jamais repensé. Elle conduisait de la rue de la Bretonnerie à la rue de
l'Oiseau. Et comme Saintrailles, ce compagnon de Jeanne d'Arc, avait en
épousant une Guermantes fait entrer dans cette famille le comté de
Combray, ses armes écartelaient celles de Guermantes au bas d'un vitrail
de Saint-Hilaire. Je revis des marches de grès noirâtre pendant qu'une
modulation ramenait ce nom de Guermantes dans le ton oublié où je
l'entendais jadis, si différent de celui où il signifiait les hôtes
aimables chez qui je dînais ce soir. Si le nom de duchesse de Guermantes
était pour moi un nom collectif, ce n'était pas que dans l'histoire, par
l'addition de toutes les femmes qui l'avaient porté, mais aussi au long
de ma courte jeunesse qui avait déjà vu, en cette seule duchesse de
Guermantes, tant de femmes différentes se superposer, chacune
disparaissant quand la suivante avait pris assez de consistance. Les
mots ne changent pas tant de signification pendant des siècles que pour
nous les noms dans l'espace de quelques années. Notre mémoire et notre
coeur ne sont pas assez grands pour pouvoir être fidèles. Nous n'avons
pas assez de place, dans notre pensée actuelle, pour garder les morts à
côté des vivants. Nous sommes obligés de construire sur ce qui a précédé
et que nous ne retrouvons qu'au hasard d'une fouille, du genre de celle
que le nom de Saintrailles venait de pratiquer. Je trouvai inutile
d'expliquer tout cela, et même, un peu auparavant, j'avais implicitement
menti en ne répondant pas quand M. de Guermantes m'avait dit: «Vous ne
connaissez pas notre patelin?» Peut-être savait-il même que je le
connaissais, et ne fut-ce que par bonne éducation qu'il n'insista pas.
Mme de Guermantes me tira de ma rêverie. «Moi, je trouve tout cela
assommant. Écoutez, ce n'est pas toujours aussi ennuyeux chez moi.
J'espère que vous allez vite revenir dîner pour une compensation, sans
généalogies cette fois», me dit à mi-voix la duchesse incapable de
comprendre le genre de charme que je pouvais trouver chez elle et
d'avoir l'humilité de ne me plaire que comme un herbier, plein de
plantes démodées.
Ce que Mme de Guermantes croyait décevoir mon attente était, au
contraire, ce qui, sur la fin--car le duc et le général ne cessèrent
plus de parler généalogies--sauvait ma soirée d'une déception complète.
Comment n'en eusse-je pas éprouvé une jusqu'ici? Chacun des convives du
dîner, affublant le nom mystérieux sous lequel je l'avais seulement
connu et rêvé à distance, d'un corps et d'une intelligence pareils ou
inférieurs à ceux de toutes les personnes que je connaissais, m'avait
donné l'impression de plate vulgarité que peut donner l'entrée dans le
port danois d'Elseneur à tout lecteur enfiévré d'Hamlet. Sans doute ces
régions géographiques et ce passé ancien, qui mettaient des futaies et
des clochers gothiques dans leur nom, avaient, dans une certaine mesure,
formé leur visage, leur esprit et leurs préjugés, mais n'y subsistaient
que comme la cause dans l'effet, c'est-à-dire peut-être possibles à
dégager pour l'intelligence, mais nullement sensibles à l'imagination.
Et ces préjugés d'autrefois rendirent tout à coup aux amis de M. et Mme
de Guermantes leur poésie perdue. Certes, les notions possédées par les
nobles et qui font d'eux les lettrés, les étymologistes de la langue,
non des mots mais des noms (et encore seulement relativement à la
moyenne ignorante de la bourgeoisie, car si, à médiocrité égale, un
dévot sera plus capable de vous répondre sur la liturgie qu'un libre
penseur, en revanche un archéologue anticlérical pourra souvent en
remontrer à son curé sur tout ce qui concerne même l'église de
celui-ci), ces notions, si nous voulons rester dans le vrai,
c'est-à-dire dans l'esprit, n'avaient même pas pour ces grands seigneurs
le charme qu'elles auraient eu pour un bourgeois. Ils savaient peut-être
mieux que moi que la duchesse de Guise était princesse de Clèves,
d'Orléans et de Porcien, etc., mais ils avaient connu, avant même tous
ces noms, le visage de la duchesse de Guise que, dès lors, ce nom leur
reflétait. J'avais commencé par la fée, dût-elle bientôt périr; eux par
la femme.
Dans les familles bourgeoises on voit parfois naître des jalousies si la
soeur cadette se marie avant l'aînée. Tel le monde aristocratique, des
Courvoisier surtout, mais aussi des Guermantes, réduisait sa grandeur
nobiliaire à de simples supériorités domestiques, en vertu d'un
enfantillage que j'avais connu d'abord (c'était pour moi son seul
charme) dans les livres. Tallemant des Réaux n'a-t-il pas l'air de
parler des Guermantes au lieu des Rohan, quand il raconte avec une
évidente satisfaction que M. de Guéméné criait à son frère: «Tu peux
entrer ici, ce n'est pas le Louvre!» et disait du chevalier de Rohan
(parce qu'il était fils naturel du duc de Clermont): «Lui, du moins, il
est prince!» La seule chose qui me fît de la peine dans cette
conversation, c'est de voir que les absurdes histoires touchant le
charmant grand-duc héritier de Luxembourg trouvaient créance dans ce
salon aussi bien qu'auprès des camarades de Saint-Loup. Décidément
c'était une épidémie, qui ne durerait peut-être que deux ans, mais qui
s'étendait à tous. On reprit les mêmes faux récits, on en ajouta
d'autres. Je compris que la princesse de Luxembourg elle-même, en ayant
l'air de défendre son neveu, fournissait des armes pour l'attaquer.
«Vous avez tort de le défendre, me dit M. de Guermantes comme avait fait
Saint-Loup. Tenez, laissons même l'opinion de nos parents, qui est
unanime, parlez de lui à ses domestiques, qui sont au fond les gens qui
nous connaissent le mieux. M. de Luxembourg avait donné son petit nègre
à son neveu. Le nègre est revenu en pleurant: «Grand-duc battu moi, moi
pas canaille, grand-duc méchant, c'est épatant.» Et je peux en parler
sciemment, c'est un cousin à Oriane.» Je ne peux, du reste, pas dire
combien de fois pendant cette soirée j'entendis les mots de cousin et
cousine. D'une part, M. de Guermantes, presque à chaque nom qu'on
prononçait, s'écriait: «Mais c'est un cousin d'Oriane!» avec la même
joie qu'un homme qui, perdu dans une forêt, lit au bout de deux flèches,
disposées en sens contraire sur une plaque indicatrice et suivies d'un
chiffre fort petit de kilomètres: «Belvédère Casimir-Perier» et «Croix
du Grand-Veneur», et comprend par là qu'il est dans le bon chemin.
D'autre part, ces mots cousin et cousine étaient employés dans une
intention tout autre (qui faisait ici exception) par l'ambassadrice de
Turquie, laquelle était venue après le dîner. Dévorée d'ambition
mondaine et douée d'une réelle intelligence assimilatrice, elle
apprenait avec la même facilité l'histoire de la retraite des Dix mille
ou la perversion sexuelle chez les oiseaux. Il aurait été impossible de
la prendre en faute sur les plus récents travaux allemands, qu'ils
traitassent d'économie politique, des vésanies, des diverses formes de
l'onanisme, ou de la philosophie d'Épicure. C'était du reste une femme
dangereuse à écouter, car, perpétuellement dans l'erreur, elle vous
désignait comme des femmes ultra-légères d'irréprochables vertus, vous
mettait en garde contre un monsieur animé des intentions les plus pures,
et racontait de ces histoires qui semblent sortir d'un livre, non à
cause de leur sérieux, mais de leur invraisemblance.
Elle était, à cette époque, peu reçue. Elle fréquentait quelques
semaines des femmes tout à fait brillantes comme la duchesse de
Guermantes, mais, en général, en était restée, par force, pour les
familles très nobles, à des rameaux obscurs que les Guermantes ne
fréquentaient plus. Elle espérait avoir l'air tout à fait du monde en
citant les plus grands noms de gens peu reçus qui étaient ses amis.
Aussitôt M. de Guermantes, croyant qu'il s'agissait de gens qui dînaient
souvent chez lui, frémissait joyeusement de se retrouver en pays de
connaissance et poussait un cri de ralliement: «Mais c'est un cousin
d'Oriane! Je le connais comme ma poche. Il demeure rue Vaneau. Sa mère
était Mlle d'Uzès.» L'ambassadrice était obligée d'avouer que son
exemple était tiré d'animaux plus petits. Elle tâchait de rattacher ses
amis à ceux de M. de Guermantes en rattrapant celui-ci de biais: «Je
sais très bien qui vous voulez dire. Non, ce n'est pas ceux-là, ce sont
des cousins.» Mais cette phrase de reflux jetée par la pauvre
ambassadrice expirait bien vite. Car M. de Guermantes, désappointé: «Ah!
alors, je ne vois pas qui vous voulez dire.» L'ambassadrice ne
répliquait rien, car si elle ne connaissait jamais que «les cousins» de
ceux qu'il aurait fallu, bien souvent ces cousins n'étaient même pas
parents. Puis, de la part de M. de Guermantes, c'était un flux nouveau
de «Mais c'est une cousine d'Oriane», mots qui semblaient avoir pour M.
de Guermantes, dans chacune de ses phrases, la même utilité que
certaines épithètes commodes aux poètes latins, parce qu'elles leur
fournissaient pour leurs hexamètres un dactyle ou un spondée. Du moins
l'explosion de «Mais c'est une cousine d'Oriane» me parut-elle toute
naturelle appliquée à la princesse de Guermantes, laquelle était en
effet fort proche parente de la duchesse. L'ambassadrice n'avait pas
l'air d'aimer cette princesse. Elle me dit tout bas: «Elle est stupide.
Mais non, elle n'est pas si belle. C'est une réputation usurpée. Du
reste, ajouta-t-elle d'un air à la fois réfléchi, répulsif et décidé,
elle m'est fortement antipathique.» Mais souvent le cousinage s'étendait
beaucoup plus loin, Mme de Guermantes se faisant un devoir de dire «ma
tante» à des personnes avec qui on ne lui eût pas trouvé un ancêtre
commun sans remonter au moins jusqu'à Louis XV, tout aussi bien que,
chaque fois que le malheur des temps faisait qu'une milliardaire
épousait quelque prince dont le trisaïeul avait épousé, comme celui de
Mme de Guermantes, une fille de Louvois, une des joies de l'Américaine
était de pouvoir, dès une première visite à l'hôtel de Guermantes, où
elle était d'ailleurs plus ou moins mal reçue et plus ou moins bien
épluchée, dire «ma tante» à Mme de Guermantes, qui la laissait faire
avec un sourire maternel. Mais peu m'importait ce qu'était la
«naissance» pour M. de Guermantes et M. de Beauserfeuil; dans les
conversations qu'ils avaient à ce sujet, je ne cherchais qu'un plaisir
poétique. Sans le connaître eux-mêmes, ils me le procuraient comme
eussent fait des laboureurs ou des matelots parlant de culture et de
marées, réalités trop peu détachées d'eux-mêmes pour qu'ils puissent y
goûter la beauté que personnellement je me chargeais d'en extraire.
Parfois, plus que d'une race, c'était d'un fait particulier, d'une date,
que faisait souvenir un nom. En entendant M. de Guermantes rappeler que
la mère de M. de Bréauté était Choiseul et sa grand'mère Lucinge, je
crus voir, sous la chemise banale aux simples boutons de perle, saigner
dans deux globes de cristal ces augustes reliques: le coeur de Mme de
Praslin et du duc de Berri; d'autres étaient plus voluptueuses, les fins
et longs cheveux de Mme Tallien ou de Mme de Sabran.
Plus instruit que sa femme de ce qu'avaient été leurs ancêtres, M. de
Guermantes se trouvait posséder des souvenirs qui donnaient à sa
conversation un bel air d'ancienne demeure dépourvue de chefs-d'oeuvre
véritables, mais pleine de tableaux authentiques, médiocres et
majestueux, dont l'ensemble a grand air. Le prince d'Agrigente ayant
demandé pourquoi le prince X... avait dit, en parlant du duc d'Aumale,
«mon oncle», M. de Guermantes répondit: «Parce que le frère de sa mère,
le duc de Wurtemberg, avait épousé une fille de Louis-Philippe.» Alors
je contemplai toute une châsse, pareille à celles que peignaient
Carpaccio ou Memling, depuis le premier compartiment où la princesse,
aux fêtes des noces de son frère le duc d'Orléans, apparaissait habillée
d'une simple robe de jardin pour témoigner de sa mauvaise humeur d'avoir
vu repousser ses ambassadeurs qui étaient allés demander pour elle la
main du prince de Syracuse, jusqu'au dernier où elle vient d'accoucher
d'un garçon, le duc de Wurtemberg (le propre oncle du prince avec lequel
je venais de dîner), dans ce château de Fantaisie, un de ces lieux aussi
aristocratiques que certaines familles. Eux aussi, durant au delà d'une
génération, voient se rattacher à eux plus d'une personnalité
historique. Dans celui-là notamment vivent côte à côte les souvenirs de
la margrave de Bayreuth, de cette autre princesse un peu fantasque (la
soeur du duc d'Orléans) à qui on disait que le nom du château de son
époux plaisait, du roi de Bavière, et enfin du prince X..., dont il
était précisément l'adresse à laquelle il venait de demander au duc de
Guermantes de lui écrire, car il en avait hérité et ne le louait que
pendant les représentations de Wagner, au prince de Polignac, autre
«fantaisiste» délicieux. Quand M. de Guermantes, pour expliquer comment
il était parent de Mme d'Arpajon, était obligé, si loin et si
simplement, de remonter, par la chaîne et les mains unies de trois ou de
cinq aïeules, à Marie-Louise ou à Colbert, c'était encore la même chose
dans tous ces cas: un grand événement historique n'apparaissait au
passage que masqué, dénaturé, restreint, dans le nom d'une propriété,
dans les prénoms d'une femme, choisis tels parce qu'elle est la
petite-fille de Louis-Philippe et Marie-Amélie considérés non plus comme
roi et reine de France, mais seulement dans la mesure où, en tant que
grands-parents, ils laissèrent un héritage. (On voit, pour d'autres
raisons, dans un dictionnaire de l'oeuvre de Balzac où les personnages
les plus illustres ne figurent que selon leurs rapports avec la _Comédie
humaine_, Napoléon tenir une place bien moindre que Rastignac et la
tenir seulement parce qu'il a parlé aux demoiselles de Cinq-Cygne.)
Telle l'aristocratie, en sa construction lourde, percée de rares
fenêtres, laissant entrer peu de jour, montrant le même manque
d'envolée, mais aussi la même puissance massive et aveuglée que
l'architecture romane, enferme toute l'histoire, l'emmure, la renfrogne.
Ainsi les espaces de ma mémoire se couvraient peu à peu de noms qui, en
s'ordonnant, en se composant les uns relativement aux autres, en nouant
entre eux des rapports de plus en plus nombreux, imitaient ces oeuvres
d'art achevées où il n'y a pas une seule touche qui soit isolée, où
chaque partie tour à tour reçoit des autres sa raison d'être comme elle
leur impose la sienne.
Le nom de M. de Luxembourg étant revenu sur le tapis, l'ambassadrice de
Turquie raconta que le grand-père de la jeune femme (celui qui avait
cette immense fortune venue des farines et des pâtes) ayant invité M. de
Luxembourg à déjeuner, celui-ci avait refusé en faisant mettre sur
l'enveloppe: «M. de ***, meunier», à quoi le grand-père avait répondu:
«Je suis d'autant plus désolé que vous n'ayez pas pu venir, mon cher
ami, que j'aurais pu jouir de vous dans l'intimité, car nous étions dans
l'intimité, nous étions en petit comité et il n'y aurait eu au repas que
le meunier, son fils et vous.» Cette histoire était non seulement
odieuse pour moi, qui savais l'impossibilité morale que mon cher M. de
Nassau écrivît au grand-père de sa femme (duquel du reste il savait
devoir hériter) en le qualifiant de «meunier»; mais encore la stupidité
éclatait dès les premiers mots, l'appellation de meunier étant trop
évidemment placée pour amener le titre de la fable de La Fontaine. Mais
il y a dans le faubourg Saint-Germain une niaiserie telle, quand la
malveillance l'aggrave, que chacun trouva que c'était envoyé et que le
grand-père, dont tout le monde déclara aussitôt de confiance que c'était
un homme remarquable, avait montré plus d'esprit que son petit-gendre.
Le duc de Châtellerault voulut profiter de cette histoire pour raconter
celle que j'avais entendue au café: «Tout le monde se couchait», mais
dès les premiers mots et quand il eut dit la prétention de M. de
Luxembourg que, devant sa femme, M. de Guermantes se levât, la duchesse
l'arrêta et protesta: «Non, il est bien ridicule, mais tout de même pas
à ce point.» J'étais intimement persuadé que toutes les histoires
relatives à M. de Luxembourg étaient pareillement fausses et que,
chaque fois que je me trouverais en présence d'un des acteurs ou des
témoins, j'entendrais le même démenti. Je me demandai cependant si celui
de Mme de Guermantes était dû au souci de la vérité ou à l'amour-propre.
En tout cas, ce dernier céda devant la malveillance, car elle ajouta en
riant: «Du reste, j'ai eu ma petite avanie aussi, car il m'a invitée à
goûter, désirant me faire connaître la grande-duchesse de Luxembourg;
c'est ainsi qu'il a le bon goût d'appeler sa femme en écrivant à sa
tante. Je lui ai répondu mes regrets et j'ai ajouté: «Quant à «la
grande-duchesse de Luxembourg», entre guillemets, dis-lui que si elle
vient me voir je suis chez moi après 5 heures tous les jeudis.» J'ai
même eu une seconde avanie. Étant à Luxembourg je lui ai téléphoné de
venir me parler à l'appareil. Son Altesse allait déjeuner, venait de
déjeuner, deux heures se passèrent sans résultat et j'ai usé alors d'un
autre moyen: «Voulez-vous dire au comte de Nassau de venir me parler?»
Piqué au vif, il accourut à la minute même.» Tout le monde rit du récit
de la duchesse et d'autres analogues, c'est-à-dire, j'en suis convaincu,
de mensonges, car d'homme plus intelligent, meilleur, plus fin,
tranchons le mot, plus exquis que ce Luxembourg-Nassau, je n'en ai
jamais rencontré. La suite montrera que c'était moi qui avais raison. Je
dois reconnaître qu'au milieu de toutes ses «rosseries», Mme de
Guermantes eut pourtant une phrase gentille. «Il n'a pas toujours été
comme cela, dit-elle. Avant de perdre la raison, d'être, comme dans les
livres, l'homme qui se croit devenu roi, il n'était pas bête, et même,
dans les premiers temps de ses fiançailles, il en parlait d'une façon
assez sympathique comme d'un bonheur inespéré: «C'est un vrai conte de
fées, il faudra que je fasse mon entrée au Luxembourg dans un carrosse
de féerie», disait-il à son oncle d'Ornessan qui lui répondit, car, vous
savez, c'est pas grand le Luxembourg: «Un carrosse de féerie, je crains
que tu ne puisses pas entrer. Je te conseille plutôt la voiture aux
chèvres.» Non seulement cela ne fâcha pas Nassau, mais il fut le premier
à nous raconter le mot et à en rire.»
«Ornessan est plein d'esprit, il a de qui tenir, sa mère est Montjeu. Il
va bien mal, le pauvre Ornessan.» Ce nom eut la vertu d'interrompre les
fades méchancetés qui se seraient déroulées à l'infini. En effet M. de
Guermantes expliqua que l'arrière-grand'mère de M. d'Ornessan était la
soeur de Marie de Castille Montjeu, femme de Timoléon de Lorraine, et par
conséquent tante d'Oriane. De sorte que la conversation retourna aux
généalogies, cependant que l'imbécile ambassadrice de Turquie me
soufflait à l'oreille: «Vous avez l'air d'être très bien dans les
papiers du duc de Guermantes, prenez garde», et comme je demandais
l'explication: «Je veux dire, vous comprendrez à demi-mot, que c'est un
homme à qui on pourrait confier sans danger sa fille, mais non son
fils.» Or, si jamais homme au contraire aima passionnément et
exclusivement les femmes, ce fut bien le duc de Guermantes. Mais
l'erreur, la contre-vérité naïvement crue étaient pour l'ambassadrice
comme un milieu vital hors duquel elle ne pouvait se mouvoir. «Son frère
Mémé, qui m'est, du reste, pour d'autres raisons (il ne la saluait pas),
foncièrement antipathique, a un vrai chagrin des moeurs du duc. De même
leur tante Villeparisis. Ah! je l'adore. Voilà une sainte femme, le vrai
type des grandes dames d'autrefois. Ce n'est pas seulement la vertu
même, mais la réserve. Elle dit encore: «Monsieur» à l'ambassadeur
Norpois qu'elle voit tous les jours et qui, entre parenthèses, a laissé
un excellent souvenir en Turquie.»