--Mais oui, répondit en riant la duchesse, ravie par cet effet de

suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu'il

touche. Vous me direz qu'il ne touche justement qu'à ce qui... porte

bonheur! Mais il en fait quelque chose d'immense; il a le fumier épique!

C'est l'Homère de la vidange! Il n'a pas assez de majuscules pour écrire

le mot de Cambronne.

Malgré l'extrême fatigue qu'elle commençait à éprouver, la princesse

était ravie, jamais elle ne s'était sentie mieux. Elle n'aurait pas

échangé contre un séjour à Schoenbrunn, la seule chose pourtant qui la

flattât, ces divins dîners de Mme de Guermantes rendus tonifiants par

tant de sel.

--Il l'écrit avec un grand C, s'écria Mme d'Arpajon.

--Plutôt avec un grand M, je pense, ma petite, répondit Mme de

Guermantes, non sans avoir échangé avec son mari un regard gai qui

voulait dire: «Est-elle assez idiote!»

--Tenez, justement, me dit Mme de Guermantes en attachant sur moi un

regard souriant et doux et parce qu'en maîtresse de maison accomplie

elle voulait, sur l'artiste qui m'intéressait particulièrement, laisser

paraître son savoir et me donner au besoin l'occasion de faire montre du

mien, tenez, me dit-elle en agitant légèrement son éventail de plumes

tant elle était conscience à ce moment-là qu'elle exerçait pleinement

les devoirs de l'hospitalité et, pour ne manquer à aucun, faisant signe

aussi qu'on me redonnât des asperges sauce mousseline, tenez, je crois

justement que Zola a écrit une étude sur Elstir, ce peintre dont vous

avez été regarder quelques tableaux tout à l'heure, les seuls du reste

que j'aime de lui, ajouta-t-elle. En réalité, elle détestait la peinture

d'Elstir, mais trouvait d'une qualité unique tout ce qui était chez

elle. Je demandai à M. de Guermantes s'il savait le nom du monsieur qui

figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que

j'avais reconnu pour le même dont les Guermantes possédaient tout à côté

le portrait d'apparat, datant à peu près de cette même période où la

personnalité d'Elstir n'était pas encore complètement dégagée et

s'inspirait un peu de Manet. «Mon Dieu, me répondit-il, je sais que

c'est un homme qui n'est pas un inconnu ni un imbécile dans sa

spécialité, mais je suis brouillé avec les noms. Je l'ai là sur le bout

de la langue, monsieur... monsieur... enfin peu importe, je ne sais

plus. Swann vous dirait cela, c'est lui qui a fait acheter ces machines

à Mme de Guermantes, qui est toujours trop aimable, qui a toujours trop

peur de contrarier si elle refuse quelque chose; entre nous, je crois

qu'il nous a collé des croûtes. Ce que je peux vous dire, c'est que ce

monsieur est pour M. Elstir une espèce de Mécène qui l'a lancé, et l'a

souvent tiré d'embarras en lui commandant des tableaux. Par

reconnaissance--si vous appelez cela de la reconnaissance, ça dépend des

goûts--il l'a peint dans cet endroit-là où avec son air endimanché il

fait un assez drôle d'effet. Ça peut être un pontife très calé, mais il

ignore évidemment dans quelles circonstances on met un chapeau haut de

forme. Avec le sien, au milieu de toutes ces filles en cheveux, il a

l'air d'un petit notaire de province en goguette. Mais dites donc, vous

me semblez tout à fait féru de ces tableaux. Si j'avais su ça, je me

serais tuyauté pour vous répondre. Du reste, il n'y a pas lieu de se

mettre autant martel en tête pour creuser la peinture de M. Elstir que

s'il s'agissait de la _Source_ d'Ingres ou des _Enfants d'Édouard_ de

Paul Delaroche. Ce qu'on apprécie là dedans, c'est que c'est finement

observé, amusant, parisien, et puis on passe. Il n'y a pas besoin d'être

un érudit pour regarder ça. Je sais bien que ce sont de simples

pochades, mais je ne trouve pas que ce soit assez travaillé. Swann avait

le toupet de vouloir nous faire acheter une _Botte d'Asperges_. Elles

sont même restées ici quelques jours. Il n'y avait que cela dans le

tableau, une botte d'asperges précisément semblables à celles que vous

êtes en train d'avaler. Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges

de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une

botte d'asperges! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs! Je

l'ai trouvée roide. Dès qu'à ces choses-là il ajoute des personnages,

cela a un côté canaille, pessimiste, qui me déplaît. Je suis étonné de

voir un esprit fin, un cerveau distingué comme vous, aimer cela.»

--Mais je ne sais pas pourquoi vous dites cela, Basin, dit la duchesse

qui n'aimait pas qu'on dépréciât ce que ses salons contenaient. Je suis

loin de tout admettre sans distinction dans les tableaux d'Elstir. Il y

a à prendre et à laisser. Mais ce n'est toujours pas sans talent. Et il

faut avouer que ceux que j'ai achetés sont d'une beauté rare.

--Oriane, dans ce genre-là je préfère mille fois la petite étude de M.

Vibert que nous avons vue à l'Exposition des aquarellistes. Ce n'est

rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y

a de l'esprit jusqu'au bout des ongles: ce missionnaire décharné, sale,

devant ce prélat douillet qui fait jouer son petit chien, c'est tout un

petit poème de finesse et même de profondeur.

--Je crois que vous connaissez M. Elstir, me dit la duchesse. L'homme

est agréable.

--Il est intelligent, dit le duc, on est étonné, quand on cause avec

lui, que sa peinture soit si vulgaire.

--Il est plus qu'intelligent, il est même assez spirituel, dit la

duchesse de l'air entendu et dégustateur d'une personne qui s'y connaît.

--Est-ce qu'il n'avait pas commencé un portrait de vous, Oriane? demanda

la princesse de Parme.

--Si, en rouge écrevisse, répondit Mme de Guermantes, mais ce n'est pas

cela qui fera passer son nom à la postérité. C'est une horreur, Basin

voulait le détruire. Cette phrase-là, Mme de Guermantes la disait

souvent. Mais d'autres fois, son appréciation était autre: «Je n'aime

pas sa peinture, mais il a fait autrefois un beau portrait de moi.» L'un

de ces jugements s'adressait d'habitude aux personnes qui parlaient à la

duchesse de son portrait, l'autre à ceux qui ne lui en parlaient pas et

à qui elle désirait en apprendre l'existence. Le premier lui était

inspiré par la coquetterie, le second par la vanité.

--Faire une horreur avec un portrait de vous! Mais alors ce n'est pas un

portrait, c'est un mensonge: moi qui sais à peine tenir un pinceau, il

me semble que si je vous peignais, rien qu'en représentant ce que je

vois je ferais un chef-d'oeuvre, dit naïvement la princesse de Parme.

--Il me voit probablement comme je me vois, c'est-à-dire dépourvue

d'agrément, dit Mme de Guermantes avec le regard à la fois mélancolique,

modeste et câlin qui lui parut le plus propre à la faire paraître autre

que ne l'avait montrée Elstir.

--Ce portrait ne doit pas déplaire à Mme de Gallardon, dit le duc.

--Parce qu'elle ne s'y connaît pas en peinture? demanda la princesse de

Parme qui savait que Mme de Guermantes méprisait infiniment sa cousine.

Mais c'est une très bonne femme n'est-ce pas? Le duc prit un air

d'étonnement profond. «Mais voyons, Basin, vous ne voyez pas que la

princesse se moque de vous (la princesse n'y songeait pas). Elle sait

aussi bien que vous que Gallardonette est une vieille _poison_», reprit

Mme de Guermantes, dont le vocabulaire, habituellement limité à toutes

ces vieilles expressions, était savoureux comme ces plats possibles à

découvrir dans les livres délicieux de Pampille, mais dans la réalité

devenus si rares, où les gelées, le beurre, le jus, les quenelles sont

authentiques, ne comportent aucun alliage, et même où on fait venir le

sel des marais salants de Bretagne: à l'accent, au choix des mots on

sentait que le fond de conversation de la duchesse venait directement de

Guermantes. Par là, la duchesse différait profondément de son neveu

Saint-Loup, envahi par tant d'idées et d'expressions nouvelles; il est

difficile, quand on est troublé par les idées de Kant et la nostalgie de

Baudelaire, d'écrire le français exquis d'Henri IV, de sorte que la

pureté même du langage de la duchesse était un signe de limitation, et

qu'en elle, et l'intelligence et la sensibilité étaient restées fermées

à toutes les nouveautés. Là encore l'esprit de Mme de Guermantes me

plaisait justement par ce qu'il excluait (et qui composait précisément

la matière de ma propre pensée) et tout ce qu'à cause de cela même il

avait pu conserver, cette séduisante vigueur des corps souples qu'aucune

épuisante réflexion, nul souci moral ou trouble nerveux n'ont altérée.

Son esprit d'une formation si antérieure au mien, était pour moi

l'équivalent de ce que m'avait offert la démarche des jeunes filles de

la petite bande au bord de la mer. Mme de Guermantes m'offrait,

domestiquée et soumise par l'amabilité, par le respect envers les

valeurs spirituelles, l'énergie et le charme d'une cruelle petite fille

de l'aristocratie des environs de Combray, qui, dès son enfance, montait

à cheval, cassait les reins aux chats, arrachait l'oeil aux lapins et,

aussi bien qu'elle était restée une fleur de vertu, aurait pu, tant elle

avait les mêmes élégances, pas mal d'années auparavant, être la plus

brillante maîtresse du prince de Sagan. Seulement elle était incapable

de comprendre ce que j'avais cherché en elle--le charme du nom de

Guermantes--et le petit peu que j'y avais trouvé, un reste provincial de

Guermantes. Nos relations étaient-elles fondées sur un malentendu qui ne

pouvait manquer de se manifester dès que mes hommages, au lieu de

s'adresser à la femme relativement supérieure qu'elle se croyait être,

iraient vers quelque autre femme aussi médiocre et exhalant le même

charme involontaire? Malentendu si naturel et qui existera toujours

entre un jeune homme rêveur et une femme du monde, mais qui le trouble

profondément, tant qu'il n'a pas encore reconnu la nature de ses

facultés d'imagination et n'a pas pris son parti des déceptions

inévitables qu'il doit éprouver auprès des êtres, comme au théâtre, en

voyage et même en amour. M. de Guermantes ayant déclaré (suite aux

asperges d'Elstir et à celles qui venaient d'être servies après le

poulet financière) que les asperges vertes poussées à l'air et qui,

comme dit si drôlement l'auteur exquis qui signe E. de

Clermont-Tonnerre, «n'ont pas la rigidité impressionnante de leurs

soeurs» devraient être mangées avec des oeufs: «Ce qui plaît aux uns

déplaît aux autres, et _vice versa_», répondit M. de Bréauté. Dans la

province de Canton, en Chine, on ne peut pas vous offrir un plus fin

régal que des oeufs d'ortolan complètement pourris.» M. de Bréauté,

auteur d'une étude sur les Mormons, parue dans la _Revue des

Deux-Mondes_, ne fréquentait que les milieux les plus aristocratiques,

mais parmi eux seulement ceux qui avaient un certain renom

d'intelligence. De sorte qu'à sa présence, du moins assidue, chez une

femme, on reconnaissait si celle-ci avait un salon. Il prétendait

détester le monde et assurait séparément à chaque duchesse que c'était à

cause de son esprit et de sa beauté qu'il la recherchait. Toutes en

étaient, persuadées. Chaque fois que, la mort dans l'âme, il se

résignait à aller à une grande soirée chez la princesse de Parme, il les

convoquait toutes pour lui donner du courage et ne paraissait ainsi

qu'au milieu d'un cercle intime. Pour que sa réputation d'intellectuel

survécût à sa mondanité, appliquant certaines maximes de l'esprit des

Guermantes, il partait avec des dames élégantes faire de longs voyages

scientifiques à l'époque des bals, et quand une personne snob, par

conséquent sans situation encore, commençait à aller partout, il mettait

une obstination féroce à ne pas vouloir la connaître, à ne pas se

laisser présenter. Sa haine des snobs découlait de son snobisme, mais

faisait croire aux naïfs, c'est-à-dire à tout le monde, qu'il en était

exempt. «Babal sait toujours tout! s'écria la duchesse de Guermantes. Je

trouve charmant un pays où on veut être sûr que votre crémier vous vende

des oeufs bien pourris, des oeufs de l'année de la comète. Je me vois

d'ici y trempant ma mouillette beurrée. Je dois dire que cela arrive

chez la tante Madeleine (Mme de Villeparisis) qu'on serve des choses en

putréfaction, même des oeufs (et comme Mme d'Arpajon se récriait): Mais

voyons, Phili, vous le savez aussi bien que moi. Le poussin est déjà

dans l'oeuf. Je ne sais même pas comment ils ont la sagesse de s'y tenir.

Ce n'est pas une omelette, c'est un poulailler, mais au moins ce n'est

pas indiqué sur le menu. Vous avez bien fait de ne pas venir dîner

avant-hier, il y avait une barbue à l'acide phénique! Ça n'avait pas

l'air d'un service de table, mais d'un service de contagieux. Vraiment

Norpois pousse la fidélité jusqu'à l'héroïsme: il en a repris!»

--Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette

sortie à ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-être pour donner à un nom

israélite l'air plus étranger, ne prononça pas le _ch_ de Bloch comme un

_k_, mais comme dans _hoch_ en allemand) qui avait dit de je ne sais

plus quel _poite_ (poète) qu'il était sublime. Châtellerault avait beau

casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait les

coups de genou de mon neveu destinés à une jeune femme assise tout

contre lui (ici M. de Guermantes rougit légèrement). Il ne se rendait

pas compte qu'il agaçait notre tante avec ses «sublimes» donnés en

veux-tu en voilà. Bref, la tante Madeleine, qui n'a pas sa langue dans

sa poche, lui a riposté: «Hé, monsieur, que garderez-vous alors pour M.

de Bossuet.» (M. de Guermantes croyait que devant un nom célèbre,

monsieur et une particule étaient essentiellement ancien régime.)

C'était à payer sa place.

--Et qu'a répondu ce M. Bloch? demanda distraitement Mme de Guermantes,

qui, à court d'originalité à ce moment-là, crut devoir copier la

prononciation germanique de son mari.

--Ah! je vous assure que M. Bloch n'a pas demandé son reste, il court

encore.

--Mais oui, je me rappelle très bien vous avoir vu ce jour-là, me dit

d'un ton marqué Mme de Guermantes, comme si de sa part ce souvenir avait

quelque chose qui dût beaucoup me flatter. C'est toujours très

intéressant chez ma tante. A la dernière soirée où je vous ai justement

rencontré, je voulais vous demander si ce vieux monsieur qui a passé

près de nous n'était pas François Coppée. Vous devez savoir tous les

noms, me dit-elle avec une envie sincère pour mes relations poétiques et

aussi par amabilité à mon «égard», pour poser davantage aux yeux de ses

invités un jeune homme aussi versé dans la littérature. J'assurai à la

duchesse que je n'avais vu aucune figure célèbre à la soirée de Mme de

Villeparisis. «Comment! me dit étourdiment Mme de Guermantes, avouant

par là que son respect pour les gens de lettres et son dédain du monde

étaient plus superficiels qu'elle ne disait et peut-être même qu'elle ne

croyait, comment! il n'y avait pas de grands écrivains! Vous m'étonnez,

il y avait pourtant des têtes impossibles!» Je me souvenais très bien de

ce soir-là, à cause d'un incident absolument insignifiant. Mme de

Villeparisis avait présenté Bloch à Mme Alphonse de Rothschild, mais mon

camarade n'avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire à une

vieille Anglaise un peu folle, n'avait répondu que par monosyllabes aux

prolixes paroles de l'ancienne Beauté quand Mme de Villeparisis, la

présentant à quelqu'un d'autre, avait prononcé, très distinctement cette

fois: «la baronne Alphonse de Rothschild». Alors étaient entrées

subitement dans les artères de Bloch et d'un seul coup tant d'idées de

millions et de prestige, lesquelles eussent dû être prudemment

subdivisées, qu'il avait eu comme un coup au coeur, un transport au

cerveau et s'était écrié en présence de l'aimable vieille dame: «Si

j'avais su!» exclamation dont la stupidité l'avait empêché de dormir

pendant huit jours. Ce mot de Bloch avait peu d'intérêt, mais je m'en

souvenais comme preuve que parfois dans la vie, sous le coup d'une

émotion exceptionnelle, on dit ce que l'on pense. «Je crois que Mme de

Villeparisis n'est pas absolument... morale», dit la princesse de Parme,

qui savait qu'on n'allait pas chez la tante de la duchesse et, par ce

que celle-ci venait de dire, voyait qu'on pouvait en parler librement.

Mais Mme de Guermantes ayant l'air de ne pas approuver, elle ajouta:

--Mais à ce degré-là, l'intelligence fait tout passer.

--Mais vous vous faites de ma tante l'idée qu'on s'en fait généralement,

répondit la duchesse, et qui est, en somme, très fausse. C'est justement

ce que me disait Mémé pas plus tard qu'hier. Elle rougit, un souvenir

inconnu de moi embua ses yeux. Je fis la supposition que M. de Charlus

lui avait demandé de me désinviter, comme il m'avait fait prier par

Robert de ne pas aller chez elle. J'eus l'impression que la

rougeur--d'ailleurs incompréhensible pour moi--qu'avait eue le duc en

parlant à un moment de son frère ne pouvait pas être attribuée à la même

cause: «Ma pauvre tante! elle gardera la réputation d'une personne de

l'ancien régime, d'un esprit éblouissant et d'un dévergondage effréné.

Il n'y a pas d'intelligence plus bourgeoise, plus sérieuse, plus terne;

elle passera pour une protectrice des arts, ce qui veut dire qu'elle a

été la maîtresse d'un grand peintre, mais il n'a jamais pu lui faire

comprendre ce que c'était qu'un tableau; et quant à sa vie, bien loin

d'être une personne dépravée, elle était tellement faite pour le

mariage, elle était tellement née conjugale, que n'ayant pu conserver un

époux, qui était du reste une canaille, elle n'a jamais eu une liaison

qu'elle n'ait pris aussi au sérieux que si c'était une union légitime,

avec les mêmes susceptibilités, les mêmes colères, la même fidélité.

Remarquez que ce sont quelquefois les plus sincères, il y a en somme

plus d'amants que de maris inconsolables.»

--Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-frère Palamède dont

vous êtes en train de parler; il n'y a pas de maîtresse qui puisse rêver

d'être pleurée comme l'a été cette pauvre Mme de Charlus.

--Ah! répondit la duchesse, que Votre Altesse me permette de ne pas être

tout à fait de son avis. Tout le monde n'aime pas être pleuré de la même

manière, chacun a ses préférences.

--Enfin il lui a voué un vrai culte depuis sa mort. Il est vrai qu'on

fait quelquefois pour les morts des choses qu'on n'aurait pas faites

pour les vivants.

--D'abord, répondit Mme de Guermantes sur un ton rêveur qui contrastait

avec son intention gouailleuse, on va à leur enterrement, ce qu'on ne

fait jamais pour les vivants! M. de Guermantes regarda d'un air

malicieux M. de Bréauté comme pour le provoquer à rire de l'esprit de la

duchesse. «Mais enfin j'avoue franchement, reprit Mme de Guermantes, que

la manière dont je souhaiterais d'être pleurée par un homme que

j'aimerais, n'est pas celle de mon beau-frère.» La figure du duc se

rembrunit. Il n'aimait pas que sa femme portât des jugements à tort et à

travers, surtout sur M. de Charlus. «Vous êtes difficile. Son regret a

édifié tout le monde», dit-il d'un ton rogue. Mais la duchesse avait

avec son mari cette espèce de hardiesse des dompteurs ou des gens qui

vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l'irriter: «Eh bien, non,

qu'est-ce que vous voulez, c'est édifiant, je ne dis pas, il va tous

les jours au cimetière lui raconter combien de personnes il a eues à

déjeuner, il la regrette énormément, mais comme une cousine, comme une

grand'mère, comme une soeur. Ce n'est pas un deuil de mari. Il est vrai

que c'était deux saints, ce qui rend le deuil un peu spécial.» M. de

Guermantes, agacé du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec une

immobilité terrible des prunelles toutes chargées. «Ce n'est pas pour

dire du mal du pauvre Mémé, qui, entre parenthèses, n'était pas libre ce

soir, reprit la duchesse, je reconnais qu'il est bon comme personne, il

est délicieux, il a une délicatesse, un coeur comme les hommes n'en ont

pas généralement. C'est un coeur de femme, Mémé!»

--Ce que vous dites est absurde, interrompit vivement M. de Guermantes,

Mémé n'a rien d'efféminé, personne n'est plus viril que lui.

--Mais je ne vous dis pas qu'il soit efféminé le moins du monde.

Comprenez au moins ce que je dis, reprit la duchesse. Ah! celui-là, dès

qu'il croit qu'on veut toucher à son frère..., ajouta-t-elle en se

tournant vers la princesse de Parme.

--C'est très gentil, c'est délicieux à entendre. Il n'y a rien de si

beau que deux frères qui s'aiment, dit la princesse de Parme, comme

l'auraient fait beaucoup de gens du peuple, car on peut appartenir à une

famille princière, et à une famille par le sang, par l'esprit fort

populaire.

--Puisque nous parlions de votre famille, Oriane, dit la princesse, j'ai

vu hier votre neveu Saint-Loup; je crois qu'il voudrait vous demander un

service. Le duc de Guermantes fronça son sourcil jupitérien. Quand il

n'aimait pas rendre un service, il ne voulait pas que sa femme s'en

chargeât, sachant que cela reviendrait au même et que les personnes à

qui la duchesse avait été obligée de le demander l'inscriraient au débit

commun de ménage, tout aussi bien que s'il avait été demandé par le mari

seul.

--Pourquoi ne me l'a-t-il pas demandé lui-même? dit la duchesse, il est

resté deux heures ici, hier, et Dieu sait ce qu'il a pu être ennuyeux.

Il ne serait pas plus stupide qu'un autre s'il avait eu, comme tant de

gens du monde, l'intelligence de savoir rester bête. Seulement, c'est ce

badigeon de savoir qui est terrible. Il veut avoir une intelligence

ouverte... ouverte à toutes les choses qu'il ne comprend pas. Il vous

parle du Maroc, c'est affreux.

--Il ne veut pas y retourner, à cause de Rachel, dit le prince de Foix.

--Mais puisqu'ils ont rompu, interrompit M. de Bréauté.

--Ils ont si peu rompu que je l'ai trouvée il y a deux jours dans la

garçonnière de Robert; ils n'avaient pas l'air de gens brouillés, je

vous assure, répondit le prince de Foix qui aimait à répandre tous les

bruits pouvant faire manquer un mariage à Robert et qui d'ailleurs

pouvait être trompé par les reprises intermittentes d'une liaison en

effet finie.

--Cette Rachel m'a parlé de vous, je la vois comme ça en passant le

matin aux Champs-Élysées, c'est une espèce d'évaporée comme vous dites,

ce que vous appelez une dégrafée, une sorte de «Dame aux Camélias», au

figuré bien entendu.

Ce discours m'était tenu par le prince Von qui tenait à avoir l'air au

courant de la littérature française et des finesses parisiennes.

--Justement c'est à propos du Maroc... s'écria la princesse saisissant

précipitamment ce joint.

--Qu'est-ce qu'il peut vouloir pour le Maroc? demanda sévèrement M. de

Guermantes; Oriane ne peut absolument rien dans cet ordre-là, il le sait

bien.

--Il croit qu'il a inventé la stratégie, poursuivit Mme de Guermantes,

et puis il emploie des mots impossibles pour les moindres choses, ce qui

n'empêche pas qu'il fait des pâtés dans ses lettres. L'autre jour, il a

dit qu'il avait mangé des pommes de terre _sublimes_, et qu'il avait

trouvé à louer une baignoire _sublime_.

--Il parle latin, enchérit le duc.

--Comment, latin? demanda la princesse.

--Ma parole d'honneur! que Madame demande à Oriane si j'exagère.

--Mais comment, madame, l'autre jour il a dit dans une seule phrase,

d'un seul trait: «Je ne connais pas d'exemple de _Sic transit gloria

mundi_ plus touchant»; je dis la phrase à Votre Altesse parce qu'après

vingt questions et en faisant appel à des _linguistes_, nous sommes

arrivés à la reconstituer, mais Robert a jeté cela sans reprendre

haleine, on pouvait à peine distinguer qu'il y avait du latin là dedans,

il avait l'air d'un personnage du _Malade imaginaire_! Et tout ça

s'appliquait à la mort de l'impératrice d'Autriche!

--Pauvre femme! s'écria la princesse, quelle délicieuse créature

c'était.

--Oui, répondit la duchesse, un peu folle, un peu insensée, mais c'était

une très bonne femme, une gentille folle très aimable, je n'ai seulement

jamais compris pourquoi elle n'avait jamais acheté un râtelier qui tînt,

le sien se décrochait toujours avant la fin de ses phrases et elle était

obligée de les interrompre pour ne pas l'avaler.

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 11 / 20 段