de Guermantes. Les Courvoisier n'en revenaient pas, mais les Guermantes,
sans imiter, approuvaient. «Naturellement tout le monde n'est pas en
position comme Oriane de rompre avec tous les usages. Mais d'un côté on
ne peut pas dire qu'elle ait tort de vouloir montrer que nous exagérons
en nous mettant à plat ventre devant ces étrangers dont on ne sait pas
toujours d'où ils viennent.» Naturellement, sachant les commentaires que
ne manqueraient pas de provoquer l'une ou l'autre attitude, Mme de
Guermantes avait autant de plaisir à entrer dans une fête où on n'osait
pas compter sur elle, qu'à rester chez soi ou à passer la soirée avec
son mari au théâtre, le soir d'une fête où «tout le monde allait», ou
bien, quand on pensait qu'elle éclipserait les plus beaux diamants par
un diadème historique, d'entrer sans un seul bijou et dans une autre
tenue que celle qu'on croyait à tort de rigueur. Bien qu'elle fût
antidreyfusarde (tout en croyant à l'innocence de Dreyfus, de même
qu'elle passait sa vie dans le monde tout en ne croyant qu'aux idées),
elle avait produit une énorme sensation à une soirée chez la princesse
de Ligne, d'abord en restant assise quand toutes les dames s'étaient
levées à l'entrée du général Mercier, et ensuite en se levant et en
demandant ostensiblement ses gens quand un orateur nationaliste avait
commencé une conférence, montrant par là qu'elle ne trouvait pas que le
monde fût fait pour parler politique; toutes les têtes s'étaient
tournées vers elle à un concert du Vendredi Saint où, quoique
voltairienne, elle n'était pas restée parce qu'elle avait trouvé
indécent qu'on mît en scène le Christ. On sait ce qu'est, même pour les
plus grandes mondaines, le moment de l'année où les fêtes commencent: au
point que la marquise d'Amoncourt, laquelle, par besoin de parler, manie
psychologique, et aussi manque de sensibilité, finissait souvent par
dire des sottises, avait pu répondre à quelqu'un qui était venu la
condoléancer sur la mort de son père, M. de Montmorency: «C'est
peut-être encore plus triste qu'il vous arrive un chagrin pareil au
moment où on a à sa glace des centaines de cartes d'invitations.» Eh
bien, à ce moment de l'année, quand on invitait à dîner la duchesse de
Guermantes en se pressant pour qu'elle ne fût pas déjà retenue, elle
refusait pour la seule raison à laquelle un mondain n'eût jamais pensé:
elle allait partir en croisière pour visiter les fjords de la Norvège,
qui l'intéressaient. Les gens du monde en furent stupéfaits, et sans se
soucier d'imiter la duchesse éprouvèrent pourtant de son action l'espèce
de soulagement qu'on a dans Kant quand, après la démonstration la plus
rigoureuse du déterminisme, on découvre qu'au-dessus du monde de la
nécessité il y a celui de la liberté. Toute invention dont on ne s'était
jamais avisé excite l'esprit, même des gens qui ne savent pas en
profiter. Celle de la navigation à vapeur était peu de chose auprès
d'user de la navigation à vapeur à l'époque sédentaire de la _season_.
L'idée qu'on pouvait volontairement renoncer à cent dîners ou déjeuners
en ville, au double de «thés», au triple de soirées, aux plus brillants
lundis de l'Opéra et mardis des Français pour aller visiter les fjords
de la Norvège ne parut pas aux Courvoisier plus explicable que _Vingt
mille lieues sous les Mers_, mais leur communiqua la même sensation
d'indépendance et de charme. Aussi n'y avait-il pas de jour où l'on
n'entendît dire, non seulement «vous connaissez le dernier mot
d'Oriane?», mais «vous savez la dernière d'Oriane?» Et de la «dernière
d'Oriane», comme du dernier «mot» d'Oriane, on répétait: «C'est bien
d'Oriane»; «c'est de l'Oriane tout pur.» La dernière d'Oriane, c'était,
par exemple, qu'ayant à répondre au nom d'une société patriotique au
cardinal X..., évêque de Maçon (que d'habitude M. de Guermantes, quand
il parlait de lui, appelait «Monsieur de Mascon», parce que le duc
trouvait cela vieille France), comme chacun cherchait à imaginer
comment la lettre serait tournée, et trouvait bien les premiers mots:
«Éminence» ou «Monseigneur», mais était embarrassé devant le reste, la
lettre d'Oriane, à l'étonnement de tous, débutait par «Monsieur le
cardinal» à cause d'un vieil usage académique, ou par «Mon cousin», ce
terme étant usité entre les princes de l'Église, les Guermantes et les
souverains qui demandaient à Dieu d'avoir les uns et les autres «dans sa
sainte et digne garde». Pour qu'on parlât d'une «dernière d'Oriane», il
suffisait qu'à une représentation où il y avait tout Paris et où on
jouait une fort jolie pièce, comme on cherchait Mme de Guermantes dans
la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de tant
d'autres qui l'avaient invitée, on la trouvât seule, en noir, avec un
tout petit chapeau, à un fauteuil où elle était arrivée pour le lever du
rideau. «On entend mieux pour une pièce qui en vaut la peine»,
expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et à l'émerveillement des
Guermantes et de la princesse de Parme, qui découvraient subitement que
le «genre» d'entendre le commencement d'une pièce était plus nouveau,
marquait plus d'originalité et d'intelligence (ce qui n'était pas pour
étonner de la part d'Oriane) que d'arriver pour le dernier acte après un
grand dîner et une apparition dans une soirée. Tels étaient les
différents genres d'étonnement auxquels la princesse de Parme savait
qu'elle pouvait se préparer si elle posait une question littéraire ou
mondaine à Mme de Guermantes, et qui faisaient que, pendant ces dîners
chez la duchesse, l'Altesse ne s'aventurait sur le moindre sujet qu'avec
la prudence inquiète et ravie de la baigneuse émergeant entre deux
«lames».
Parmi les éléments qui, absents des deux ou trois autres salons à peu
près équivalents qui étaient à la tête du faubourg Saint-Germain,
différenciaient d'eux le salon de la duchesse de Guermantes, comme
Leibniz admet que chaque monade en reflétant tout l'univers y ajoute
quelque chose de particulier, un des moins sympathiques était
habituellement fourni par une ou deux très belles femmes qui n'avaient
de titre à être là que leur beauté, l'usage qu'avait fait d'elles M. de
Guermantes, et desquelles la présence révélait aussitôt, comme dans
d'autres salons tels tableaux inattendus, que dans celui-ci le mari
était un ardent appréciateur des grâces féminines. Elles se
ressemblaient toutes un peu; car le duc avait le goût des femmes
grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d'un genre intermédiaire
entre la _Vénus de Milo_ et la _Victoire de Samothrace;_ souvent
blondes, rarement brunes, quelquefois rousses, comme la plus récente,
laquelle était à ce dîner, cette vicomtesse d'Arpajon qu'il avait tant
aimée qu'il la força longtemps à lui envoyer jusqu'à dix télégrammes par
jour (ce qui agaçait un peu la duchesse), correspondait avec elle par
pigeons voyageurs quand il était à Guermantes, et de laquelle enfin il
avait été pendant longtemps si incapable de se passer, qu'un hiver qu'il
avait dû passer à Parme, il revenait chaque semaine à Paris, faisant
deux jours de voyage pour la voir.
D'ordinaire, ces belles figurantes avaient été ses maîtresses mais ne
l'étaient plus (c'était le cas pour Mme d'Arpajon) ou étaient sur le
point de cesser de l'être. Peut-être cependant le prestige qu'exerçaient
sur elle la duchesse et l'espoir d'être reçues dans son salon,
quoiqu'elles appartinssent elles-mêmes à des milieux fort
aristocratiques mais de second plan, les avaient-elles décidées, plus
encore que la beauté et la générosité de celui-ci, à céder aux désirs du
duc. D'ailleurs la duchesse n'eût pas opposé à ce qu'elles pénétrassent
chez elle une résistance absolue; elle savait qu'en plus d'une, elle
avait trouvé une alliée, grâce à laquelle, elle avait obtenu mille
choses dont elle avait envie et que M. de Guermantes refusait
impitoyablement à sa femme tant qu'il n'était pas amoureux d'une autre.
Aussi ce qui expliquait qu'elles ne fussent reçues chez la duchesse que
quand leur liaison était déjà fort avancée tenait plutôt d'abord à ce
que le duc, chaque fois qu'il s'était embarqué dans un grand amour,
avait cru seulement à une simple passade en échange de laquelle il
estimait que c'était beaucoup que d'être invité chez sa femme. Or, il se
trouvait l'offrir pour beaucoup moins, pour un premier baiser, parce que
des résistances, sur lesquelles il n'avait pas compté, se produisaient,
ou au contraire qu'il n'y avait pas eu de résistance. En amour, souvent,
la gratitude, le désir de faire plaisir, font donner au delà de ce que
l'espérance et l'intérêt avaient promis. Mais alors la réalisation de
cette offre était entravée par d'autres circonstances. D'abord toutes
les femmes qui avaient répondu à l'amour de M. de Guermantes, et
quelquefois même quand elles ne lui avaient pas encore cédé, avaient été
tour à tour séquestrées par lui. Il ne leur permettait plus de voir
personne, il passait auprès d'elles presque toutes ses heures, il
s'occupait de l'éducation de leurs enfants, auxquels quelquefois, si
l'on doit en juger plus tard sur de criantes ressemblances, il lui
arriva de donner un frère ou une soeur. Puis si, au début de la liaison,
la présentation à Mme de Guermantes, nullement envisagée par le duc,
avait joué un rôle dans l'esprit de la maîtresse, la liaison elle-même
avait transformé les points de vue de cette femme; le duc n'était plus
seulement pour elle le mari de la plus élégante femme de Paris, mais un
homme que sa nouvelle maîtresse aimait, un homme aussi qui souvent lui
avait donné les moyens et le goût de plus de luxe et qui avait
interverti l'ordre antérieur d'importance des questions de snobisme et
des questions d'intérêt; enfin quelquefois, une jalousie de tous genres
contre Mme de Guermantes animait les maîtresses du duc. Mais ce cas
était le plus rare; d'ailleurs, quand le jour de la présentation
arrivait enfin (à un moment où elle était d'ordinaire déjà assez
indifférente au duc, dont les actions, comme celles de tout le monde,
étaient plus souvent commandées par les actions antérieures, dont le
mobile premier n'existait plus) il se trouvait souvent que ç'avait été
Mme de Guermantes qui avait cherché à recevoir la maîtresse en qui elle
espérait et avait si grand besoin de rencontrer, contre son terrible
époux, une précieuse alliée. Ce n'est pas que, sauf à de rares moments,
chez lui, où, quand la duchesse parlait trop, il laissait échapper des
paroles et surtout des silences qui foudroyaient, M. de Guermantes
manquât vis-à-vis de sa femme de ce qu'on appelle les formes. Les gens
qui ne les connaissaient pas pouvaient s'y tromper. Quelquefois, à
l'automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le départ pour
Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu'on passe à
Paris, comme la duchesse aimait le café-concert, le duc allait avec elle
y passer une soirée. Le public remarquait tout de suite, dans une de ces
petites baignoires découvertes où l'on ne tient que deux, cet Hercule
en «smoking» (puisqu'en France on donne à toute chose plus ou moins
britannique le nom qu'elle ne porte pas en Angleterre), le monocle à
l'oeil, dans sa grosse mais belle main, à l'annulaire de laquelle
brillait un saphir, un gros cigare dont il tirait de temps à autre une
bouffée, les regards habituellement tournés vers la scène, mais, quand
il les laissait tomber sur le parterre où il ne connaissait d'ailleurs
absolument personne, les émoussant d'un air de douceur, de réserve, de
politesse, de considération. Quand un couplet lui semblait drôle et pas
trop indécent, le duc se retournait en souriant vers sa femme,
partageait avec elle, d'un signe d'intelligence et de bonté, l'innocente
gaîté que lui procurait la chanson nouvelle. Et les spectateurs
pouvaient croire qu'il n'était pas de meilleur mari que lui ni de
personne plus enviable que la duchesse--cette femme en dehors de
laquelle étaient pour le duc tous les intérêts de la vie, cette femme
qu'il n'aimait pas, qu'il n'avait jamais cessé de tromper;--quand la
duchesse se sentait fatiguée, ils voyaient M. de Guermantes se lever,
lui passer lui-même son manteau en arrangeant ses colliers pour qu'ils
ne se prissent pas dans la doublure, et lui frayer un chemin jusqu'à la
sortie avec des soins empressés et respectueux qu'elle recevait avec la
froideur de la mondaine qui ne voit là que du simple savoir-vivre, et
parfois même avec l'amertume un peu ironique de l'épouse désabusée qui
n'a plus aucune illusion à perdre. Mais malgré ces dehors, autre partie
de cette politesse qui a fait passer les devoirs des profondeurs à la
superficie, à une certaine époque déjà ancienne, mais qui dure encore
pour ses survivants, la vie de la duchesse était difficile. M. de
Guermantes ne redevenait généreux, humain que pour une nouvelle
maîtresse, qui prenait, comme il arrivait le plus souvent, le parti de
la duchesse; celle-ci voyait redevenir possibles pour elle des
générosités envers des inférieurs, des charités pour les pauvres, même
pour elle-même, plus tard, une nouvelle et magnifique automobile. Mais
de l'irritation qui naissait d'habitude assez vite, pour Mme de
Guermantes, des personnes qui lui étaient trop soumises, les maîtresses
du duc n'étaient pas exceptées. Bientôt la duchesse se dégoûtait
d'elles. Or, à ce moment aussi, la liaison du duc avec Mme d'Arpajon
touchait à sa fin. Une autre maîtresse pointait.
Sans doute l'amour que M. de Guermantes avait eu successivement pour
toutes recommençait un jour à se faire sentir: d'abord cet amour en
mourant les léguait, comme de beaux marbres--des marbres beaux pour le
duc, devenu ainsi partiellement artiste, parce qu'il les avait aimées,
et était sensible maintenant à des lignes qu'il n'eût pas appréciées
sans l'amour--qui juxtaposaient, dans le salon de la duchesse, leurs
formes longtemps ennemies, dévorées par les jalousies et les querelles,
et enfin réconciliées dans la paix de l'amitié; puis cette amitié même
était un effet de l'amour qui avait fait remarquer à M. de Guermantes,
chez celles qui étaient ses maîtresses, des vertus qui existent chez
tout être humain mais sont perceptibles à la seule volupté, si bien que
l'ex-maîtresse, devenue «un excellent camarade» qui ferait n'importe
quoi pour nous, est un cliché comme le médecin ou comme le père qui ne
sont pas un médecin ou un père, mais un ami. Mais pendant une première
période, la femme que M. de Guermantes commençait à délaisser se
plaignait, faisait des scènes, se montrait exigeante, paraissait
indiscrète, tracassière. Le duc commençait à la prendre en grippe. Alors
Mme de Guermantes avait lieu de mettre en lumière les défauts vrais ou
supposés d'une personne qui l'agaçait. Connue pour bonne, Mme de
Guermantes recevait les téléphonages, les confidences, les larmes de la
délaissée, et ne s'en plaignait pas. Elle en riait avec son mari, puis
avec quelques intimes. Et croyant, par cette pitié qu'elle montrait à
l'infortunée, avoir le droit d'être taquine avec elle, en sa présence
même, quoique celle-ci dît, pourvu que cela pût rentrer dans le cadre du
caractère ridicule que le duc et la duchesse lui avaient récemment
fabriqué, Mme de Guermantes ne se gênait pas d'échanger avec son mari
des regards d'ironique intelligence.
Cependant, en se mettant à table, la princesse de Parme se rappela
qu'elle voulait inviter à l'Opéra la princesse de ..., et désirant
savoir si cela ne serait pas désagréable à Mme de Guermantes, elle
chercha à la sonder. A ce moment entra M. de Grouchy, dont le train, à
cause d'un déraillement, avait eu une panne d'une heure. Il s'excusa
comme il put. Sa femme, si elle avait été Courvoisier, fût morte de
honte. Mais Mme de Grouchy n'était pas Guermantes «pour des prunes».
Comme son mari s'excusait du retard:
--Je vois, dit-elle en prenant la parole, que même pour les petites
choses, être en retard c'est une tradition dans votre famille.
--Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas démonter, dit le duc.
--Tout en marchant avec mon temps, je suis forcée
de
reconnaître que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu'elle a permis
la restauration des Bourbons, et encore mieux d'une façon qui les a
rendus impopulaires. Mais je vois que vous êtes un véritable Nemrod!
--J'ai en effet rapporté quelques belles pièces. Je me permettrai
d'envoyer demain à la duchesse une douzaine de faisans.
Une idée sembla passer dans les yeux de Mme de Guermantes. Elle insista
pour que M. de Grouchy ne prît pas la peine d'envoyer les faisans. Et
faisant signe au valet de pied fiancé, avec qui j'avais causé en
quittant la salle des Elstir:
--Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte et
vous les rapporterez de suite, car, n'est-ce pas, Grouchy, vous
permettez que je fasse quelques politesses? Nous ne mangerons pas douze
faisans à nous deux, Basin et moi.
--Mais après-demain serait assez tôt, dit M. de Grouchy.
--Non, je préfère demain, insista la duchesse.
Poullein était devenu blanc; son rendez-vous avec sa fiancée était
manqué. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui tenait à
ce que tout gardât un air humain.
--Je sais que c'est votre jour de sortie, dit-elle à Poullein, vous
n'aurez qu'à changer avec Georges qui sortira demain et restera
après-demain.
Mais le lendemain la fiancée de Poullein ne serait pas libre. Il lui
était bien égal de sortir. Dès que Poullein eut quitté la pièce, chacun
complimenta la duchesse de sa bonté avec ses gens.
--Mais je ne fais qu'être avec eux comme je voudrais qu'on fût avec moi.
--Justement! ils peuvent dire qu'ils ont chez vous une bonne place.
--Pas si extraordinaire que ça. Mais je crois qu'ils m'aiment bien.
Celui-là est un peu agaçant parce qu'il est amoureux, il croit devoir
prendre des airs mélancoliques.
A ce moment Poullein rentra.
--En effet, dit M. de Grouchy, il n'a pas l'air d'avoir le sourire. Avec
eux il faut être bon, mais pas trop bon.
--Je reconnais que je ne suis pas terrible; dans toute sa journée il
n'aura qu'à aller chercher vos faisans, à rester ici à ne rien faire et
à en manger sa part.
--Beaucoup de gens voudraient être à sa place, dit M. de Grouchy, car
l'envie est aveugle.
--Oriane, dit la princesse de Parme, j'ai eu l'autre jour la visite de
votre cousine d'Heudicourt; évidemment c'est une femme d'une
intelligence supérieure; c'est une Guermantes, c'est tout dire, mais on
dit qu'elle est médisante...
Le duc attacha sur sa femme un long regard de stupéfaction voulue. Mme
de Guermantes se mit à rire. La princesse finit par s'en apercevoir.
--Mais... est-ce que vous n'êtes pas... de mon avis?... demanda-t-elle
avec inquiétude.
--Mais Madame est trop bonne de s'occuper des mines de Basin. Allons,
Basin, n'ayez pas l'air d'insinuer du mal de nos parents.
--Il la trouve trop méchante? demanda vivement la princesse.
--Oh! pas du tout, répliqua la duchesse. Je ne sais pas qui a dit à
Votre Altesse qu'elle était médisante. C'est au contraire une excellente
créature qui n'a jamais dit du mal de personne, ni fait de mal à
personne.
--Ah! dit Mme de Parme soulagée, je ne m'en étais pas aperçue non plus.
Mais comme je sais qu'il est souvent difficile de ne pas avoir un peu de
malice quand on a beaucoup d'esprit...
--Ah! cela par exemple elle en a encore moins.
--Moins d'esprit?... demanda la princesse stupéfaite.
--Voyons, Oriane, interrompit le duc d'un ton plaintif en lançant autour
de lui à droite et à gauche des regards amusés, vous entendez que la
princesse vous dit que c'est une femme supérieure.
--Elle ne l'est pas?
--Elle est au moins supérieurement grosse.
--Ne l'écoutez pas, Madame, il n'est pas sincère; elle est bête comme un
(heun) oie, dit d'une voix forte et enrouée Mme de Guermantes, qui, bien
plus vieille France encore que le duc quand il n'y tâchait pas,
cherchait souvent à l'être, mais d'une manière opposée au genre jabot de
dentelles et déliquescent de son mari et en réalité bien plus fine, par
une sorte de prononciation presque paysanne qui avait une âpre et
délicieuse saveur terrienne. «Mais c'est la meilleure femme du monde. Et
puis je ne sais même pas si à ce degré-là cela peut s'appeler de la
bêtise. Je ne crois pas que j'aie jamais connu une créature pareille;
c'est un cas pour un médecin, cela a quelque chose de pathologique,
c'est une espèce d'«innocente», de crétine, de «demeurée» comme dans les
mélodrames ou comme dans _l'Arlésienne_. Je me demande toujours, quand
elle est ici, si le moment n'est pas venu où son intelligence va
s'éveiller, ce qui fait toujours un peu peur.» La princesse
s'émerveillait de ces expressions tout en restant stupéfaite du verdict.
«Elle m'a cité, ainsi que Mme d'Épinay, votre mot sur Taquin le
Superbe. C'est délicieux», répondit-elle.
M. de Guermantes m'expliqua le mot. J'avais envie de lui dire que son
frère, qui prétendait ne pas me connaître, m'attendait le soir même à
onze heures. Mais je n'avais pas demandé à Robert si je pouvais parler
de ce rendez-vous et, comme le fait que M. de Charlus me l'eût presque
fixé était en contradiction avec ce qu'il avait dit à la duchesse, je
jugeai plus délicat de me taire. «Taquin le Superbe n'est pas mal, dit
M. de Guermantes, mais Mme d'Heudicourt ne vous a probablement pas
raconté un bien plus joli mot qu'Oriane lui a dit l'autre jour, en
réponse à une invitation à déjeuner?»
--Oh! non! dites-le!
--Voyons, Basin, taisez-vous, d'abord ce mot est stupide et va me faire
juger par la princesse comme encore inférieure à ma cruche de cousine.
Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ma cousine. C'est une cousine à
Basin. Elle est tout de même un peu parente avec moi.
--Oh! s'écria la princesse de Parme à la pensée qu'elle pourrait trouver
Mme de Guermantes bête, et protestant éperdument que rien ne pouvait
faire déchoir la duchesse du rang qu'elle occupait dans son admiration.
--Et puis nous lui avons déjà retiré les qualités de l'esprit; comme ce
mot tend à lui en dénier certaines du coeur, il me semble inopportun.
--Dénier! inopportun! comme elle s'exprime bien! dit le duc avec une
ironie feinte et pour faire admirer la duchesse.
--Allons, Basin, ne vous moquez pas de votre femme.
--Il faut dire à Votre Altesse Royale, reprit le duc, que la cousine
d'Oriane est supérieure, bonne, grosse, tout ce qu'on voudra, mais n'est
pas précisément, comment dirai-je... prodigue.
--Oui, je sais, elle est très rapiate, interrompit la princesse.
--Je ne me serais pas permis l'expression, mais vous avez trouvé le mot
juste. Cela se traduit dans son train de maison et particulièrement dans
la cuisine, qui est excellente mais mesurée.
--Cela donne même lieu à des scènes assez comiques, interrompit M. de
Bréauté. Ainsi, mon cher Basin, j'ai été passer à Heudicourt un jour où
vous étiez attendus, Oriane et vous. On avait fait de somptueux
préparatifs, quand, dans l'après-midi, un valet de pied apporta une
dépêche que vous ne viendriez pas.
--Cela ne m'étonne pas! dit la duchesse qui non seulement était
difficile à avoir, mais aimait qu'on le sût.
--Votre cousine lit le télégramme, se désole, puis aussitôt, sans perdre
la carte, et se disant qu'il ne fallait pas de dépenses inutiles envers
un seigneur sans importance comme moi, elle rappelle le valet de pied:
«Dites au chef de retirer le poulet», lui crie-t-elle. Et le soir je
l'ai entendue qui demandait au maître d'hôtel: «Eh bien? et les restes
du boeuf d'hier? Vous ne les servez pas?»
--Du reste, il faut reconnaître que la chère y est parfaite, dit le duc,
qui croyait en employant cette expression se montrer ancien régime. Je
ne connais pas de maison où l'on mange mieux.
--Et moins, interrompit la duchesse.
--C'est très sain et très suffisant pour ce qu'on appelle un vulgaire
pedzouille comme moi, reprit le duc; on reste sur sa faim.