--Mais oui, vous seriez venue un peu plus tôt, lui répondait la

princesse d'Épinay, sans reproche, mais en laissant comprendre tout ce

que la maladroite avait raté. C'était sa faute si elle n'avait pas

assisté à la création du monde ou à la dernière représentation de Mme

Carvalho. «Qu'est-ce que vous dites du dernier mot d'Oriane? j'avoue

que j'apprécie beaucoup Taquin le Superbe», et le «mot» se mangeait

encore froid le lendemain à déjeuner, entre intimes qu'on invitait pour

cela, et repassait sous diverses sauces pendant la semaine. Même la

princesse faisant cette semaine-là sa visite annuelle à la princesse de

Parme en profitait pour demander à l'Altesse si elle connaissait le mot

et le lui racontait. «Ah! Taquin le Superbe», disait la princesse de

Parme, les yeux écarquillés par une admiration _a priori_, mais qui

implorait un supplément d'explications auquel ne se refusait pas la

princesse d'Épinay. «J'avoue que Taquin le Superbe me plaît infiniment

comme rédaction» concluait la princesse. En réalité, le mot de rédaction

ne convenait nullement pour ce calembour, mais la princesse d'Épinay,

qui avait la prétention d'avoir assimilé l'esprit des Guermantes, avait

pris à Oriane les expressions «rédigé, rédaction» et les employait sans

beaucoup de discernement. Or la princesse de Parme, qui n'aimait pas

beaucoup Mme d'Épinay qu'elle trouvait laide, savait avare et croyait

méchante, sur la foi des Courvoisier, reconnut ce mot de «rédaction»

qu'elle avait entendu prononcer par Mme de Guermantes et qu'elle n'eût

pas su appliquer toute seule. Elle eut l'impression que c'était, en

effet, la rédaction qui faisait le charme de Taquin le Superbe, et sans

oublier tout à fait son antipathie pour la dame laide et avare, elle ne

put se défendre d'un tel sentiment d'admiration pour une femme qui

possédait à ce point l'esprit des Guermantes qu'elle voulut inviter la

princesse d'Épinay à l'Opéra. Seule la retint la pensée qu'il

conviendrait peut-être de consulter d'abord Mme de Guermantes. Quant à

Mme d'Épinay qui, bien différente des Courvoisier, faisait mille grâces

à Oriane et l'aimait, mais était jalouse de ses relations et un peu

agacée des plaisanteries que la duchesse lui faisait devant tout le

monde sur son avarice, elle raconta en rentrant chez elle combien la

princesse de Parme avait eu de peine à comprendre Taquin le Superbe et

combien il fallait qu'Oriane fût snob pour avoir dans son intimité une

pareille dinde. «Je n'aurais jamais pu fréquenter la princesse de Parme

si j'avais voulu, dit-elle aux amis qu'elle avait à dîner, parce que M.

d'Épinay ne me l'aurait jamais permis à cause de son immoralité, faisant

allusion à certains débordements purement imaginaires de la princesse.

Mais même si j'avais eu un mari moins sévère, j'avoue que je n'aurais

pas pu. Je ne sais pas comment Oriane fait pour la voir constamment.

Moi j'y vais une fois par an et j'ai bien de la peine à arriver au bout

de la visite.» Quant à ceux des Courvoisier qui se trouvaient chez

Victurnienne au moment de la visite de Mme de Guermantes, l'arrivée de

la duchesse les mettait généralement en fuite à cause de l'exaspération

que leur causaient les «salamalecs exagérés» qu'on faisait pour Oriane.

Un seul resta le jour de Taquin le Superbe. Il ne comprit pas

complètement la plaisanterie, mais tout de même à moitié, car il était

instruit. Et les Courvoisier allèrent répétant qu'Oriane avait appelé

l'oncle Palamède «Tarquin le Superbe», ce qui le peignait selon eux

assez bien. «Mais pourquoi faire tant d'histoires avec Oriane?

ajoutaient-ils. On n'en aurait pas fait davantage pour une reine. En

somme, qu'est-ce qu'Oriane? Je ne dis pas que les Guermantes ne soient

pas de vieille souche, mais les Courvoisier ne le leur cèdent en rien,

ni comme illustration, ni comme ancienneté, ni comme alliances. Il ne

faut pas oublier qu'au Camp du drap d'or, comme le roi d'Angleterre

demandait à François Ier quel était le plus noble des seigneurs là

présents: «Sire, répondit le roi de France, c'est Courvoisier.»

D'ailleurs tous les Courvoisier fussent-ils restés que les mots les

eussent laissés d'autant plus insensibles que les incidents qui les

faisaient généralement naître auraient été considérés par eux d'un point

de vue tout à fait différent. Si, par exemple, une Courvoisier se

trouvait manquer de chaises, dans une réception qu'elle donnait, ou si

elle se trompait de nom en parlant à une visiteuse qu'elle n'avait pas

reconnue, ou si un des ses domestiques lui adressait une phrase

ridicule, la Courvoisier, ennuyée à l'extrême, rougissante, frémissant

d'agitation, déplorait un pareil contretemps. Et quand elle avait un

visiteur et qu'Oriane devait venir, elle disait sur un ton anxieusement

et impérieusement interrogatif: «Est-ce que vous la connaissez?»

craignant, si le visiteur ne la connaissait pas, que sa présence donnât

une mauvaise impression à Oriane. Mais Mme de Guermantes tirait, au

contraire, de tels incidents, l'occasion de récits qui faisaient rire

les Guermantes aux larmes, de sorte qu'on était obligé de l'envier

d'avoir manqué de chaises, d'avoir fait ou laissé faire à son domestique

une gaffe, d'avoir eu chez soi quelqu'un que personne ne connaissait,

comme on est obligé de se féliciter que les grands écrivains aient été

tenus à distance par les hommes et trahis par les femmes quand leurs

humiliations et leurs souffrances ont été, sinon l'aiguillon de leur

génie, du moins la matière de leurs oeuvres.

Les Courvoisier n'étaient pas davantage capables de s'élever jusqu'à

l'esprit d'innovation que la duchesse de Guermantes introduisait dans la

vie mondaine et qui, en l'adaptant selon un sûr instinct aux nécessités

du moment, en faisait quelque chose d'artistique, là où l'application

purement raisonnée de règles rigides eût donné d'aussi mauvais résultats

qu'à quelqu'un qui, voulant réussir en amour ou dans la politique,

reproduirait à la lettre dans sa propre vie les exploits de Bussy

d'Amboise. Si les Courvoisier donnaient un dîner de famille, ou un dîner

pour un prince, l'adjonction d'un homme d'esprit, d'un ami de leur fils,

leur semblait une anomalie capable de produire le plus mauvais effet.

Une Courvoisier dont le père avait été ministre de l'empereur, ayant à

donner une matinée en l'honneur de la princesse Mathilde, déduisit par

esprit de géométrie qu'elle ne pouvait inviter que des bonapartistes. Or

elle n'en connaissait presque pas. Toutes les femmes élégantes de ses

relations, tous les hommes agréables furent impitoyablement bannis,

parce que, d'opinion ou d'attaches légitimistes, ils auraient, selon la

logique des Courvoisier, pu déplaire à l'Altesse Impériale. Celle-ci,

qui recevait chez elle la fleur du faubourg Saint-Germain, fut assez

étonnée quand elle trouva seulement chez Mme de Courvoisier une

pique-assiette célèbre, veuve d'un ancien préfet de l'Empire, la veuve

du directeur des postes et quelques personnes connues pour leur fidélité

à Napoléon, leur bêtise et leur ennui. La princesse Mathilde n'en

répandit pas moins le ruissellement généreux et doux de sa grâce

souveraine sur les laiderons calamiteux que la duchesse de Guermantes se

garda bien, elle, de convier, quand ce fut son tour de recevoir la

princesse, et qu'elle remplaça, sans raisonnements _a priori_ sur le

bonapartisme, par le plus riche bouquet de toutes les beautés, de toutes

les valeurs, de toutes les célébrités qu'une sorte de flair, de tact et

de doigté lui faisait sentir devoir être agréables à la nièce de

l'empereur, même quand elles étaient de la propre famille du roi. Il n'y

manqua même pas le duc d'Aumale, et quand, en se retirant, la princesse,

relevant Mme de Guermantes qui lui faisait la révérence et voulait lui

baiser la main, l'embrassa sur les deux joues, ce fut du fond du coeur

qu'elle put assurer à la duchesse qu'elle n'avait jamais passé une

meilleure journée ni assisté à une fête plus réussie. La princesse de

Parme était Courvoisier par l'incapacité d'innover en matière sociale,

mais, à la différence des Courvoisier, la surprise que lui causait

perpétuellement la duchesse de Guermantes engendrait non comme chez eux

l'antipathie, mais l'émerveillement. Cet étonnement était encore accru

du fait de la culture infiniment arriérée de la princesse. Mme de

Guermantes était elle-même beaucoup moins avancée qu'elle ne le

croyait. Mais il suffisait qu'elle le fût plus que Mme de Parme pour

stupéfier celle-ci, et comme chaque génération de critiques se borne à

prendre le contrepied des vérités admises par leurs prédécesseurs, elle

n'avait qu'à dire que Flaubert, cet ennemi des bourgeois, était avant

tout un bourgeois, ou qu'il y avait beaucoup de musique italienne dans

Wagner, pour procurer à la princesse, au prix d'un surmenage toujours

nouveau, comme à quelqu'un qui nage dans la tempête, des horizons qui

lui paraissaient inouïs et lui restaient confus. Stupéfaction d'ailleurs

devant les paradoxes, proférés non seulement au sujet des oeuvres

artistiques, mais même des personnes de leur connaissance, et aussi des

actions mondaines. Sans doute l'incapacité où était Mme de Parme de

séparer le véritable esprit des Guermantes des formes rudimentairement

apprises de cet esprit (ce qui la faisait croire à la haute valeur

intellectuelle de certains et surtout de certaines Guermantes dont

ensuite elle était confondue d'entendre la duchesse lui dire en souriant

que c'était de simples cruches), telle était une des causes de

l'étonnement que la princesse avait toujours à entendre Mme de

Guermantes juger les personnes. Mais il y en avait une autre et que, moi

qui connaissais à cette époque plus de livres que de gens et mieux la

littérature que le monde, je m'expliquai en pensant que la duchesse,

vivant de cette vie mondaine dont le désoeuvrement et la stérilité sont à

une activité sociale véritable ce qu'est en art la critique à la

création, étendait aux personnes de son entourage l'instabilité de

points de vue, la soif malsaine du raisonneur qui pour étancher son

esprit trop sec va chercher n'importe quel paradoxe encore un peu frais

et ne se gênera point de soutenir l'opinion désaltérante que la plus

belle _Iphigénie_ est celle de Piccini et non celle de Gluck, au besoin

la véritable _Phèdre_ celle de Pradon.

Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait épousé un

timide butor qu'on voyait rarement et qu'on n'entendait jamais, Mme de

Guermantes s'inventait un beau jour une volupté spirituelle non pas

seulement en décrivant la femme, mais en «découvrant» le mari. Dans le

ménage Cambremer par exemple, si elle eût vécu alors dans ce milieu,

elle eût décrété que Mme de Cambremer était stupide, et en revanche, que

la personne intéressante, méconnue, délicieuse, vouée au silence par

une femme jacassante, mais la valant mille fois, était le marquis, et la

duchesse eût éprouvé à déclarer cela le même genre de rafraîchissement

que le critique qui, depuis soixante-dix ans qu'on admire _Hernani_,

confesse lui préférer le _Lion amoureux._ A cause du même besoin maladif

de nouveautés arbitraires, si depuis sa jeunesse on plaignait une femme

modèle, une vraie sainte, d'avoir été mariée à un coquin, un beau jour

Mme de Guermantes affirmait que ce coquin était un homme léger, mais

plein de coeur, que la dureté implacable de sa femme avait poussé à de

vraies inconséquences. Je savais que ce n'était pas seulement entre les

oeuvres, dans la longue série des siècles, mais jusqu'au sein d'une même

oeuvre que la critique joue à replonger dans l'ombre ce qui depuis trop

longtemps était radieux et à en faire sortir ce qui semblait voué à

l'obscurité définitive. Je n'avais pas seulement vu Bellini,

Winterhalter, les architectes jésuites, un ébéniste de la Restauration,

venir prendre la place de génies qu'on avait dits fatigués simplement

parce que les oisifs intellectuels s'en étaient fatigués, comme sont

toujours fatigués et changeants les neurasthéniques. J'avais vu préférer

en Sainte-Beuve tour à tour le critique et le poète, Musset renié quant

à ses vers sauf pour de petites pièces fort insignifiantes. Sans doute

certains essayistes ont tort de mettre au-dessus des scènes les plus

célèbres du _Cid_ ou de _Polyeucte_ telle tirade du _Menteur_ qui donne,

comme un plan ancien, des renseignements sur le Paris de l'époque, mais

leur prédilection, justifiée sinon par des motifs de beauté, du moins

par un intérêt documentaire, est encore trop rationnelle pour la

critique folle. Elle donne tout Molière pour un vers de _l'Étourdi,_ et,

même en trouvant le _Tristan_ de Wagner assommant, en sauvera une «jolie

note de cor», au moment où passe la chasse. Cette dépravation m'aida à

comprendre celle dont faisait preuve Mme de Guermantes quand elle

décidait qu'un homme de leur monde reconnu pour un brave coeur, mais sot,

était un monstre d'égoïsme, plus fin qu'on ne croyait, qu'un autre connu

pour sa générosité pouvait symboliser l'avarice, qu'une bonne mère ne

tenait pas à ses enfants, et qu'une femme qu'on croyait vicieuse avait

les plus nobles sentiments. Comme gâtées par la nullité de la vie

mondaine, l'intelligence et la sensibilité de Mme de Guermantes étaient

trop vacillantes pour que le dégoût ne succédât pas assez vite chez elle

à l'engouement (quitte à se sentir de nouveau attirée vers le genre

d'esprit qu'elle avait tour à tour recherché et délaissé) et pour que le

charme qu'elle avait trouvé à un homme de coeur ne se changeât pas, s'il

la fréquentait trop, cherchait trop en elle des directions qu'elle était

incapable de lui donner, en un agacement qu'elle croyait produit par son

admirateur et qui ne l'était que par l'impuissance où on est de trouver

du plaisir quand on se contente de le chercher. Les variations de

jugement de la duchesse n'épargnaient personne, excepté son mari. Lui

seul ne l'avait jamais aimée; en lui elle avait senti toujours un de ces

caractères de fer, indifférent aux caprices qu'elle avait, dédaigneux de

sa beauté, violent, d'une volonté à ne plier jamais et sous la seule loi

desquels les nerveux savent trouver le calme. D'autre part M. de

Guermantes poursuivant un même type de beauté féminine, mais le

cherchant dans des maîtresses souvent renouvelées, n'avait, une fois

qu'ils les avait quittées, et pour se moquer d'elles, qu'une associée

durable, identique, qui l'irritait souvent par son bavardage, mais dont

il savait que tout le monde la tenait pour la plus belle, la plus

vertueuse, la plus intelligente, la plus instruite de l'aristocratie,

pour une femme que lui M. de Guermantes était trop heureux d'avoir

trouvée, qui couvrait tous ses désordres, recevait comme personne, et

maintenait à leur salon son rang de premier salon du faubourg

Saint-Germain. Cette opinion des autres, il la partageait lui-même;

souvent de mauvaise humeur contre sa femme, il était fier d'elle. Si,

aussi avare que fastueux, il lui refusait le plus léger argent pour des

charités, pour les domestiques, il tenait à ce qu'elle eût les toilettes

les plus magnifiques et les plus beaux attelages. Chaque fois que Mme de

Guermantes venait d'inventer, relativement aux mérites et aux défauts,

brusquement intervertis par elle, d'un de leurs amis, un nouveau et

friand paradoxe, elle brûlait d'en faire l'essai devant des personnes

capables de le goûter, d'en faire savourer l'originalité psychologique

et briller la malveillance lapidaire. Sans doute ces opinions nouvelles

ne contenaient pas d'habitude plus de vérité que les anciennes, souvent

moins; mais justement ce qu'elles avaient d'arbitraire et d'inattendu

leur conférait quelque chose d'intellectuel qui les rendait émouvantes à

communiquer. Seulement le patient sur qui venait de s'exercer la

psychologie de la duchesse était généralement un intime dont ceux à qui

elle souhaitait de transmettre sa découverte ignoraient entièrement

qu'il ne fût plus au comble de la faveur; aussi la réputation qu'avait

Mme de Guermantes d'incomparable amie sentimentale, douce et dévouée,

rendait difficile de commencer l'attaque; elle pouvait tout au plus

intervenir ensuite comme contrainte et forcée, en donnant la réplique

pour apaiser, pour contredire en apparence, pour appuyer en fait un

partenaire qui avait pris sur lui de la provoquer; c'était justement le

rôle où excellait M. de Guermantes.

Quant aux actions mondaines, c'était encore un autre plaisir

arbitrairement théâtral que Mme de Guermantes éprouvait à émettre sur

elles de ces jugements imprévus qui fouettaient de surprises incessantes

et délicieuses la princesse de Parme. Mais ce plaisir de la duchesse, ce

fut moins à l'aide de la critique littéraire que d'après la vie

politique et la chronique parlementaire, que j'essayai de comprendre

quel il pouvait être. Les édits successifs et contradictoires par

lesquels Mme de Guermantes renversait sans cesse l'ordre des valeurs

chez les personnes de son milieu ne suffisant plus à la distraire, elle

cherchait aussi, dans la manière dont elle dirigeait sa propre conduite

sociale, dont elle rendait compte de ses moindres décisions mondaines, à

goûter ces émotions artificielles, à obéir à ces devoirs factices qui

stimulent la sensibilité des assemblées et s'imposent à l'esprit des

politiciens. On sait que quand un ministre explique à la Chambre qu'il a

cru bien faire en suivant une ligne de conduite qui semble en effet

toute simple à l'homme de bon sens qui le lendemain dans son journal lit

le compte rendu de la séance, ce lecteur de bon sens se sent pourtant

remué tout d'un coup, et commence à douter d'avoir eu raison d'approuver

le ministre, en voyant que le discours de celui-ci a été écouté au

milieu d'une vive agitation et ponctué par des expressions de blâme

telles que: «C'est très grave», prononcées par un député dont le nom et

les titres sont si longs et suivis de mouvements si accentués que, dans

l'interruption tout entière, les mots «c'est très grave!» tiennent moins

de place qu'un hémistiche dans un alexandrin. Par exemple autrefois,

quand M. de Guermantes, prince des Laumes, siégeait à la Chambre, on

lisait quelquefois dans les journaux de Paris, bien que ce fût surtout

destiné à la circonscription de Méséglise et afin de montrer aux

électeurs qu'ils n'avaient pas porté leurs votes sur un mandataire

inactif ou muet: «Monsieur de Guermantes-Bouillon, prince des Laumes:

«Ceci est grave!» Très bien! au centre et sur quelques bancs à droite,

vives exclamations à l'extrême gauche.»

Le lecteur de bon sens garde encore une lueur de fidélité au sage

ministre, mais son coeur est ébranlé de nouveaux battements par les

premiers mots du nouvel orateur qui répond au ministre:

«L'étonnement, la stupeur, ce n'est pas trop dire (vive sensation dans

la partie droite de l'hémicycle), que m'ont causés les paroles de celui

qui est encore, je suppose, membre du Gouvernement (tonnerre

d'applaudissements)... Quelques députés s'empressent vers le banc des

ministres; M. le Sous-Secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes fait

de sa place avec la tête un signe affirmatif.» Ce «tonnerre

d'applaudissements», emporte les dernières résistances du lecteur de bon

sens, il trouve insultante pour la Chambre, monstrueuse, une façon de

procéder qui en soi-même est insignifiante; au besoin, quelque fait

normal, par exemple: vouloir faire payer les riches plus que les

pauvres, la lumière sur une iniquité, préférer la paix à la guerre, il

le trouvera scandaleux et y verra une offense à certains principes

auxquels il n'avait pas pensé en effet, qui ne sont pas inscrits dans le

coeur de l'homme, mais qui émeuvent fortement à cause des acclamations

qu'ils déchaînent et des compactes majorités qu'ils rassemblent.

Il faut d'ailleurs reconnaître que cette subtilité des hommes

politiques, qui me servit à m'expliquer le milieu Guermantes et plus

tard d'autres milieux, n'est que la perversion d'une certaine finesse

d'interprétation souvent désignée par «lire entre les lignes». Si dans

les assemblées il y a absurdité par perversion de cette finesse, il y a

stupidité par manque de cette finesse dans le public qui prend tout «à

la lettre», qui ne soupçonne pas une révocation quand un haut dignitaire

est relevé de ses fonctions «sur sa demande» et qui se dit: «Il n'est

pas révoqué puisque c'est lui qui l'a demandé», une défaite quand les

Russes par un mouvement stratégique se replient devant les Japonais sur

des positions plus fortes et préparées à l'avance, un refus quand une

province ayant demandé l'indépendance à l'empereur d'Allemagne, celui-ci

lui accorde l'autonomie religieuse. Il est possible d'ailleurs, pour

revenir à ces séances de la Chambre, que, quand elles s'ouvrent, les

députés eux-mêmes soient pareils à l'homme de bon sens qui en lira le

compte rendu. Apprenant que des ouvriers en grève ont envoyé leurs

délégués auprès d'un ministre, peut-être se demandent-ils naïvement:

«Ah! voyons, que se sont-ils dit? espérons que tout s'est arrangé», au

moment où le ministre monte à la tribune dans un profond silence qui

déjà met en goût d'émotions artificielles. Les premiers mots du

ministre: «Je n'ai pas besoin de dire à la Chambre que j'ai un trop haut

sentiment des devoirs du gouvernement pour avoir reçu cette délégation

dont l'autorité de ma charge n'avait pas à connaître», sont un coup de

théâtre, car c'était la seule hypothèse que le bon sens des députés

n'eût pas faite. Mais justement parce que c'est un coup de théâtre, il

est accueilli par de tels applaudissements que ce n'est qu'au bout de

quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre qui

recevra, en retournant à son banc, les félicitations de ses collègues.

On est aussi ému que le jour où il a négligé d'inviter à une grande fête

officielle le président du Conseil municipal qui lui faisait opposition,

et on déclare que dans l'une comme dans l'autre circonstance il a agi en

véritable homme d'État.

M. de Guermantes, à cette époque de sa vie, avait, au grand scandale des

Courvoisier, fait souvent partie des collègues qui venaient féliciter le

ministre. J'ai entendu plus tard raconter que, même à un moment où il

joua un assez grand rôle à la Chambre et où on songeait à lui pour un

ministère ou une ambassade, il était, quand un ami venait lui demander

un service, infiniment plus simple, jouait politiquement beaucoup moins

au grand personnage politique que tout autre qui n'eût pas été le duc de

Guermantes. Car s'il disait que la noblesse était peu de chose, qu'il

considérait ses collègues comme des égaux, il n'en pensait pas un mot.

Il recherchait, feignait d'estimer, mais méprisait les situations

politiques, et comme il restait pour lui-même M. de Guermantes, elles ne

mettaient pas autour de sa personne cet empesé des grands emplois qui

rend d'autres inabordables. Et par là, son orgueil protégeait contre

toute atteinte non pas seulement ses façons d'une familiarité affichée,

mais ce qu'il pouvait avoir de simplicité véritable.

Pour en revenir à ces décisions artificielles et émouvantes comme celles

des politiciens, Mme de Guermantes ne déconcertait pas moins les

Guermantes, les Courvoisier, tout le faubourg et plus que personne la

princesse de Parme, par des décrets inattendus sous lesquels on sentait

des principes qui frappaient d'autant plus qu'on s'en était moins avisé.

Si le nouveau ministre de Grèce donnait un bal travesti, chacun

choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la

duchesse. L'une pensait qu'elle voudrait être en Duchesse de Bourgogne,

une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de

Dujabar, une troisième en Psyché. Enfin une Courvoisier ayant demandé:

«En quoi te mettras-tu, Oriane?» provoquait la seule réponse à quoi l'on

n'eût pas pensé: «Mais en rien du tout!» et qui faisait beaucoup marcher

les langues comme dévoilant l'opinion d'Oriane sur la véritable position

mondaine du nouveau ministre de Grèce et sur la conduite à tenir à son

égard, c'est-à-dire l'opinion qu'on aurait dû prévoir, à savoir qu'une

duchesse «n'avait pas à se rendre» au bal travesti de ce nouveau

ministre. «Je ne vois pas qu'il y ait nécessité à aller chez le ministre

de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque, pourquoi

irais-je là-bas, je n'ai rien à y faire», disait la duchesse.

--Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant, s'écriait Mme

de Gallardon.

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 8 / 20 段