vous adorait, vous préférait même à elle, me dit le prince Von, tout en
mangeant comme un ogre, le teint vermeil, et dont le rire perpétuel
découvrait toutes les dents.
--Mais alors elle doit être jalouse de moi et me détester, répondis-je.
--Pas du tout, elle m'a dit beaucoup de bien de vous. La maîtresse du
prince de Foix serait peut-être jalouse s'il vous préférait à elle. Vous
ne comprenez pas? Revenez avec moi, je vous expliquerai tout cela.
--Je ne peux pas, je vais chez M. de Charlus à onze heures.
--Tiens, il m'a fait demander hier de venir dîner ce soir, mais de ne
pas venir après onze heures moins le quart. Mais si vous tenez à aller
chez lui, venez au moins avec moi jusqu'au Théâtre-Français, vous serez
dans la périphérie, dit le prince qui croyait sans doute que cela
signifiait «à proximité» ou peut-être «le centre».
Mais ses yeux dilatés dans sa grosse et belle figure rouge me firent
peur et je refusai en disant qu'un ami devait venir me chercher. Cette
réponse ne me semblait pas blessante. Le prince en reçut sans doute une
impression différente, car jamais il ne m'adressa plus la parole.
«Il faut justement que j'aille voir la reine de Naples, quel chagrin
elle doit avoir!» dit, ou du moins me parut avoir dit, la princesse de
Parme. Car ces paroles ne m'étaient arrivées qu'indistinctes à travers
celles, plus proches, que m'avait adressées pourtant fort bas le prince
Von, qui avait craint sans doute, s'il parlait plus haut, d'être entendu
de M. de Foix.
--Ah! non, répondit la duchesse, ça, je crois qu'elle n'en a aucun.
--Aucun? vous êtes toujours dans les extrêmes, Oriane, dit M. de
Guermantes reprenant son rôle de falaise qui, en s'opposant à la vague,
la force à lancer plus haut son panache d'écume.
--Basin sait encore mieux que moi que je dis la vérité, répondit la
duchesse, mais il se croit obligé de prendre des airs sévères à cause de
votre présence et il a peur que je vous scandalise.
--Oh! non, je vous en prie, s'écria la princesse de Parme, craignant
qu'à cause d'elle on n'altérât en quelque chose ces délicieux mercredis
de la duchesse de Guermantes, ce fruit défendu auquel la reine de Suède
elle-même n'avait pas encore eu le droit de goûter.
--Mais c'est à lui-même qu'elle a répondu, comme il lui disait, d'un
air banalement triste: Mais la reine est en deuil; de qui donc? est-ce
un chagrin pour votre Majesté? «Non, ce n'est pas un grand deuil, c'est
un petit deuil, un tout petit deuil, c'est ma soeur.» La vérité c'est
qu'elle est enchantée comme cela, Basin le sait très bien, elle nous a
invités à une fête le jour même et m'a donné deux perles. Je voudrais
qu'elle perdît une soeur tous les jours! Elle ne pleure pas la mort de sa
soeur, elle la rit aux éclats. Elle se dit probablement, comme Robert,
que _sic transit_, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par modestie,
quoiqu'elle sût très bien.
D'ailleurs Mme de Guermantes faisait seulement en ceci de l'esprit, et
du plus faux, car la reine de Naples, comme la duchesse d'Alençon, morte
tragiquement aussi, avait un grand coeur et a sincèrement pleuré les
siens. Mme de Guermantes connaissait trop les nobles soeurs bavaroises,
ses cousines, pour l'ignorer.
--Il aurait voulu ne pas retourner au Maroc, dit la princesse de Parme
en saisissant à nouveau ce nom de Robert que lui tendait bien
involontairement comme une perche Mme de Guermantes. Je crois que vous
connaissez le général de Monserfeuil.
--Très peu, répondit la duchesse qui était intimement liée avec cet
officier. La princesse expliqua ce que désirait Saint-Loup.
--Mon Dieu, si je le vois, cela peut arriver que je le rencontre,
répondit, pour ne pas avoir l'air de refuser, la duchesse dont les
relations avec le général de Monserfeuil semblaient s'être rapidement
espacées depuis qu'il s'agissait de lui demander quelque chose. Cette
incertitude ne suffit pourtant pas au duc, qui, interrompant sa femme:
«Vous savez bien que vous ne le verrez pas, Oriane, dit-il, et puis vous
lui avez déjà demandé deux choses qu'il n'a pas faites. Ma femme a la
rage d'être aimable, reprit-il de plus en plus furieux pour forcer la
princesse à retirer sa demande sans que cela pût faire douter de
l'amabilité de la duchesse et pour que Mme de Parme rejetât la chose sur
son propre caractère à lui, essentiellement quinteux. Robert pourrait
ce qu'il voudrait sur Monserfeuil. Seulement, comme il ne sait pas ce
qu'il veut, il le fait demander par nous, parce qu'il sait qu'il n'y a
pas de meilleure manière de faire échouer la chose. Oriane a trop
demandé de choses à Monserfeuil. Une demande d'elle maintenant, c'est
une raison pour qu'il refuse.»
--Ah! dans ces conditions, il vaut mieux que la duchesse ne fasse rien,
dit Mme de Parme.
--Naturellement, conclut le duc.
--Ce pauvre général, il a encore été battu aux élections, dit la
princesse de Parme pour changer de conversation.
--Oh! ce n'est pas grave, ce n'est que la septième fois, dit le duc qui,
ayant dû lui-même renoncer à la politique, aimait assez les insuccès
électoraux des autres.
--Il s'est consolé en voulant faire un nouvel enfant à sa femme.
--Comment! Cette pauvre Mme de Monserfeuil est encore enceinte, s'écria
la princesse.
--Mais parfaitement, répondit la duchesse, c'est le seul
_arrondissement_ où le pauvre général n'a jamais échoué.
Je ne devais plus cesser par la suite d'être continuellement invité,
fût-ce avec quelques personnes seulement, à ces repas dont je m'étais
autrefois figuré les convives comme les apôtres de la Sainte-Chapelle.
Ils se réunissaient là en effet, comme les premiers chrétiens, non pour
partager seulement une nourriture matérielle, d'ailleurs exquise, mais
dans une sorte de Cène sociale; de sorte qu'en peu de dîners j'assimilai
la connaissance de tous les amis de mes hôtes, amis auxquels ils me
présentaient avec une nuance de bienveillance si marquée (comme
quelqu'un qu'ils auraient de tout temps paternellement préféré), qu'il
n'est pas un d'entre eux qui n'eût cru manquer au duc et à la duchesse
s'il avait donné un bal sans me faire figurer sur sa liste, et en même
temps, tout en buvant un des Yquem que recelaient les caves des
Guermantes, je savourais des ortolans accommodés selon les différentes
recettes que le duc élaborait et modifiait prudemment. Cependant, pour
qui s'était déjà assis plus d'une fois à la table mystique, la
manducation de ces derniers n'était pas indispensable. De vieux amis de
M. et de Mme de Guermantes venaient les voir après dîner, «en
cure-dents» aurait dit Mme Swann, sans être attendus, et prenaient
l'hiver une tasse de tilleul aux lumières du grand salon, l'été un verre
d'orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. On
n'avait jamais connu, des Guermantes, dans ces après-dîners au jardin,
que l'orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d'autres
rafraîchissements eût semblé dénaturer la tradition, de même qu'un grand
raout dans le faubourg Saint-Germain n'est plus un raout s'il y a une
comédie ou de la musique. Il faut qu'on soit censé venir simplement--y
eût-il cinq cents personnes--faire une visite à la princesse de
Guermantes, par exemple. On admira mon influence parce que je pus à
l'orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite,
de poire cuite. Je pris en inimitié, à cause de cela, le prince
d'Agrigente qui, comme tous les gens dépourvus d'imagination, mais non
d'avarice, s'émerveillent de ce que vous buvez et vous demandent la
permission d'en prendre un peu. De sorte que chaque fois M. d'Agrigente,
en diminuant ma ration, gâtait mon plaisir. Car ce jus de fruit n'est
jamais en assez grande quantité pour qu'il désaltère. Rien ne lasse
moins que cette transposition en saveur, de la couleur d'un fruit,
lequel cuit semble rétrograder vers la saison des fleurs. Empourpré
comme un verger au printemps, ou bien incolore et frais comme le zéphir
sous les arbres fruitiers, le jus se laisse respirer et regarder goutte
à goutte, et M. d'Agrigente m'empêchait, régulièrement, de m'en
rassasier. Malgré ces compotes, l'orangeade traditionnelle subsista
comme le tilleul. Sous ces modestes espèces, la communion sociale n'en
avait pas moins lieu. En cela, sans doute, les amis de M. et de Mme de
Guermantes étaient tout de même, comme je me les étais d'abord figurés,
restés plus différents que leur aspect décevant ne m'eût porté à le
croire. Maints vieillards venaient recevoir chez la duchesse, en même
temps que l'invariable boisson, un accueil souvent assez peu aimable.
Or, ce ne pouvait être par snobisme, étant eux-mêmes d'un rang auquel
nul autre n'était supérieur; ni par amour du luxe: ils l'aimaient
peut-être, mais, dans de moindres conditions sociales, eussent pu en
connaître un splendide, car, ces mêmes soirs, la femme charmante d'un
richissime financier eût tout fait pour les avoir à des chasses
éblouissantes qu'elle donnerait pendant deux jours pour le roi
d'Espagne. Ils avaient refusé néanmoins et étaient venus à tout hasard
voir si Mme de Guermantes était chez elle. Ils n'étaient même pas
certains de trouver là des opinions absolument conformes aux leurs, ou
des sentiments spécialement chaleureux; Mme de Guermantes lançait
parfois sur l'affaire Dreyfus, sur la République, sur les lois
antireligieuses, ou même, à mi-voix, sur eux-mêmes, sur leurs
infirmités, sur le caractère ennuyeux de leur conversation, des
réflexions qu'ils devaient faire semblant de ne pas remarquer. Sans
doute, s'ils gardaient là leurs habitudes, était-ce par éducation
affinée du gourmet mondain, par claire connaissance de la parfaite et
première qualité du mets social, au goût familier, rassurant et sapide,
sans mélange, non frelaté, dont ils savaient l'origine et l'histoire
aussi bien que celle qui la leur servait, restés plus «nobles» en cela
qu'ils ne le savaient eux-mêmes. Or, parmi ces visiteurs auxquels je fus
présenté après dîner, le hasard fit qu'il y eut ce général de
Monserfeuil dont avait parlé la princesse de Parme et que Mme de
Guermantes, du salon de qui il était un des habitués, ne savait pas
devoir venir ce soir-là. Il s'inclina devant moi, en entendant mon nom,
comme si j'eusse été président du Conseil supérieur de la guerre.
J'avais cru que c'était simplement par quelque inserviabilité foncière,
et pour laquelle le duc, comme pour l'esprit, sinon pour l'amour, était
le complice de sa femme, que la duchesse avait presque refusé de
recommander son neveu à M. de Monserfeuil. Et je voyais là une
indifférence d'autant plus coupable que j'avais cru comprendre par
quelques mots échappés à la princesse de Parme que le poste de Robert
était dangereux et qu'il était prudent de l'en faire changer. Mais ce
fut par la véritable méchanceté de Mme de Guermantes que je fus révolté
quand, la princesse de Parme ayant timidement proposé d'en parler
d'elle-même et pour son compte au général, la duchesse fit tout ce
qu'elle put pour en détourner l'Altesse.
--Mais Madame, s'écria-t-elle, Monserfeuil n'a aucune espèce de crédit
ni de pouvoir avec le nouveau gouvernement. Ce serait un coup d'épée
dans l'eau.
--Je crois qu'il pourrait nous entendre, murmura la princesse en
invitant la duchesse à parler plus bas.
--Que Votre Altesse ne craigne rien, il est sourd comme un pot, dit sans
baisser la voix la duchesse, que le général entendit parfaitement.
--C'est que je crois que M. de Saint-Loup n'est pas dans un endroit très
rassurant, dit la princesse.
--Que voulez-vous, répondit la duchesse, il est dans le cas de tout le
monde, avec la différence que c'est lui qui a demandé à y aller. Et
puis, non, ce n'est pas dangereux; sans cela vous pensez bien que je
m'en occuperais. J'en aurais parlé à Saint-Joseph pendant le dîner. Il
est beaucoup plus influent, et d'un travailleur! Vous voyez, il est déjà
parti. Du reste ce serait moins délicat qu'avec celui-ci, qui a
justement trois de ses fils au Maroc et n'a pas voulu demander leur
changement; il pourrait objecter cela. Puisque Votre Altesse y tient,
j'en parlerai à Saint-Joseph... si je le vois, ou à Beautreillis. Mais
si je ne les vois pas, ne plaignez pas trop Robert. On nous a expliqué
l'autre jour où c'était. Je crois qu'il ne peut être nulle part mieux
que là.
«Quelle jolie fleur, je n'en avais jamais vu de pareille, il n'y a que
vous, Oriane, pour avoir de telles merveilles!» dit la princesse de
Parme qui, de peur que le général de Monserfeuil n'eût entendu la
duchesse, cherchait à changer de conversation. Je reconnus une plante de
l'espèce de celles qu'Elstir avait peintes devant moi.
--Je suis enchantée qu'elle vous plaise; elles sont ravissantes,
regardez leur petit tour de cou de velours mauve; seulement, comme il
peut arriver à des personnes très jolies et très bien habillées, elles
ont un vilain nom et elles sentent mauvais. Malgré cela, je les aime
beaucoup. Mais ce qui est un peu triste, c'est qu'elles vont mourir.
--Mais elles sont en pot, ce ne sont pas des fleurs coupées, dit la
princesse.
--Non, répondit la duchesse en riant, mais ça revient au même, comme ce
sont des dames. C'est une espèce de plantes où les dames et les
messieurs ne se trouvent pas sur le même pied. Je suis comme les gens
qui ont une chienne. Il me faudrait un mari pour mes fleurs. Sans cela
je n'aurai pas de petits!
--Comme c'est curieux. Mais alors dans la nature...
--Oui! il y a certains insectes qui se chargent d'effectuer le mariage,
comme pour les souverains, par procuration, sans que le fiancé et la
fiancée se soient jamais vus. Aussi je vous jure que je recommande à mon
domestique de mettre ma plante à la fenêtre le plus qu'il peut, tantôt
du côté cour, tantôt du côté jardin, dans l'espoir que viendra l'insecte
indispensable. Mais cela exigerait un tel hasard. Pensez, il faudrait
qu'il ait justement été voir une personne de la même espèce et d'un
autre sexe, et qu'il ait l'idée de venir mettre des cartes dans la
maison. Il n'est pas venu jusqu'ici, je crois que ma plante est toujours
digne d'être rosière, j'avoue qu'un peu plus de dévergondage me
plairait mieux. Tenez, c'est comme ce bel arbre qui est dans la cour, il
mourra sans enfants parce que c'est une espèce très rare dans nos pays.
Lui, c'est le vent qui est chargé d'opérer l'union, mais le mur est un
peu haut.
--En effet, dit M. de Bréauté, vous auriez dû le faire abattre de
quelques centimètres seulement, cela aurait suffi. Ce sont des
opérations qu'il faut savoir pratiquer. Le parfum de vanille qu'il y
avait dans l'excellente glace que vous nous avez servie tout à l'heure,
duchesse, vient d'une plante qui s'appelle le vanillier. Celle-là
produit bien des fleurs à la fois masculines et féminines, mais une
sorte de paroi dure, placée entre elles, empêche toute communication.
Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu'au jour où un jeune
nègre natif de la Réunion et nommé Albins, ce qui, entre parenthèses,
est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l'idée,
à l'aide d'une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés.
--Babal, vous êtes divin, vous savez tout, s'écria la duchesse.
--Mais vous-même, Oriane, vous m'avez appris des choses dont je ne me
doutais pas, dit la princesse.
--Je dirai à Votre Altesse que c'est Swann qui m'a toujours beaucoup
parlé de botanique. Quelquefois, quand cela nous embêtait trop d'aller à
un thé ou à une matinée, nous partions pour la campagne et il me
montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup
plus amusant que les mariages de gens, sans lunch et sans sacristie. On
n'avait jamais le temps d'aller bien loin. Maintenant qu'il y a
l'automobile, ce serait charmant. Malheureusement dans l'intervalle il a
fait lui-même un mariage encore beaucoup plus étonnant et qui rend tout
difficile. Ah! madame, la vie est une chose affreuse, on passe son temps
à faire des choses qui vous ennuient, et quand, par hasard, on connaît
quelqu'un avec qui on pourrait aller en voir d'intéressantes, il faut
qu'il fasse le mariage de Swann. Placée entre le renoncement aux
promenades botaniques et l'obligation de fréquenter une personne
déshonorante, j'ai choisi la première de ces deux calamités. D'ailleurs,
au fond, il n'y aurait pas besoin d'aller si loin. Il paraît que, rien
que dans mon petit bout de jardin, il se passe en plein jour plus de
choses inconvenantes que la nuit... dans le bois de Boulogne! Seulement
cela ne se remarque pas parce qu'entre fleurs cela se fait très
simplement, on voit une petite pluie orangée, ou bien une mouche très
poussiéreuse qui vient essuyer ses pieds ou prendre une douche avant
d'entrer dans une fleur. Et tout est consommé!
--La commode sur laquelle la plante est posée est splendide aussi, c'est
Empire, je crois, dit la princesse qui, n'étant pas familière avec les
travaux de Darwin et de ses successeurs, comprenait mal la
signification des plaisanteries de la duchesse.
--N'est-ce pas, c'est beau? Je suis ravie que Madame l'aime, répondit la
duchesse. C'est une pièce magnifique. Je vous dirai que j'ai toujours
adoré le style Empire, même au temps où cela n'était pas à la mode. Je
me rappelle qu'à Guermantes je m'étais fait honnir de ma belle-mère
parce que j'avais dit de descendre du grenier tous les splendides
meubles Empire que Basin avait hérités des Montesquiou, et que j'en
avais meublé l'aile que j'habitais. M. de Guermantes sourit. Il devait
pourtant se rappeler que les choses s'étaient passées d'une façon fort
différente. Mais les plaisanteries de la princesse des Laumes sur le
mauvais goût de sa belle-mère ayant été de tradition pendant le peu de
temps où le prince avait été épris de sa femme, à son amour pour la
seconde avait survécu un certain dédain pour l'infériorité d'esprit de
la première, dédain qui s'alliait d'ailleurs à beaucoup d'attachement et
de respect. «Les Iéna ont le même fauteuil avec incrustations de
Wetgwood, il est beau, mais j'aime mieux le mien, dit la duchesse du
même air d'impartialité que si elle n'avait possédé aucun de ces deux
meubles; je reconnais du reste qu'ils ont des choses merveilleuses que
je n'ai pas.» La princesse de Parme garda le silence. «Mais c'est vrai,
Votre Altesse ne connaît pas leur collection. Oh! elle devrait
absolument y venir une fois avec moi. C'est une des choses les plus
magnifiques de Paris, c'est un musée qui serait vivant.» Et comme cette
proposition était une des audaces les plus Guermantes de la duchesse,
parce que les Iéna étaient pour la princesse de Parme de purs
usurpateurs, leur fils portant, comme le sien, le titre de duc de
Guastalla, Mme de Guermantes en la lançant ainsi ne se retint pas (tant
l'amour qu'elle portait à sa propre originalité l'emportait encore sur
sa déférence pour la princesse de Parme) de jeter sur les autres
convives des regards amusés et souriants. Eux aussi s'efforçaient de
sourire, à la fois effrayés, émerveillés, et surtout ravis de penser
qu'ils étaient témoins de la «dernière» d'Oriane et pourraient la
raconter «tout chaud». Ils n'étaient qu'à demi stupéfaits, sachant que
la duchesse avait l'art de faire litière de tous les préjugés
Courvoisier pour une réussite de vie plus piquante et plus agréable.
N'avait-elle pas, au cours de ces dernières années, réuni à la princesse
Mathilde le duc d'Aumale qui avait écrit au propre frère de la princesse
la fameuse lettre: «Dans ma famille tous les hommes sont braves et
toutes les femmes sont chastes?» Or, les princes le restant même au
moment où ils paraissent vouloir oublier qu'ils le sont, le duc d'Aumale
et la princesse Mathilde s'étaient tellement plu chez Mme de Guermantes
qu'ils étaient ensuite allés l'un chez l'autre, avec cette faculté
d'oublier le passé que témoigna Louis XVIII quand il prit pour ministre
Fouché qui avait voté la mort de son frère. Mme de Guermantes
nourrissait le même projet de rapprochement entre la princesse Murat et
la reine de Naples. En attendant, la princesse de Parme paraissait aussi
embarrassée qu'auraient pu l'être les héritiers de la couronne des
Pays-Bas et de Belgique, respectivement prince d'Orange et duc de
Brabant, si on avait voulu leur présenter M. de Mailly Nesle, prince
d'Orange, et M. de Charlus, duc de Brabant. Mais d'abord la duchesse, à
qui Swann et M. de Charlus (bien que ce dernier fût résolu à ignorer les
Iéna) avaient à grand'peine fini par faire aimer le style Empire,
s'écria:
--Madame, sincèrement, je ne peux pas vous dire à quel point vous
trouverez cela beau! J'avoue que le style Empire m'a toujours
impressionnée. Mais, chez les Iéna, là, c'est vraiment comme une
hallucination. Cette espèce, comment vous dire, de... reflux de
l'expédition d'Égypte, et puis aussi de remontée jusqu'à nous de
l'Antiquité, tout cela qui envahit nos maisons, les Sphinx qui viennent
se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s'enroulent aux
candélabres, une Muse énorme qui vous tend un petit flambeau pour jouer
à la bouillotte ou qui est tranquillement montée sur votre cheminée et
s'accoude à votre pendule, et puis toutes les lampes pompéiennes, les
petits lits en bateau qui ont l'air d'avoir été trouvés sur le Nil et
d'où on s'attend à voir sortir Moïse, ces quadriges antiques qui
galopent le long des tables de nuit...
--On n'est pas très bien assis dans les meubles Empire, hasarda la
princesse.
--Non, répondit la duchesse, mais, ajouta Mme de Guermantes en insistant
avec un sourire, j'aime être mal assise sur ces sièges d'acajou
recouverts de velours grenat ou de soie verte. J'aime cet inconfort de
guerriers qui ne comprennent que la chaise curule et, au milieu du grand
salon, croisaient les faisceaux et entassaient les lauriers. Je vous
assure que, chez les Iéna, on ne pense pas un instant à la manière dont
on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire
peinte à fresque sur le mur. Mon époux va me trouver bien mauvaise
royaliste, mais je suis très mal pensante, vous savez, je vous assure
que chez ces gens-là on en arrive à aimer tous ces N, toutes ces
abeilles. Mon Dieu, comme sous les rois, depuis pas mal de temps, on n'a
pas été très gâté du côté gloire, ces guerriers qui rapportaient tant de
couronnes qu'ils en mettaient jusque sur les bras des fauteuils, je
trouve que ça a un certain chic! Votre Altesse devrait...
--Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que ce
ne sera pas facile.
--Mais Madame verra que tout s'arrangera très bien. Ce sont de très
bonnes gens, pas bêtes. Nous y avons mené Mme de Chevreuse, ajouta la
duchesse sachant la puissance de l'exemple, elle a été ravie. Le fils
est même très agréable... Ce que je vais dire n'est pas très convenable,
ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on voudrait
dormir--sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c'est que j'ai été
le voir une fois pendant qu'il était malade et couché. A côté de lui,
sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue Sirène allongée,
ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des
espèces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes,--en
ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots
qu'elle avait l'air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le
fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la
princesse un regard doux, fixe et profond,--qu'avec les palmettes et la
couronne d'or qui était à côté, c'était émouvant; c'était tout à fait
l'arrangement du _jeune Homme et la Mort_ de Gustave Moreau (Votre
Altesse connaît sûrement ce chef-d'oeuvre). La princesse de Parme, qui
ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et
sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau.
Mais l'intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer cette lumière
qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on
veut nous parler.
--Il est joli garçon, je crois? demanda-t-elle.