fastueux. D'ailleurs ce n'est pas tellement bon que cela, ajouta Mme de
Guermantes, qui n'aimait pas beaucoup qu'on décernât le titre de
meilleure table de Paris à une autre qu'à la sienne. Avec ma cousine, il
arrive la même chose qu'avec les auteurs constipés qui pondent tous les
quinze ans une pièce en un acte ou un sonnet. C'est ce qu'on appelle des
petits chefs-d'oeuvre, des riens qui sont des bijoux, en un mot, la chose
que j'ai le plus en horreur. La cuisine chez Zénaïde n'est pas mauvaise,
mais on la trouverait plus quelconque si elle était moins parcimonieuse.
Il y a des choses que son chef fait bien, et puis il y a des choses
qu'il rate. J'y ai fait comme partout de très mauvais dîners, seulement
ils m'ont fait moins mal qu'ailleurs parce que l'estomac est au fond
plus sensible à la quantité qu'à la qualité.
--Enfin, pour finir, conclut le duc, Zénaïde insistait pour qu'Oriane
vînt déjeuner, et comme ma femme n'aime pas beaucoup sortir de chez
elle, elle résistait, s'informait si, sous prétexte de repas intime, on
ne l'embarquait pas déloyalement dans un grand tralala, et tâchait
vainement de savoir quels convives il y aurait à déjeuner. «Viens,
viens, insistait Zénaïde en vantant les bonnes choses qu'il y aurait à
déjeuner. Tu mangeras une purée de marrons, je ne te dis que ça, et il y
aura sept petites bouchées à la reine.--Sept petites bouchées, s'écria
Oriane. Alors c'est que nous serons au moins huit!»
Au bout de quelques instants, la princesse ayant compris laissa éclater
son rire comme un roulement de tonnerre. «Ah! nous serons donc huit,
c'est ravissant! Comme c'est bien rédigé!» dit-elle, ayant dans un
suprême effort retrouvé l'expression dont s'était servie Mme d'Épinay et
qui s'appliquait mieux cette fois.
--Oriane, c'est très joli ce que dit la princesse, elle dit que c'est
bien rédigé.
--Mais, mon ami, vous ne m'apprenez rien, je sais que la princesse est
très spirituelle, répondit Mme de Guermantes qui goûtait facilement un
mot quand à la fois il était prononcé par une Altesse et louangeait son
propre esprit. «Je suis très fière que Madame apprécie mes modestes
rédactions. D'ailleurs, je ne me rappelle pas avoir dit cela. Et si je
l'ai dit, c'était pour flatter ma cousine, car si elle avait sept
bouchées, les bouches, si j'ose m'exprimer ainsi, eussent dépassé la
douzaine.»
--Elle possédait tous les manuscrits de M. de Bornier, reprit, en
parlant de Mme d'Heudicourt, la princesse, qui voulait tâcher de faire
valoir les bonnes raisons qu'elle pouvait avoir de se lier avec elle.
--Elle a dû le rêver, je crois qu'elle ne le connaissait même pas, dit
la duchesse.
--Ce qui est surtout intéressant, c'est que ces correspondances sont de
gens à la fois des divers pays, continua la comtesse d'Arpajon qui,
alliée aux principales maisons ducales et même souveraines de l'Europe,
était heureuse de le rappeler.
--Mais si, Oriane, dit M. de Guermantes non sans intention. Vous vous
rappelez bien ce dîner où vous aviez M. de Bornier comme voisin!
--Mais, Basin, interrompit la duchesse, si vous voulez me dire que j'ai
connu M. de Bornier, naturellement, il est même venu plusieurs fois pour
me voir, mais je n'ai jamais pu me résoudre à l'inviter parce que
j'aurais été obligée chaque fois de faire désinfecter au formol. Quant à
ce dîner, je ne me le rappelle que trop bien, ce n'était pas du tout
chez Zénaïde, qui n'a pas vu Bornier de sa vie et qui doit croire, si on
lui parle de la _Fille de Roland_, qu'il s'agit d'une princesse
Bonaparte qu'on prétendait fiancée au fils du roi de Grèce; non, c'était
à l'ambassade d'Autriche. Le charmant Hoyos avait cru me faire plaisir
en flanquant sur une chaise à côté de moi cet académicien empesté. Je
croyais avoir pour voisin un escadron de gendarmes. J'ai été obligée de
me boucher le nez comme je pouvais pendant tout le dîner, je n'ai osé
respirer qu'au gruyère!
M. de Guermantes, qui avait atteint son but secret, examina à la dérobée
sur la figure des convives l'impression produite par le mot de la
duchesse.
--Vous parlez de correspondances, je trouve admirable celle de Gambetta,
dit la duchesse de Guermantes pour montrer qu'elle ne craignait pas de
s'intéresser à un prolétaire et à un radical. M. de Bréauté comprit tout
l'esprit de cette audace, regarda autour de lui d'un oeil à la fois
éméché et attendri, après quoi il essuya son monocle.
--Mon Dieu, c'était bougrement embêtant la _Fille de Roland_, dit M. de
Guermantes, avec la satisfaction que lui donnait le sentiment de sa
supériorité sur une oeuvre à laquelle il s'était tant ennuyé, peut-être
aussi par le _suave mari magno_ que nous éprouvons, au milieu d'un bon
dîner, à nous souvenir d'aussi terribles soirées. Mais il y avait
quelques beaux vers, un sentiment patriotique.
J'insinuai que je n'avais aucune admiration pour M. de Bornier. «Ah!
vous avez quelque chose à lui reprocher?» me demanda curieusement le duc
qui croyait toujours, quand on disait du mal d'un homme, que cela devait
tenir à un ressentiment personnel, et du bien d'une femme que c'était le
commencement d'une amourette.
--Je vois que vous avez une dent contre lui. Qu'est-ce qu'il vous a
fait? Racontez-nous ça! Mais si, vous devez avoir quelque cadavre entre
vous, puisque vous le dénigrez. C'est long la _Fille de Roland_ mais
c'est assez senti.
--Senti est très juste pour un auteur aussi odorant, interrompit
ironiquement Mme de Guermantes. Si ce pauvre petit s'est jamais trouvé
avec lui, il est assez compréhensible qu'il l'ait dans le nez!
--Je dois du reste avouer à Madame, reprit le duc en s'adressant à la
princesse de Parme, que, _Fille de Roland_ à part, en littérature et
même en musique je suis terriblement vieux jeu, il n'y a pas de si vieux
rossignol qui ne me plaise. Vous ne me croiriez peut-être pas, mais le
soir, si ma femme se met au piano, il m'arrive de lui demander un vieil
air d'Auber, de Boïeldieu, même de Beethoven! Voilà ce que j'aime. En
revanche, pour Wagner, cela m'endort immédiatement.
--Vous avez tort, dit Mme de Guermantes, avec des longueurs
insupportables Wagner avait du génie. _Lohengrin_ est un chef-d'oeuvre.
Même dans _Tristan_ il y a çà et là une page curieuse. Et le Choeur des
fileuses du _Vaisseau fantôme_ est une pure merveille.
--N'est-ce pas, Babal, dit M. de Guermantes en s'adressant à M. de
Bréauté, nous préférons: «Les rendez-vous de noble compagnie se donnent
tous en ce charmant séjour.» C'est délicieux. Et _Fra Diavolo_, et la
_Flûte enchantée_, et le _Chalet_, et les _Noces de Figaro_, et les
_Diamants de la Couronne_, voilà de la musique! En littérature, c'est la
même chose. Ainsi j'adore Balzac, le _Bal de Sceaux_, les _Mohicans de
Paris_.
--Ah! mon cher, si vous partez en guerre sur Balzac, nous ne sommes pas
prêts d'avoir fini, attendez, gardez cela pour un jour où Mémé sera là.
Lui, c'est encore mieux, il le sait par coeur.
Irrité de l'interruption de sa femme, le duc la tint quelques instants
sous le feu d'un silence menaçant. Et ses yeux de chasseur avaient l'air
de deux pistolets chargés. Cependant Mme d'Arpajon avait échangé avec la
princesse de Parme, sur la poésie tragique et autre, des propos qui ne
me parvinrent pas distinctement, quand j'entendis celui-ci prononcé par
Mme d'Arpajon: «Oh! tout ce que Madame voudra, je lui accorde qu'il nous
fait voir le monde en laid parce qu'il ne sait pas distinguer entre le
laid et le beau, ou plutôt parce que son insupportable vanité lui fait
croire que tout ce qu'il dit est beau, je reconnais avec Votre Altesse
que, dans la pièce en question, il y a des choses ridicules,
inintelligibles, des fautes de goût, que c'est difficile à comprendre,
que cela donne à lire autant de peine que si c'était écrit en russe ou
en chinois, car évidemment c'est tout excepté du français, mais quand on
a pris cette peine, comme on est récompensé, il y a tant d'imagination!»
De ce petit discours je n'avais pas entendu le début. Je finis par
comprendre non seulement que le poète incapable de distinguer le beau du
laid était Victor Hugo, mais encore que la poésie qui donnait autant de
peine à comprendre que du russe ou du chinois était: «Lorsque l'enfant
paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris», pièce de la
première époque du poète et qui est peut-être encore plus près de Mme
Deshoulières que du Victor Hugo de la _Légende des Siècles_. Loin de
trouver Mme d'Arpajon ridicule, je la vis (la première, de cette table
si réelle, si quelconque, où je m'étais assis avec tant de déception),
je la vis par les yeux de l'esprit sous ce bonnet de dentelles, d'où
s'échappent les boucles rondes de longs repentirs, que portèrent Mme de
Rémusat, Mme de Broglie, Mme de Saint-Aulaire, toutes les femmes si
distinguées qui dans leurs ravissantes lettres citent avec tant de
savoir et d'à propos Sophocle, Schiller et _l'Imitation,_ mais à qui les
premières poésies des romantiques causaient cet effroi et cette fatigue
inséparables pour ma grand'mère des derniers vers de Stéphane Mallarmé.
«Mme d'Arpajon aime beaucoup la poésie», dit à Mme de Guermantes la
princesse de Parme, impressionnée par le ton ardent avec lequel le
discours avait été prononcé.
--Non, elle n'y comprend absolument rien, répondit à voix basse Mme de
Guermantes, qui profita de ce que Mme d'Arpajon, répondant à une
objection du général de Beautreillis, était trop occupée de ses propres
paroles pour entendre celles que chuchota la duchesse. «Elle devient
littéraire depuis qu'elle est abandonnée. Je dirai à Votre Altesse que
c'est moi qui porte le poids de tout ça, parce que c'est auprès de moi
qu'elle vient gémir chaque fois que Basin n'est pas allé la voir,
c'est-à-dire presque tous les jours. Ce n'est tout de même pas ma faute
si elle l'ennuie, et je ne peux pas le forcer à aller chez elle, quoique
j'aimerais mieux qu'il lui fût un peu plus fidèle, parce que je la
verrais un peu moins. Mais elle l'assomme et ce n'est pas
extraordinaire. Ce n'est pas une mauvaise personne, mais elle est
ennuyeuse à un degré que vous ne pouvez pas imaginer. Elle me donne tous
les jours de tels maux de tête que je suis obligée de prendre chaque
fois un cachet de pyramidon. Et tout cela parce qu'il a plu à Basin
pendant un an de me trompailler avec elle. Et avoir avec cela un valet
de pied qui est amoureux d'une petite grue et qui fait des têtes si je
ne demande pas à cette jeune personne de quitter un instant son
fructueux trottoir pour venir prendre le thé avec moi! Oh! la vie est
assommante», conclut langoureusement la duchesse. Mme d'Arpajon
assommait surtout M. de Guermantes parce qu'il était depuis peu l'amant
d'une autre que j'appris être la marquise de Surgis-le-Duc. Justement le
valet de pied privé de son jour de sortie était en train de servir. Et
je pensai que, triste encore, il le faisait avec beaucoup de trouble,
car je remarquai qu'en passant les plats à M. de Châtellerault, il
s'acquittait si maladroitement de sa tâche que le coude du duc se trouva
cogner à plusieurs reprises le coude du servant. Le jeune duc ne se
fâcha nullement contre le valet de pied rougissant et le regarda au
contraire en riant de son oeil bleu clair. La bonne humeur me sembla
être, de la part du convive, une preuve de bonté. Mais l'insistance de
son rire me fit croire qu'au courant de la déception du domestique il
éprouvait peut-être au contraire une joie méchante. «Mais, ma chère,
vous savez que ce n'est pas une découverte que vous faites en nous
parlant de Victor Hugo, continua la duchesse en s'adressant cette fois à
Mme d'Arpajon qu'elle venait de voir tourner la tête d'un air inquiet.
N'espérez pas lancer ce débutant. Tout le monde sait qu'il a du talent.
Ce qui est détestable c'est le Victor Hugo de la fin, la _Légende des
Siècles_, je ne sais plus les titres. Mais les _Feuilles d'Automne_, les
_Chants du Crépuscule_, c'est souvent d'un poète, d'un vrai poète. Même
dans les _Contemplations_, ajouta la duchesse, que ses interlocuteurs
n'osèrent pas contredire et pour cause, il y a encore de jolies choses.
Mais j'avoue que j'aime autant ne pas m'aventurer après le _Crépuscule_!
Et puis dans les belles poésies de Victor Hugo, et il y en a, on
rencontre souvent une idée, même une idée profonde.» Et avec un
sentiment juste, faisant sortir la triste pensée de toutes les forces de
son intonation, la posant au delà de sa voix, et fixant devant elle un
regard rêveur et charmant, la duchesse dit lentement: «Tenez:
_La douleur est un fruit, Dieu ne le fait pas croître
Sur la branche trop faible encor pour le porter_,
ou bien encore:
_Les morts durent bien peu,
Hélas, dans le cercueil ils tombent en poussière
Moins vite qu'en nos coeurs_!»
Et tandis qu'un sourire désenchanté fronçait d'une gracieuse sinuosité
sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur Mme d'Arpajon le regard
rêveur de ses yeux clairs et charmants. Je commençais à les connaître,
ainsi que sa voix, si lourdement traînante, si âprement savoureuse. Dans
ces yeux et dans cette voix je retrouvais beaucoup de la nature de
Combray. Certes, dans l'affectation avec laquelle cette voix faisait
apparaître par moments une rudesse de terroir, il y avait bien des
choses: l'origine toute provinciale d'un rameau de la famille de
Guermantes, resté plus longtemps localisé, plus hardi, plus sauvageon,
plus provocant; puis l'habitude de gens vraiment distingués et de gens
d'esprit, qui savent que la distinction n'est pas de parler du bout des
lèvres, et aussi de nobles fraternisant plus volontiers avec leurs
paysans qu'avec des bourgeois; toutes particularités que la situation de
reine de Mme de Guermantes lui avait permis d'exhiber plus facilement,
de faire sortir toutes voiles dehors. Il paraît que cette même voix
existait chez des soeurs à elle, qu'elle détestait, et qui, moins
intelligentes et presque bourgeoisement mariées, si on peut se servir de
cet adverbe quand il s'agit d'unions avec des nobles obscurs, terrés
dans leur province ou à Paris, dans un faubourg Saint-Germain sans
éclat, possédaient aussi cette voix mais l'avaient refrénée, corrigée,
adoucie autant qu'elles pouvaient, de même qu'il est bien rare qu'un
d'entre nous ait le toupet de son originalité et ne mette pas son
application à ressembler aux modèles les plus vantés. Mais Oriane était
tellement plus intelligente, tellement plus riche, surtout tellement
plus à la mode que ses soeurs, elle avait si bien, comme princesse des
Laumes, fait la pluie et le beau temps auprès du prince de Galles,
qu'elle avait compris que cette voix discordante c'était un charme, et
qu'elle en avait fait, dans l'ordre du monde, avec l'audace de
l'originalité et du succès, ce que, dans l'ordre du théâtre, une Réjane,
une Jeanne Granier (sans comparaison du reste naturellement entre la
valeur et le talent de ces deux artistes) ont fait de la leur, quelque
chose d'admirable et de distinctif que peut-être des soeurs Réjane et
Granier, que personne n'a jamais connues, essayèrent de masquer comme un
défaut.
A tant de raisons de déployer son originalité locale, les écrivains
préférés de Mme de Guermantes: Mérimée, Meilhac et Halévy, étaient venus
ajouter, avec le respect du naturel, un désir de prosaïsme par où elle
atteignait à la poésie et un esprit purement de société qui ressuscitait
devant moi des paysages. D'ailleurs la duchesse était fort capable,
ajoutant à ces influences une recherche artiste, d'avoir choisi pour la
plupart des mots la prononciation qui lui semblait le plus
_Ile-de-France_, le plus _Champenoise_, puisque, sinon tout à fait au
degré de sa belle-soeur Marsantes, elle n'usait guère que du pur
vocabulaire dont eût pu se servir un vieil auteur français. Et quand on
était fatigué du composite et bigarré langage moderne, c'était, tout en
sachant qu'elle exprimait bien moins de choses, un grand repos d'écouter
la causerie de Mme de Guermantes,--presque le même, si l'on était seul
avec elle et qu'elle restreignît et clarifiât encore son flot, que celui
qu'on éprouve à entendre une vieille chanson. Alors en regardant, en
écoutant Mme de Guermantes, je voyais, prisonnier dans la perpétuelle et
quiète après-midi de ses yeux, un ciel d'Ile-de-France ou de Champagne
se tendre, bleuâtre, oblique, avec le même angle d'inclinaison qu'il
avait chez Saint-Loup.
Ainsi, par ces diverses formations, Mme de Guermantes exprimait à la
fois la plus ancienne France aristocratique, puis, beaucoup plus tard,
la façon dont la duchesse de Broglie aurait pu goûter et blâmer Victor
Hugo sous la monarchie de juillet, enfin un vif goût de la littérature
issue de Mérimée et de Meilhac. La première de ces formations me
plaisait mieux que la seconde, m'aidait davantage à réparer la déception
du voyage et de l'arrivée dans ce faubourg Saint-Germain, si différent
de ce que j'avais cru, mais je préférais encore la seconde à la
troisième. Or, tandis que Mme de Guermantes était Guermantes presque
sans le vouloir, son Pailleronisme, son goût pour Dumas fils étaient
réfléchis et voulus. Comme ce goût était à l'opposé du mien, elle
fournissait à mon esprit de la littérature quand elle me parlait du
faubourg Saint-Germain, et ne me paraissait jamais si stupidement
faubourg Saint-Germain que quand elle me parlait littérature.
Émue par les derniers vers, Mme d'Arpajon s'écria:
--Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière! Monsieur, il faudra que
vous m'écriviez cela sur mon éventail, dit-elle à M. de Guermantes.
--Pauvre femme, elle me fait de la peine! dit la princesse de Parme à
Mme de Guermantes.
--Non, que madame ne s'attendrisse pas, elle n'a que ce qu'elle mérite.
--Mais... pardon de vous dire cela à vous... cependant elle l'aime
vraiment!
--Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu'elle l'aime
comme elle croit en ce moment qu'elle cite du Victor Hugo parce qu'elle
dit un vers de Musset. Tenez, ajouta la duchesse sur un ton
mélancolique, personne plus que moi ne serait touchée par un sentiment
vrai. Mais je vais vous donner un exemple. Hier, elle a fait une scène
terrible à Basin. Votre Altesse croit peut-être que c'était parce qu'il
en aime d'autres, parce qu'il ne l'aime plus; pas du tout, c'était parce
qu'il ne veut pas présenter ses fils au Jockey! Madame trouve-t-elle que
ce soit d'une amoureuse? Non! Je vous dirai plus, ajouta Mme de
Guermantes avec précision, c'est une personne d'une rare insensibilité.
Cependant c'est l'oeil brillant de satisfaction que M. de Guermantes
avait écouté sa femme parler de Victor Hugo à «brûle-pourpoint» et en
citer ces quelques vers. La duchesse avait beau l'agacer souvent, dans
des moments comme ceux-ci il était fier d'elle. «Oriane est vraiment
extraordinaire. Elle peut parler de tout, elle a tout lu. Elle ne
pouvait pas deviner que la conversation tomberait ce soir sur Victor
Hugo. Sur quelque sujet qu'on l'entreprenne, elle est prête, elle peut
tenir tête aux plus savants. Ce jeune homme doit être subjugué.
--Mais changeons de conversation, ajouta Mme de Guermantes, parce
qu'elle est très susceptible. Vous devez me trouver bien démodée,
reprit-elle en s'adressant à moi, je sais qu'aujourd'hui c'est considéré
comme une faiblesse d'aimer les idées en poésie, la poésie où il y a une
pensée.
--C'est démodé? dit la princesse de Parme avec le léger saisissement que
lui causait cette vague nouvelle à laquelle elle ne s'attendait pas,
bien qu'elle sût que la conversation de la duchesse de Guermantes lui
réservât toujours ces chocs successifs et délicieux, cet essoufflant
effroi, cette saine fatigue après lesquels elle pensait instinctivement
à la nécessité de prendre un bain de pieds dans une cabine et de marcher
vite pour «faire la réaction».
--Pour ma part, non, Oriane, dit Mme de Brissac, je n'en veux pas à
Victor Hugo d'avoir des idées, bien au contraire, mais de les chercher
dans ce qui est monstrueux. Au fond c'est lui qui nous a habitués au
laid en littérature. Il y a déjà bien assez de laideurs dans la vie.
Pourquoi au moins ne pas les oublier pendant que nous lisons? Un
spectacle pénible dont nous nous détournerions dans la vie, voilà ce qui
attire Victor Hugo.
--Victor Hugo n'est pas aussi réaliste que Zola, tout de même? demanda
la princesse de Parme. Le nom de Zola ne fit pas bouger un muscle dans
le visage de M. de Beautreillis. L'antidreyfusisme du général était trop
profond pour qu'il cherchât à l'exprimer. Et son silence bienveillant
quand on abordait ces sujets touchait les profanes par la même
délicatesse qu'un prêtre montre en évitant de vous parler de vos devoirs
religieux, un financier en s'appliquant à ne pas recommander les
affaires qu'il dirige, un hercule en se montrant doux et en ne vous
donnant pas de coups de poings.
--Je sais que vous êtes parent de l'amiral Jurien de la Gravière, me dit
d'un air entendu Mme de Varambon, la dame d'honneur de la princesse de
Parme, femme excellente mais bornée, procurée à la princesse de Parme
jadis par la mère du duc. Elle ne m'avait pas encore adressé la parole
et je ne pus jamais dans la suite, malgré les admonestations de la
princesse de Parme et mes propres protestations, lui ôter de l'esprit
l'idée que je n'avais quoi que ce fût à voir avec l'amiral académicien,
lequel m'était totalement inconnu. L'obstination de la dame d'honneur de
la princesse de Parme à voir en moi un neveu de l'amiral Jurien de la
Gravière avait en soi quelque chose de vulgairement risible. Mais
l'erreur qu'elle commettait n'était que le type excessif et desséché de
tant d'erreurs plus légères, mieux nuancées, involontaires ou voulues,
qui accompagnent notre nom dans la «fiche» que le monde établit
relativement à nous. Je me souviens qu'un ami des Guermantes, ayant
vivement manifesté son désir de me connaître, me donna comme raison que
je connaissais très bien sa cousine, Mme de Chaussegros, «elle est
charmante, elle vous aime beaucoup». Je me fis un scrupule, bien vain,
d'insister sur le fait qu'il y avait erreur, que je ne connaissais pas
Mme de Chaussegros. «Alors c'est sa soeur que vous connaissez, c'est la
même chose. Elle vous a rencontré en Écosse.» Je n'étais jamais allé en
Écosse et pris la peine inutile d'en avertir par honnêteté mon
interlocuteur. C'était Mme de Chaussegros elle-même qui avait dit me
connaître, et le croyait sans doute de bonne foi, à la suite d'une
confusion première, car elle ne cessa jamais plus de me tendre la main
quand elle m'apercevait. Et comme, en somme, le milieu que je
fréquentais était exactement celui de Mme de Chaussegros, mon humilité
ne rimait à rien. Que je fusse intime avec les Chaussegros était,
littéralement, une erreur, mais, au point de vue social, un équivalent
de ma situation, si on peut parler de situation pour un aussi jeune
homme que j'étais. L'ami des Guermantes eut donc beau ne me dire que des
choses fausses sur moi, il ne me rabaissa ni ne me suréleva (au point de
vue mondain) dans l'idée qu'il continua à se faire de moi. Et somme
toute, pour ceux qui ne jouent pas la comédie, l'ennui de vivre toujours
dans le même personnage est dissipé un instant, comme si l'on montait
sur les planches, quand une autre personne se fait de vous une idée
fausse, croit que nous sommes liés avec une dame que nous ne connaissons
pas et que nous sommes notés pour avoir connue au cours d'un charmant
voyage que nous n'avons jamais fait. Erreurs multiplicatrices et
aimables quand elles n'ont pas l'inflexible rigidité de celle que
commettait et commit toute sa vie, malgré mes dénégations, l'imbécile
dame d'honneur de Mme de Parme, fixée pour toujours à la croyance que
j'étais parent de l'ennuyeux amiral Jurien de la Gravière. «Elle n'est
pas très forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop de
libations, je la crois légèrement sous l'influence de Bacchus.» En
réalité Mme de Varambon n'avait bu que de l'eau, mais le duc aimait à
placer ses locutions favorites. «Mais Zola n'est pas un réaliste,
madame! c'est un poète!» dit Mme de Guermantes, s'inspirant des études
critiques qu'elle avait lues dans ces dernières années et les adaptant à
son génie personnel. Agréablement bousculée jusqu'ici, au cours du bain
d'esprit, un bain agité pour elle, qu'elle prenait ce soir, et qu'elle
jugeait devoir lui être particulièrement salutaire, se laissant porter
par les paradoxes qui déferlaient l'un après l'autre, devant celui-ci,
plus énorme que les autres, la princesse de Parme sauta par peur d'être
renversée. Et ce fut d'une voix entrecoupée, comme si elle perdait sa
respiration, qu'elle dit:
--Zola un poète!