--Cette Rachel m'a parlé de vous, elle m'a dit que le petit Saint-Loup

vous adorait, vous préférait même à elle, me dit le prince Von, tout en

mangeant comme un ogre, le teint vermeil, et dont le rire perpétuel

découvrait toutes les dents.

--Mais alors elle doit être jalouse de moi et me détester, répondis-je.

--Pas du tout, elle m'a dit beaucoup de bien de vous. La maîtresse du

prince de Foix serait peut-être jalouse s'il vous préférait à elle. Vous

ne comprenez pas? Revenez avec moi, je vous expliquerai tout cela.

--Je ne peux pas, je vais chez M. de Charlus à onze heures.

--Tiens, il m'a fait demander hier de venir dîner ce soir, mais de ne

pas venir après onze heures moins le quart. Mais si vous tenez à aller

chez lui, venez au moins avec moi jusqu'au Théâtre-Français, vous serez

dans la périphérie, dit le prince qui croyait sans doute que cela

signifiait «à proximité» ou peut-être «le centre».

Mais ses yeux dilatés dans sa grosse et belle figure rouge me firent

peur et je refusai en disant qu'un ami devait venir me chercher. Cette

réponse ne me semblait pas blessante. Le prince en reçut sans doute une

impression différente, car jamais il ne m'adressa plus la parole.

«Il faut justement que j'aille voir la reine de Naples, quel chagrin

elle doit avoir!» dit, ou du moins me parut avoir dit, la princesse de

Parme. Car ces paroles ne m'étaient arrivées qu'indistinctes à travers

celles, plus proches, que m'avait adressées pourtant fort bas le prince

Von, qui avait craint sans doute, s'il parlait plus haut, d'être entendu

de M. de Foix.

--Ah! non, répondit la duchesse, ça, je crois qu'elle n'en a aucun.

--Aucun? vous êtes toujours dans les extrêmes, Oriane, dit M. de

Guermantes reprenant son rôle de falaise qui, en s'opposant à la vague,

la force à lancer plus haut son panache d'écume.

--Basin sait encore mieux que moi que je dis la vérité, répondit la

duchesse, mais il se croit obligé de prendre des airs sévères à cause de

votre présence et il a peur que je vous scandalise.

--Oh! non, je vous en prie, s'écria la princesse de Parme, craignant

qu'à cause d'elle on n'altérât en quelque chose ces délicieux mercredis

de la duchesse de Guermantes, ce fruit défendu auquel la reine de Suède

elle-même n'avait pas encore eu le droit de goûter.

--Mais c'est à lui-même qu'elle a répondu, comme il lui disait, d'un

air banalement triste: Mais la reine est en deuil; de qui donc? est-ce

un chagrin pour votre Majesté? «Non, ce n'est pas un grand deuil, c'est

un petit deuil, un tout petit deuil, c'est ma soeur.» La vérité c'est

qu'elle est enchantée comme cela, Basin le sait très bien, elle nous a

invités à une fête le jour même et m'a donné deux perles. Je voudrais

qu'elle perdît une soeur tous les jours! Elle ne pleure pas la mort de sa

soeur, elle la rit aux éclats. Elle se dit probablement, comme Robert,

que _sic transit_, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par modestie,

quoiqu'elle sût très bien.

D'ailleurs Mme de Guermantes faisait seulement en ceci de l'esprit, et

du plus faux, car la reine de Naples, comme la duchesse d'Alençon, morte

tragiquement aussi, avait un grand coeur et a sincèrement pleuré les

siens. Mme de Guermantes connaissait trop les nobles soeurs bavaroises,

ses cousines, pour l'ignorer.

--Il aurait voulu ne pas retourner au Maroc, dit la princesse de Parme

en saisissant à nouveau ce nom de Robert que lui tendait bien

involontairement comme une perche Mme de Guermantes. Je crois que vous

connaissez le général de Monserfeuil.

--Très peu, répondit la duchesse qui était intimement liée avec cet

officier. La princesse expliqua ce que désirait Saint-Loup.

--Mon Dieu, si je le vois, cela peut arriver que je le rencontre,

répondit, pour ne pas avoir l'air de refuser, la duchesse dont les

relations avec le général de Monserfeuil semblaient s'être rapidement

espacées depuis qu'il s'agissait de lui demander quelque chose. Cette

incertitude ne suffit pourtant pas au duc, qui, interrompant sa femme:

«Vous savez bien que vous ne le verrez pas, Oriane, dit-il, et puis vous

lui avez déjà demandé deux choses qu'il n'a pas faites. Ma femme a la

rage d'être aimable, reprit-il de plus en plus furieux pour forcer la

princesse à retirer sa demande sans que cela pût faire douter de

l'amabilité de la duchesse et pour que Mme de Parme rejetât la chose sur

son propre caractère à lui, essentiellement quinteux. Robert pourrait

ce qu'il voudrait sur Monserfeuil. Seulement, comme il ne sait pas ce

qu'il veut, il le fait demander par nous, parce qu'il sait qu'il n'y a

pas de meilleure manière de faire échouer la chose. Oriane a trop

demandé de choses à Monserfeuil. Une demande d'elle maintenant, c'est

une raison pour qu'il refuse.»

--Ah! dans ces conditions, il vaut mieux que la duchesse ne fasse rien,

dit Mme de Parme.

--Naturellement, conclut le duc.

--Ce pauvre général, il a encore été battu aux élections, dit la

princesse de Parme pour changer de conversation.

--Oh! ce n'est pas grave, ce n'est que la septième fois, dit le duc qui,

ayant dû lui-même renoncer à la politique, aimait assez les insuccès

électoraux des autres.

--Il s'est consolé en voulant faire un nouvel enfant à sa femme.

--Comment! Cette pauvre Mme de Monserfeuil est encore enceinte, s'écria

la princesse.

--Mais parfaitement, répondit la duchesse, c'est le seul

_arrondissement_ où le pauvre général n'a jamais échoué.

Je ne devais plus cesser par la suite d'être continuellement invité,

fût-ce avec quelques personnes seulement, à ces repas dont je m'étais

autrefois figuré les convives comme les apôtres de la Sainte-Chapelle.

Ils se réunissaient là en effet, comme les premiers chrétiens, non pour

partager seulement une nourriture matérielle, d'ailleurs exquise, mais

dans une sorte de Cène sociale; de sorte qu'en peu de dîners j'assimilai

la connaissance de tous les amis de mes hôtes, amis auxquels ils me

présentaient avec une nuance de bienveillance si marquée (comme

quelqu'un qu'ils auraient de tout temps paternellement préféré), qu'il

n'est pas un d'entre eux qui n'eût cru manquer au duc et à la duchesse

s'il avait donné un bal sans me faire figurer sur sa liste, et en même

temps, tout en buvant un des Yquem que recelaient les caves des

Guermantes, je savourais des ortolans accommodés selon les différentes

recettes que le duc élaborait et modifiait prudemment. Cependant, pour

qui s'était déjà assis plus d'une fois à la table mystique, la

manducation de ces derniers n'était pas indispensable. De vieux amis de

M. et de Mme de Guermantes venaient les voir après dîner, «en

cure-dents» aurait dit Mme Swann, sans être attendus, et prenaient

l'hiver une tasse de tilleul aux lumières du grand salon, l'été un verre

d'orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. On

n'avait jamais connu, des Guermantes, dans ces après-dîners au jardin,

que l'orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d'autres

rafraîchissements eût semblé dénaturer la tradition, de même qu'un grand

raout dans le faubourg Saint-Germain n'est plus un raout s'il y a une

comédie ou de la musique. Il faut qu'on soit censé venir simplement--y

eût-il cinq cents personnes--faire une visite à la princesse de

Guermantes, par exemple. On admira mon influence parce que je pus à

l'orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite,

de poire cuite. Je pris en inimitié, à cause de cela, le prince

d'Agrigente qui, comme tous les gens dépourvus d'imagination, mais non

d'avarice, s'émerveillent de ce que vous buvez et vous demandent la

permission d'en prendre un peu. De sorte que chaque fois M. d'Agrigente,

en diminuant ma ration, gâtait mon plaisir. Car ce jus de fruit n'est

jamais en assez grande quantité pour qu'il désaltère. Rien ne lasse

moins que cette transposition en saveur, de la couleur d'un fruit,

lequel cuit semble rétrograder vers la saison des fleurs. Empourpré

comme un verger au printemps, ou bien incolore et frais comme le zéphir

sous les arbres fruitiers, le jus se laisse respirer et regarder goutte

à goutte, et M. d'Agrigente m'empêchait, régulièrement, de m'en

rassasier. Malgré ces compotes, l'orangeade traditionnelle subsista

comme le tilleul. Sous ces modestes espèces, la communion sociale n'en

avait pas moins lieu. En cela, sans doute, les amis de M. et de Mme de

Guermantes étaient tout de même, comme je me les étais d'abord figurés,

restés plus différents que leur aspect décevant ne m'eût porté à le

croire. Maints vieillards venaient recevoir chez la duchesse, en même

temps que l'invariable boisson, un accueil souvent assez peu aimable.

Or, ce ne pouvait être par snobisme, étant eux-mêmes d'un rang auquel

nul autre n'était supérieur; ni par amour du luxe: ils l'aimaient

peut-être, mais, dans de moindres conditions sociales, eussent pu en

connaître un splendide, car, ces mêmes soirs, la femme charmante d'un

richissime financier eût tout fait pour les avoir à des chasses

éblouissantes qu'elle donnerait pendant deux jours pour le roi

d'Espagne. Ils avaient refusé néanmoins et étaient venus à tout hasard

voir si Mme de Guermantes était chez elle. Ils n'étaient même pas

certains de trouver là des opinions absolument conformes aux leurs, ou

des sentiments spécialement chaleureux; Mme de Guermantes lançait

parfois sur l'affaire Dreyfus, sur la République, sur les lois

antireligieuses, ou même, à mi-voix, sur eux-mêmes, sur leurs

infirmités, sur le caractère ennuyeux de leur conversation, des

réflexions qu'ils devaient faire semblant de ne pas remarquer. Sans

doute, s'ils gardaient là leurs habitudes, était-ce par éducation

affinée du gourmet mondain, par claire connaissance de la parfaite et

première qualité du mets social, au goût familier, rassurant et sapide,

sans mélange, non frelaté, dont ils savaient l'origine et l'histoire

aussi bien que celle qui la leur servait, restés plus «nobles» en cela

qu'ils ne le savaient eux-mêmes. Or, parmi ces visiteurs auxquels je fus

présenté après dîner, le hasard fit qu'il y eut ce général de

Monserfeuil dont avait parlé la princesse de Parme et que Mme de

Guermantes, du salon de qui il était un des habitués, ne savait pas

devoir venir ce soir-là. Il s'inclina devant moi, en entendant mon nom,

comme si j'eusse été président du Conseil supérieur de la guerre.

J'avais cru que c'était simplement par quelque inserviabilité foncière,

et pour laquelle le duc, comme pour l'esprit, sinon pour l'amour, était

le complice de sa femme, que la duchesse avait presque refusé de

recommander son neveu à M. de Monserfeuil. Et je voyais là une

indifférence d'autant plus coupable que j'avais cru comprendre par

quelques mots échappés à la princesse de Parme que le poste de Robert

était dangereux et qu'il était prudent de l'en faire changer. Mais ce

fut par la véritable méchanceté de Mme de Guermantes que je fus révolté

quand, la princesse de Parme ayant timidement proposé d'en parler

d'elle-même et pour son compte au général, la duchesse fit tout ce

qu'elle put pour en détourner l'Altesse.

--Mais Madame, s'écria-t-elle, Monserfeuil n'a aucune espèce de crédit

ni de pouvoir avec le nouveau gouvernement. Ce serait un coup d'épée

dans l'eau.

--Je crois qu'il pourrait nous entendre, murmura la princesse en

invitant la duchesse à parler plus bas.

--Que Votre Altesse ne craigne rien, il est sourd comme un pot, dit sans

baisser la voix la duchesse, que le général entendit parfaitement.

--C'est que je crois que M. de Saint-Loup n'est pas dans un endroit très

rassurant, dit la princesse.

--Que voulez-vous, répondit la duchesse, il est dans le cas de tout le

monde, avec la différence que c'est lui qui a demandé à y aller. Et

puis, non, ce n'est pas dangereux; sans cela vous pensez bien que je

m'en occuperais. J'en aurais parlé à Saint-Joseph pendant le dîner. Il

est beaucoup plus influent, et d'un travailleur! Vous voyez, il est déjà

parti. Du reste ce serait moins délicat qu'avec celui-ci, qui a

justement trois de ses fils au Maroc et n'a pas voulu demander leur

changement; il pourrait objecter cela. Puisque Votre Altesse y tient,

j'en parlerai à Saint-Joseph... si je le vois, ou à Beautreillis. Mais

si je ne les vois pas, ne plaignez pas trop Robert. On nous a expliqué

l'autre jour où c'était. Je crois qu'il ne peut être nulle part mieux

que là.

«Quelle jolie fleur, je n'en avais jamais vu de pareille, il n'y a que

vous, Oriane, pour avoir de telles merveilles!» dit la princesse de

Parme qui, de peur que le général de Monserfeuil n'eût entendu la

duchesse, cherchait à changer de conversation. Je reconnus une plante de

l'espèce de celles qu'Elstir avait peintes devant moi.

--Je suis enchantée qu'elle vous plaise; elles sont ravissantes,

regardez leur petit tour de cou de velours mauve; seulement, comme il

peut arriver à des personnes très jolies et très bien habillées, elles

ont un vilain nom et elles sentent mauvais. Malgré cela, je les aime

beaucoup. Mais ce qui est un peu triste, c'est qu'elles vont mourir.

--Mais elles sont en pot, ce ne sont pas des fleurs coupées, dit la

princesse.

--Non, répondit la duchesse en riant, mais ça revient au même, comme ce

sont des dames. C'est une espèce de plantes où les dames et les

messieurs ne se trouvent pas sur le même pied. Je suis comme les gens

qui ont une chienne. Il me faudrait un mari pour mes fleurs. Sans cela

je n'aurai pas de petits!

--Comme c'est curieux. Mais alors dans la nature...

--Oui! il y a certains insectes qui se chargent d'effectuer le mariage,

comme pour les souverains, par procuration, sans que le fiancé et la

fiancée se soient jamais vus. Aussi je vous jure que je recommande à mon

domestique de mettre ma plante à la fenêtre le plus qu'il peut, tantôt

du côté cour, tantôt du côté jardin, dans l'espoir que viendra l'insecte

indispensable. Mais cela exigerait un tel hasard. Pensez, il faudrait

qu'il ait justement été voir une personne de la même espèce et d'un

autre sexe, et qu'il ait l'idée de venir mettre des cartes dans la

maison. Il n'est pas venu jusqu'ici, je crois que ma plante est toujours

digne d'être rosière, j'avoue qu'un peu plus de dévergondage me

plairait mieux. Tenez, c'est comme ce bel arbre qui est dans la cour, il

mourra sans enfants parce que c'est une espèce très rare dans nos pays.

Lui, c'est le vent qui est chargé d'opérer l'union, mais le mur est un

peu haut.

--En effet, dit M. de Bréauté, vous auriez dû le faire abattre de

quelques centimètres seulement, cela aurait suffi. Ce sont des

opérations qu'il faut savoir pratiquer. Le parfum de vanille qu'il y

avait dans l'excellente glace que vous nous avez servie tout à l'heure,

duchesse, vient d'une plante qui s'appelle le vanillier. Celle-là

produit bien des fleurs à la fois masculines et féminines, mais une

sorte de paroi dure, placée entre elles, empêche toute communication.

Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu'au jour où un jeune

nègre natif de la Réunion et nommé Albins, ce qui, entre parenthèses,

est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l'idée,

à l'aide d'une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés.

--Babal, vous êtes divin, vous savez tout, s'écria la duchesse.

--Mais vous-même, Oriane, vous m'avez appris des choses dont je ne me

doutais pas, dit la princesse.

--Je dirai à Votre Altesse que c'est Swann qui m'a toujours beaucoup

parlé de botanique. Quelquefois, quand cela nous embêtait trop d'aller à

un thé ou à une matinée, nous partions pour la campagne et il me

montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup

plus amusant que les mariages de gens, sans lunch et sans sacristie. On

n'avait jamais le temps d'aller bien loin. Maintenant qu'il y a

l'automobile, ce serait charmant. Malheureusement dans l'intervalle il a

fait lui-même un mariage encore beaucoup plus étonnant et qui rend tout

difficile. Ah! madame, la vie est une chose affreuse, on passe son temps

à faire des choses qui vous ennuient, et quand, par hasard, on connaît

quelqu'un avec qui on pourrait aller en voir d'intéressantes, il faut

qu'il fasse le mariage de Swann. Placée entre le renoncement aux

promenades botaniques et l'obligation de fréquenter une personne

déshonorante, j'ai choisi la première de ces deux calamités. D'ailleurs,

au fond, il n'y aurait pas besoin d'aller si loin. Il paraît que, rien

que dans mon petit bout de jardin, il se passe en plein jour plus de

choses inconvenantes que la nuit... dans le bois de Boulogne! Seulement

cela ne se remarque pas parce qu'entre fleurs cela se fait très

simplement, on voit une petite pluie orangée, ou bien une mouche très

poussiéreuse qui vient essuyer ses pieds ou prendre une douche avant

d'entrer dans une fleur. Et tout est consommé!

--La commode sur laquelle la plante est posée est splendide aussi, c'est

Empire, je crois, dit la princesse qui, n'étant pas familière avec les

travaux de Darwin et de ses successeurs, comprenait mal la

signification des plaisanteries de la duchesse.

--N'est-ce pas, c'est beau? Je suis ravie que Madame l'aime, répondit la

duchesse. C'est une pièce magnifique. Je vous dirai que j'ai toujours

adoré le style Empire, même au temps où cela n'était pas à la mode. Je

me rappelle qu'à Guermantes je m'étais fait honnir de ma belle-mère

parce que j'avais dit de descendre du grenier tous les splendides

meubles Empire que Basin avait hérités des Montesquiou, et que j'en

avais meublé l'aile que j'habitais. M. de Guermantes sourit. Il devait

pourtant se rappeler que les choses s'étaient passées d'une façon fort

différente. Mais les plaisanteries de la princesse des Laumes sur le

mauvais goût de sa belle-mère ayant été de tradition pendant le peu de

temps où le prince avait été épris de sa femme, à son amour pour la

seconde avait survécu un certain dédain pour l'infériorité d'esprit de

la première, dédain qui s'alliait d'ailleurs à beaucoup d'attachement et

de respect. «Les Iéna ont le même fauteuil avec incrustations de

Wetgwood, il est beau, mais j'aime mieux le mien, dit la duchesse du

même air d'impartialité que si elle n'avait possédé aucun de ces deux

meubles; je reconnais du reste qu'ils ont des choses merveilleuses que

je n'ai pas.» La princesse de Parme garda le silence. «Mais c'est vrai,

Votre Altesse ne connaît pas leur collection. Oh! elle devrait

absolument y venir une fois avec moi. C'est une des choses les plus

magnifiques de Paris, c'est un musée qui serait vivant.» Et comme cette

proposition était une des audaces les plus Guermantes de la duchesse,

parce que les Iéna étaient pour la princesse de Parme de purs

usurpateurs, leur fils portant, comme le sien, le titre de duc de

Guastalla, Mme de Guermantes en la lançant ainsi ne se retint pas (tant

l'amour qu'elle portait à sa propre originalité l'emportait encore sur

sa déférence pour la princesse de Parme) de jeter sur les autres

convives des regards amusés et souriants. Eux aussi s'efforçaient de

sourire, à la fois effrayés, émerveillés, et surtout ravis de penser

qu'ils étaient témoins de la «dernière» d'Oriane et pourraient la

raconter «tout chaud». Ils n'étaient qu'à demi stupéfaits, sachant que

la duchesse avait l'art de faire litière de tous les préjugés

Courvoisier pour une réussite de vie plus piquante et plus agréable.

N'avait-elle pas, au cours de ces dernières années, réuni à la princesse

Mathilde le duc d'Aumale qui avait écrit au propre frère de la princesse

la fameuse lettre: «Dans ma famille tous les hommes sont braves et

toutes les femmes sont chastes?» Or, les princes le restant même au

moment où ils paraissent vouloir oublier qu'ils le sont, le duc d'Aumale

et la princesse Mathilde s'étaient tellement plu chez Mme de Guermantes

qu'ils étaient ensuite allés l'un chez l'autre, avec cette faculté

d'oublier le passé que témoigna Louis XVIII quand il prit pour ministre

Fouché qui avait voté la mort de son frère. Mme de Guermantes

nourrissait le même projet de rapprochement entre la princesse Murat et

la reine de Naples. En attendant, la princesse de Parme paraissait aussi

embarrassée qu'auraient pu l'être les héritiers de la couronne des

Pays-Bas et de Belgique, respectivement prince d'Orange et duc de

Brabant, si on avait voulu leur présenter M. de Mailly Nesle, prince

d'Orange, et M. de Charlus, duc de Brabant. Mais d'abord la duchesse, à

qui Swann et M. de Charlus (bien que ce dernier fût résolu à ignorer les

Iéna) avaient à grand'peine fini par faire aimer le style Empire,

s'écria:

--Madame, sincèrement, je ne peux pas vous dire à quel point vous

trouverez cela beau! J'avoue que le style Empire m'a toujours

impressionnée. Mais, chez les Iéna, là, c'est vraiment comme une

hallucination. Cette espèce, comment vous dire, de... reflux de

l'expédition d'Égypte, et puis aussi de remontée jusqu'à nous de

l'Antiquité, tout cela qui envahit nos maisons, les Sphinx qui viennent

se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s'enroulent aux

candélabres, une Muse énorme qui vous tend un petit flambeau pour jouer

à la bouillotte ou qui est tranquillement montée sur votre cheminée et

s'accoude à votre pendule, et puis toutes les lampes pompéiennes, les

petits lits en bateau qui ont l'air d'avoir été trouvés sur le Nil et

d'où on s'attend à voir sortir Moïse, ces quadriges antiques qui

galopent le long des tables de nuit...

--On n'est pas très bien assis dans les meubles Empire, hasarda la

princesse.

--Non, répondit la duchesse, mais, ajouta Mme de Guermantes en insistant

avec un sourire, j'aime être mal assise sur ces sièges d'acajou

recouverts de velours grenat ou de soie verte. J'aime cet inconfort de

guerriers qui ne comprennent que la chaise curule et, au milieu du grand

salon, croisaient les faisceaux et entassaient les lauriers. Je vous

assure que, chez les Iéna, on ne pense pas un instant à la manière dont

on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire

peinte à fresque sur le mur. Mon époux va me trouver bien mauvaise

royaliste, mais je suis très mal pensante, vous savez, je vous assure

que chez ces gens-là on en arrive à aimer tous ces N, toutes ces

abeilles. Mon Dieu, comme sous les rois, depuis pas mal de temps, on n'a

pas été très gâté du côté gloire, ces guerriers qui rapportaient tant de

couronnes qu'ils en mettaient jusque sur les bras des fauteuils, je

trouve que ça a un certain chic! Votre Altesse devrait...

--Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que ce

ne sera pas facile.

--Mais Madame verra que tout s'arrangera très bien. Ce sont de très

bonnes gens, pas bêtes. Nous y avons mené Mme de Chevreuse, ajouta la

duchesse sachant la puissance de l'exemple, elle a été ravie. Le fils

est même très agréable... Ce que je vais dire n'est pas très convenable,

ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on voudrait

dormir--sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c'est que j'ai été

le voir une fois pendant qu'il était malade et couché. A côté de lui,

sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue Sirène allongée,

ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des

espèces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes,--en

ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots

qu'elle avait l'air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le

fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la

princesse un regard doux, fixe et profond,--qu'avec les palmettes et la

couronne d'or qui était à côté, c'était émouvant; c'était tout à fait

l'arrangement du _jeune Homme et la Mort_ de Gustave Moreau (Votre

Altesse connaît sûrement ce chef-d'oeuvre). La princesse de Parme, qui

ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et

sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau.

Mais l'intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer cette lumière

qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on

veut nous parler.

--Il est joli garçon, je crois? demanda-t-elle.

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 12 / 20 段