

saillies du duc de Guastalla lui revenaient à l'esprit en ce moment. «Du

reste, comme il n'est pas reçu, ce snobisme n'aurait pas à s'exercer»,

reprit-elle sans songer qu'elle n'encourageait pas beaucoup de la sorte

la princesse de Parme.

--Je me demande ce que dira le prince de Guermantes, qui l'appelle Mme

Iéna, s'il apprend que je suis allée chez elle.

--Mais comment, s'écria avec une extraordinaire vivacité la duchesse,

vous savez que c'est nous qui avons cédé à Gilbert (elle s'en repentait

amèrement aujourd'hui!) toute une salle de jeu Empire qui nous venait de

Quiou-Quiou et qui est une splendeur! Il n'y avait pas la place ici où

pourtant je trouve que ça faisait mieux que chez lui. C'est une chose de

toute beauté, moitié étrusque, moitié égyptienne...

--Égyptienne? demanda la princesse à qui étrusque disait peu de chose.

--Mon Dieu, un peu les deux, Swann nous disait cela, il me l'a expliqué,

seulement, vous savez, je suis une pauvre ignorante. Et puis au fond,

Madame, ce qu'il faut se dire, c'est que l'Égypte du style Empire n'a

aucun rapport avec la vraie Égypte, ni leurs Romains avec les Romains,

ni leur Étrurie...

--Vraiment! dit la princesse.

--Mais non, c'est comme ce qu'on appelait un costume Louis XV sous le

second Empire, dans la jeunesse d'Anna de Mouchy ou de la mère du cher

Brigode. Tout à l'heure Basin vous parlait de Beethoven. On nous jouait

l'autre jour de lui une chose, très belle d'ailleurs, un peu froide, où

il y a un thème russe. C'en est touchant de penser qu'il croyait cela

russe. Et de même les peintres chinois ont cru copier Bellini.

D'ailleurs même dans le même pays, chaque fois que quelqu'un regarde les

choses d'une façon un peu nouvelle, les quatre quarts des gens ne voient

goutte à ce qu'il leur montre. Il faut au moins quarante ans pour qu'ils

arrivent à distinguer.

--Quarante ans! s'écria la princesse effrayée.

--Mais oui, reprit la duchesse, en ajoutant de plus en plus aux mots

(qui étaient presque des mots de moi, car j'avais justement émis devant

elle une idée analogue), grâce à sa prononciation, l'équivalent de ce

que pour les caractères imprimés on appelle italiques, c'est comme une

espèce de premier individu isolé d'une espèce qui n'existe pas encore et

qui pullulera, un individu doué d'une espèce de _sens_ que l'espèce

humaine à son époque ne possède pas. Je ne peux guère me citer, parce

que moi, au contraire, j'ai toujours aimé dès le début toutes les

manifestations intéressantes, si nouvelles qu'elles fussent. Mais enfin

l'autre jour j'ai été avec la grande-duchesse au Louvre, nous avons

passé devant _l'Olympia_ de Manet. Maintenant personne ne s'en étonne

plus. Ç'a l'air d'une chose d'Ingres! Et pourtant Dieu sait ce que j'ai

eu à rompre de lances pour ce tableau que je n'aime pas tout, mais qui

est sûrement de quelqu'un. Sa place n'est peut-être pas tout à fait au

Louvre.

--Elle va bien, la grande-duchesse? demanda la princesse de Parme à qui

la tante du tsar était infiniment plus familière que le modèle de Manet.

--Oui, nous avons parlé de vous. Au fond, reprit la duchesse, qui tenait

à son idée, la vérité c'est que, comme dit mon beau-frère Palamède, l'on

a entre soi et chaque personne le mur d'une langue étrangère. Du reste

je reconnais que ce n'est exact de personne autant que de Gilbert. Si

cela vous amuse d'aller chez les Iéna, vous avez trop d'esprit pour

faire dépendre vos actes de ce que peut penser ce pauvre homme, qui est

une chère créature innocente, mais enfin qui a des idées de l'autre

monde. Je me sens plus rapprochée, plus consanguine de mon cocher, de

mes chevaux, que de cet homme qui se réfère tout le temps à ce qu'on

aurait pensé sous Philippe le Hardi ou sous Louis le Gros. Songez que,

quand il se promène dans la campagne, il écarte les paysans d'un air

bonasse, avec sa canne, en disant: «Allez, manants!» Je suis au fond

aussi étonnée quand il me parle que si je m'entendais adresser la parole

par les «gisants» des anciens tombeaux gothiques. Cette pierre vivante a

beau être mon cousin, elle me fait peur et je n'ai qu'une idée, c'est de

la laisser dans son moyen âge. A part ça, je reconnais qu'il n'a jamais

assassiné personne.

--Je viens justement de dîner avec lui chez Mme de Villeparisis, dit le

général, mais sans sourire ni adhérer aux plaisanteries de la duchesse.

--Est-ce que M. de Norpois était là, demanda le prince Von, qui pensait

toujours à l'Académie des Sciences morales.

--Oui, dit le général. Il a même parlé de votre empereur.

--Il paraît que l'empereur Guillaume est très intelligent, mais il

n'aime pas la peinture d'Elstir. Je ne dis du reste pas cela contre lui,

répondit la duchesse, je partage sa manière de voir. Quoique Elstir ait

fait un beau portrait de moi. Ah! vous ne le connaissez pas? Ce n'est

pas ressemblant mais c'est curieux. Il est intéressant pendant les

poses. Il m'a fait comme une espèce de vieillarde. Cela imite les

_Régentes de l'hôpital_ de Hals. Je pense que vous connaissez ces

sublimités, pour prendre une expression chère à mon neveu, dit en se

tournant vers moi la duchesse qui faisait battre légèrement son éventail

de plumes noires. Plus que droite sur sa chaise, elle rejetait noblement

sa tête en arrière, car tout en étant toujours grande dame, elle jouait

un petit peu à la grande dame. Je dis que j'étais allé autrefois à

Amsterdam et à La Haye, mais que, pour ne pas tout mêler, comme mon

temps était limité, j'avais laissé de côté Haarlem.--Ah! La Haye, quel

musée! s'écria M. de Guermantes.

Je lui dis qu'il y avait sans doute admiré la _Vue de Delft_ de Vermeer.

Mais le duc était moins instruit qu'orgueilleux. Aussi se contenta-t-il

de me répondre d'un air de suffisance, comme chaque fois qu'on lui

parlait d'une oeuvre d'un musée, ou bien du Salon, et qu'il ne se

rappelait pas: «Si c'est à voir, je l'ai vu!»

--Comment! vous avez fait le voyage de Hollande et vous n'êtes pas allé

à Haarlem? s'écria la duchesse. Mais quand même vous n'auriez eu qu'un

quart d'heure c'est une chose extraordinaire à avoir vue que les Hals.

Je dirais volontiers que quelqu'un qui ne pourrait les voir que du haut

d'une impériale de tramway sans s'arrêter, s'ils étaient exposés dehors,

devrait ouvrir les yeux tout grands.

Cette parole me choqua comme méconnaissant la façon dont se forment en

nous les impressions artistiques, et parce qu'elle semblait impliquer

que notre oeil est dans ce cas un simple appareil enregistreur qui prend

des instantanés.

M. de Guermantes, heureux qu'elle me parlât avec une telle compétence

des sujets qui m'intéressaient, regardait la prestance célèbre de sa

femme, écoutait ce qu'elle disait de Frans Hals et pensait: «Elle est

ferrée à glace sur tout. Mon jeune invité peut se dire qu'il a devant

lui une grande dame d'autrefois dans toute l'acception du mot, et comme

il n'y en a pas aujourd'hui une deuxième.» Tels je les voyais tous deux,

retirés de ce nom de Guermantes dans lequel, jadis, je les imaginais

menant une inconcevable vie, maintenant pareils aux autres hommes et aux

autres femmes, retardant seulement un peu sur leurs contemporains, mais

inégalement, comme tant de ménages du faubourg Saint-Germain où la femme

a eu l'art de s'arrêter à l'âge d'or, l'homme, la mauvaise chance de

descendre à l'âge ingrat du passé, l'une restant encore Louis XV quand

le mari est pompeusement Louis-Philippe. Que Mme de Guermantes fût

pareille aux autres femmes, ç'avait été pour moi d'abord une déception,

c'était presque, par réaction, et tant de bons vins aidant, un

émerveillement. Un Don Juan d'Autriche, une Isabelle d'Este, situés pour

nous dans le monde des noms, communiquent aussi peu avec la grande

histoire que le côté de Méséglise avec le côté de Guermantes. Isabelle

d'Este fut sans doute, dans la réalité, une fort petite princesse,

semblable à celles qui sous Louis XIV n'obtenaient aucun rang

particulier à la cour. Mais, nous semblant d'une essence unique et, par

suite, incomparable, nous ne pouvons la concevoir d'une moindre

grandeur, de sorte qu'un souper avec Louis XIV nous paraîtrait seulement

offrir quelque intérêt, tandis qu'en Isabelle d'Este nous nous

trouverions, par une rencontre, voir de nos yeux une surnaturelle

héroïne de roman. Or, après avoir, en étudiant Isabelle d'Este, en la

transplantant patiemment de ce monde féerique dans celui de l'histoire,

constaté que sa vie, sa pensée, ne contenaient rien de cette étrangeté

mystérieuse que nous avait suggérée son nom, une fois cette déception

consommée, nous savons un gré infini à cette princesse d'avoir eu, de la

peinture de Mantegna, des connaissances presque égales à celles,

jusque-là méprisées par nous et mises, comme eût dit Françoise, «plus

bas que terre», de M. Lafenestre. Après avoir gravi les hauteurs

inaccessibles du nom de Guermantes, en descendant le versant interne de

la vie de la duchesse, j'éprouvais à y trouver les noms, familiers

ailleurs, de Victor Hugo, de Frans Hals et, hélas, de Vibert, le même

étonnement qu'un voyageur, après avoir tenu compte, pour imaginer la

singularité des moeurs dans un vallon sauvage de l'Amérique Centrale ou

de l'Afrique du Nord, de l'éloignement géographique, de l'étrangeté des

dénominations de la flore, éprouve à découvrir, une fois traversé un

rideau d'aloès géants ou de mancenilliers, des habitants qui (parfois

même devant les ruines d'un théâtre romain et d'une colonne dédiée à

Vénus) sont en train de lire _Mérope_ ou _Alzire_. Et si loin, si à

l'écart, si au-dessus des bourgeoises instruites que j'avais connues, la

culture similaire par laquelle Mme de Guermantes s'était efforcée, sans

intérêt, sans raison d'ambition, de descendre au niveau de celles

qu'elle ne connaîtrait jamais, avait le caractère méritoire, presque

touchant à force d'être inutilisable, d'une érudition en matière

d'antiquités phéniciennes chez un homme politique ou un médecin. «J'en

aurais pu vous montrer un très beau, me dit aimablement Mme de

Guermantes en me parlant de Hals, le plus beau, prétendent certaines

personnes, et que j'ai hérité d'un cousin allemand. Malheureusement il

s'est trouvé «fieffé» dans le château; vous ne connaissiez pas cette

expression? moi non plus,» ajouta-t-elle par ce goût qu'elle avait de

faire des plaisanteries (par lesquelles elle se croyait moderne) sur les

coutumes anciennes, mais auxquelles elle était inconsciemment et

âprement attachée. «Je suis contente que vous ayez vu mes Elstir, mais

j'avoue que je l'aurais été encore bien plus, si j'avais pu vous faire

les honneurs de mon Hals, de ce tableau «fieffé».

--Je le connais, dit le prince Von, c'est celui du grand-duc de Hesse.

--Justement, son frère avait épousé ma soeur, dit M. de Guermantes, et

d'ailleurs sa mère était cousine germaine de la mère d'Oriane.

--Mais en ce qui concerne M. Elstir, ajouta le prince, je me permettrai

de dire que, sans avoir d'opinion sur ses oeuvres, que je ne connais pas,

la haine dont le poursuit l'empereur ne me paraît pas devoir être

retenue contre lui. L'empereur est d'une merveilleuse intelligence.

--Oui, j'ai dîné deux fois avec lui, une fois chez ma tante Sagan, une

fois chez ma tante Radziwill, et je dois dire que je l'ai trouvé

curieux. Je ne l'ai pas trouvé simple! Mais il a quelque chose

d'amusant, d'«obtenu», dit-elle en détachant le mot, comme un oeillet

vert, c'est-à-dire une chose qui m'étonne et ne me plaît pas infiniment,

une chose qu'il est étonnant qu'on ait pu faire, mais que je trouve

qu'on aurait fait aussi bien de ne pas pouvoir. J'espère que je ne vous

«choque» pas?

--L'empereur est d'une intelligence inouïe, reprit le prince, il aime

passionnément les arts; il a sur les oeuvres d'art un goût en quelque

sorte infaillible, il ne se trompe jamais; si quelque chose est beau, il

le reconnaît tout de suite, il le prend en haine. S'il déteste quelque

chose, il n'y a aucun doute à avoir, c'est que c'est excellent. (Tout le

monde sourit.)

--Vous me rassurez, dit la princesse.

--Je comparerai volontiers l'empereur, reprit le prince qui, ne sachant

pas prononcer le mot archéologue (c'est-à-dire comme si c'était écrit

kéologue), ne perdait jamais une occasion de s'en servir, à un vieil

archéologue (et le prince dit arshéologue) que nous avons à Berlin.

Devant les anciens monuments assyriens le vieil arshéologue pleure. Mais

si c'est du moderne truqué, si ce n'est pas vraiment ancien, il ne

pleure pas. Alors, quand on veut savoir si une pièce arshéologique est

vraiment ancienne, on la porte au vieil arshéologue. S'il pleure, on

achète la pièce pour le musée. Si ses yeux restent secs, on la renvoie

au marchand et on le poursuit pour faux. Eh bien, chaque fois que je

dîne à Potsdam, toutes les pièces dont l'empereur me dit: «Prince, il

faut que vous voyiez cela, c'est plein de génialité», j'en prends note

pour me garder d'y aller, et quand je l'entends fulminer contre une

exposition, dès que cela m'est possible j'y cours.

--Est-ce que Norpois n'est pas pour un rapprochement anglo-français? dit

M. de Guermantes.

--A quoi ça vous servirait? demanda d'un air à la fois irrité et finaud

le prince Von qui ne pouvait pas souffrir les Anglais. Ils sont

tellement pêtes. Je sais bien que ce n'est pas comme militaires qu'ils

vous aideraient. Mais on peut tout de même les juger sur la stupidité de

leurs généraux. Un de mes amis a causé récemment avec Botha, vous savez,

le chef boer. Il lui disait: «C'est effrayant une armée comme ça. J'aime,

d'ailleurs, plutôt les Anglais, mais enfin pensez que moi, qui ne suis

qu'un paysan, je les ai rossés dans toutes les batailles. Et à la

dernière, comme je succombais sous un nombre d'ennemis vingt fois

supérieur, tout en me rendant parce que j'y étais obligé, j'ai encore

trouvé le moyen de faire deux mille prisonniers! Ç'a été bien parce que

je n'étais qu'un chef de paysans, mais si jamais ces imbéciles-là

avaient à se mesurer avec une vraie armée européenne, on tremble pour

eux de penser à ce qui arriverait! Du reste, vous n'avez qu'à voir que

leur roi, que vous connaissez comme moi, passe pour un grand homme en

Angleterre.» J'écoutais à peine ces histoires, du genre de celles que M.

de Norpois racontait à mon père; elles ne fournissaient aucun aliment

aux rêveries que j'aimais; et d'ailleurs, eussent-elles possédé ceux

dont elles étaient dépourvues, qu'il les eût fallu d'une qualité bien

excitante pour que ma vie intérieure pût se réveiller durant ces heures

mondaines où j'habitais mon épiderme, mes cheveux bien coiffés, mon

plastron de chemise, c'est-à-dire où je ne pouvais rien éprouver de ce

qui était pour moi dans la vie le plaisir.

--Ah! je ne suis pas de votre avis, dit Mme de Guermantes, qui trouvait

que le prince allemand manquait de tact, je trouve le roi Edouard

charmant, si simple, et bien plus fin qu'on ne croit. Et la reine est,

même encore maintenant, ce que je connais de plus beau au monde.

--Mais, madame la duchesse, dit le prince irrité et qui ne s'apercevait

pas qu'il déplaisait, cependant si le prince de Galles avait été un

simple particulier, il n'y a pas un cercle qui ne l'aurait rayé et

personne n'aurait consenti à lui serrer la main. La reine est

ravissante, excessivement douce et bornée. Mais enfin il y a quelque

chose de choquant dans ce couple royal qui est littéralement entretenu

par ses sujets, qui se fait payer par les gros financiers juifs toutes

les dépenses que lui devrait faire, et les nomme baronnets en échange.

C'est comme le prince de Bulgarie...

--C'est notre cousin, dit la duchesse, il a de l'esprit.

--C'est le mien aussi, dit le prince, mais nous ne pensons pas pour cela

que ce soit un brave homme. Non, c'est de nous qu'il faudrait vous

rapprocher, c'est le plus grand désir de l'empereur, mais il veut que ça

vienne du coeur; il dit: ce que je veux c'est une poignée de mains, ce

n'est pas un coup de chapeau! Ainsi vous seriez invincibles. Ce serait

plus pratique que le rapprochement anglo-français que prêche M. de

Norpois.

--Vous le connaissez, je sais, me dit la duchesse de Guermantes pour ne

pas me laisser en dehors de la conversation. Me rappelant que M. de

Norpois avait dit que j'avais eu l'air de vouloir lui baiser la main,

pensant qu'il avait sans doute raconté cette histoire à Mme de

Guermantes et, en tout cas, n'avait pu lui parler de moi que méchamment,

puisque, malgré son amitié avec mon père, il n'avait pas hésité à me

rendre si ridicule, je ne fis pas ce qu'eut fait un homme du monde. Il

aurait dit qu'il détestait M. de Norpois et le lui avait fait sentir; il

l'aurait dit pour avoir l'air d'être la cause volontaire des médisances

de l'ambassadeur, qui n'eussent plus été que des représailles

mensongères et intéressées. Je dis, au contraire, qu'à mon grand regret,

je croyais que M. de Norpois ne m'aimait pas. «Vous vous trompez bien,

me répondit Mme de Guermantes. Il vous aime beaucoup. Vous pouvez

demander à Basin, si on me fait la réputation d'être trop aimable, lui

ne l'est pas. Il vous dira que nous n'avons jamais entendu parler

Norpois de quelqu'un aussi gentiment que de vous. Et il a dernièrement

voulu vous faire donner au ministère une situation charmante. Comme il a

su que vous étiez souffrant et ne pourriez pas l'accepter, il a eu la

délicatesse de ne pas même parler de sa bonne intention à votre père

qu'il apprécie infiniment.» M. de Norpois était bien la dernière

personne de qui j'eusse attendu un bon office. La vérité est qu'étant

moqueur et même assez malveillant, ceux qui s'étaient laissé prendre

comme moi à ses apparences de saint Louis rendant la justice sous un

chêne, aux sons de voix facilement apitoyés qui sortaient de sa bouche

un peu trop harmonieuse, croyaient à une véritable perfidie quand ils

apprenaient une médisance à leur égard venant d'un homme qui avait

semblé mettre son coeur dans ses paroles. Ces médisances étaient assez

fréquentes chez lui. Mais cela ne l'empêchait pas d'avoir des

sympathies, de louer ceux qu'il aimait et d'avoir plaisir à se montrer

serviable pour eux. «Cela ne m'étonne du reste pas qu'il vous apprécie,

me dit Mme de Guermantes, il est intelligent. Et je comprends très bien,

ajouta-t-elle pour les autres, et faisant allusion à un projet de

mariage que j'ignorais, que ma tante, qui ne l'amuse pas déjà beaucoup

comme vieille maîtresse, lui paraisse inutile comme nouvelle épouse.

D'autant plus que je crois que, même maîtresse, elle ne l'est plus

depuis longtemps, elle est plus confite en dévotion. Booz-Norpois peut

dire comme dans les vers de Victor Hugo: «Voilà longtemps que celle avec

qui j'ai dormi, ô Seigneur, a quitté ma couche pour la vôtre!» Vraiment,

ma pauvre tante est comme ces artistes d'avant-garde, qui ont tapé toute

leur vie contre l'Académie et qui, sur le tard, fondent leur petite

académie à eux; ou bien les défroqués qui se refabriquent une religion

personnelle. Alors, autant valait garder l'habit, ou ne pas se coller.

Et qui sait, ajouta la duchesse d'un air rêveur, c'est peut-être en

prévision du veuvage. Il n'y a rien de plus triste que les deuils qu'on

ne peut pas porter.»

--Ah! si Mme de Villeparisis devenait Mme de Norpois, je crois que notre

cousin Gilbert en ferait une maladie, dit le général de Saint-Joseph.

--Le prince de Guermantes est charmant, mais il est, en effet, très

attaché aux questions de naissance et d'étiquette, dit la princesse de

Parme. J'ai été passer deux jours chez lui à la campagne pendant que

malheureusement la princesse était malade. J'étais accompagnée de Petite

(c'était un surnom qu'on donnait à Mme d'Hunolstein parce qu'elle était

énorme). Le prince est venu m'attendre au bas du perron, m'a offert le

bras et a fait semblant de ne pas voir Petite. Nous sommes montés au

premier jusqu'à l'entrée des salons et alors là, en s'écartant pour me

laisser passer, il a dit: «Ah! bonjour, madame d'Hunolstein» (il ne

l'appelle jamais que comme cela, depuis sa séparation), en feignant

d'apercevoir seulement alors Petite, afin de montrer qu'il n'avait pas à

venir la saluer en bas.

--Cela ne m'étonne pas du tout. Je n'ai pas besoin de vous dire, dit le

duc qui se croyait extrêmement moderne, contempteur plus que quiconque

de la naissance, et même républicain, que je n'ai pas beaucoup d'idées

communes avec mon cousin. Madame peut se douter que nous nous entendons

à peu près sur toutes choses comme le jour avec la nuit. Mais je dois

dire que si ma tante épousait Norpois, pour une fois je serais de l'avis

de Gilbert. Être la fille de Florimond de Guise et faire un tel mariage,

ce serait, comme on dit, à faire rire les poules, que voulez-vous que je

vous dise? Ces derniers mots, que le duc prononçait généralement au

milieu d'une phrase, étaient là tout à fait inutiles. Mais il avait un

besoin perpétuel de les dire, qui les lui faisait rejeter à la fin d'une

période s'ils n'avaient pas trouvé de place ailleurs. C'était pour lui,

entre autre choses, comme une question de métrique. «Notez, ajouta-t-il,

que les Norpois sont de braves gentilshommes de bon lieu, de bonne

souche.»

--Écoutez, Basin ce n'est pas la peine de se moquer de Gilbert pour

parler comme lui, dit Mme de Guermantes pour qui la «bonté» d'une

naissance, non moins que celle d'un vin, consistait exactement, comme

pour le prince et pour le duc de Guermantes, dans son ancienneté. Mais

moins franche que son cousin et plus fine que son mari, elle tenait à ne

pas démentir en causant l'esprit des Guermantes et méprisait le rang

dans ses paroles quitte à l'honorer par ses actions. «Mais est-ce que

vous n'êtes même pas un peu cousins? demanda le général de Saint-Joseph.

Il me semble que Norpois avait épousé une La Rochefoucauld.»

--Pas du tout de cette manière-là, elle était de la branche des ducs de

La Rochefoucauld, ma grand'mère est des ducs de Doudeauville. C'est la

propre grand'mère d'Édouard Coco, l'homme le plus sage de la famille,

répondit le duc qui avait, sur la sagesse, des vues un peu

superficielles, et les deux rameaux ne se sont pas réunis depuis Louis

XIV; ce serait un peu éloigné.

--Tiens, c'est intéressant, je ne le savais pas, dit le général.

--D'ailleurs, reprit M. de Guermantes, sa mère était, je crois, la soeur

du duc de Montmorency et avait épousé d'abord un La Tour d'Auvergne.

Mais comme ces Montmorency sont à peine Montmorency, et que ces La Tour

d'Auvergne ne sont pas La Tour d'Auvergne du tout, je ne vois pas que

cela lui donne une grande position. Il dit, ce qui serait le plus

important, qu'il descend de Saintrailles, et comme nous en descendons en

ligne directe...

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 13 / 20 段