princesse d'Épinay, sans reproche, mais en laissant comprendre tout ce
que la maladroite avait raté. C'était sa faute si elle n'avait pas
assisté à la création du monde ou à la dernière représentation de Mme
Carvalho. «Qu'est-ce que vous dites du dernier mot d'Oriane? j'avoue
que j'apprécie beaucoup Taquin le Superbe», et le «mot» se mangeait
encore froid le lendemain à déjeuner, entre intimes qu'on invitait pour
cela, et repassait sous diverses sauces pendant la semaine. Même la
princesse faisant cette semaine-là sa visite annuelle à la princesse de
Parme en profitait pour demander à l'Altesse si elle connaissait le mot
et le lui racontait. «Ah! Taquin le Superbe», disait la princesse de
Parme, les yeux écarquillés par une admiration _a priori_, mais qui
implorait un supplément d'explications auquel ne se refusait pas la
princesse d'Épinay. «J'avoue que Taquin le Superbe me plaît infiniment
comme rédaction» concluait la princesse. En réalité, le mot de rédaction
ne convenait nullement pour ce calembour, mais la princesse d'Épinay,
qui avait la prétention d'avoir assimilé l'esprit des Guermantes, avait
pris à Oriane les expressions «rédigé, rédaction» et les employait sans
beaucoup de discernement. Or la princesse de Parme, qui n'aimait pas
beaucoup Mme d'Épinay qu'elle trouvait laide, savait avare et croyait
méchante, sur la foi des Courvoisier, reconnut ce mot de «rédaction»
qu'elle avait entendu prononcer par Mme de Guermantes et qu'elle n'eût
pas su appliquer toute seule. Elle eut l'impression que c'était, en
effet, la rédaction qui faisait le charme de Taquin le Superbe, et sans
oublier tout à fait son antipathie pour la dame laide et avare, elle ne
put se défendre d'un tel sentiment d'admiration pour une femme qui
possédait à ce point l'esprit des Guermantes qu'elle voulut inviter la
princesse d'Épinay à l'Opéra. Seule la retint la pensée qu'il
conviendrait peut-être de consulter d'abord Mme de Guermantes. Quant à
Mme d'Épinay qui, bien différente des Courvoisier, faisait mille grâces
à Oriane et l'aimait, mais était jalouse de ses relations et un peu
agacée des plaisanteries que la duchesse lui faisait devant tout le
monde sur son avarice, elle raconta en rentrant chez elle combien la
princesse de Parme avait eu de peine à comprendre Taquin le Superbe et
combien il fallait qu'Oriane fût snob pour avoir dans son intimité une
pareille dinde. «Je n'aurais jamais pu fréquenter la princesse de Parme
si j'avais voulu, dit-elle aux amis qu'elle avait à dîner, parce que M.
d'Épinay ne me l'aurait jamais permis à cause de son immoralité, faisant
allusion à certains débordements purement imaginaires de la princesse.
Mais même si j'avais eu un mari moins sévère, j'avoue que je n'aurais
pas pu. Je ne sais pas comment Oriane fait pour la voir constamment.
Moi j'y vais une fois par an et j'ai bien de la peine à arriver au bout
de la visite.» Quant à ceux des Courvoisier qui se trouvaient chez
Victurnienne au moment de la visite de Mme de Guermantes, l'arrivée de
la duchesse les mettait généralement en fuite à cause de l'exaspération
que leur causaient les «salamalecs exagérés» qu'on faisait pour Oriane.
Un seul resta le jour de Taquin le Superbe. Il ne comprit pas
complètement la plaisanterie, mais tout de même à moitié, car il était
instruit. Et les Courvoisier allèrent répétant qu'Oriane avait appelé
l'oncle Palamède «Tarquin le Superbe», ce qui le peignait selon eux
assez bien. «Mais pourquoi faire tant d'histoires avec Oriane?
ajoutaient-ils. On n'en aurait pas fait davantage pour une reine. En
somme, qu'est-ce qu'Oriane? Je ne dis pas que les Guermantes ne soient
pas de vieille souche, mais les Courvoisier ne le leur cèdent en rien,
ni comme illustration, ni comme ancienneté, ni comme alliances. Il ne
faut pas oublier qu'au Camp du drap d'or, comme le roi d'Angleterre
demandait à François Ier quel était le plus noble des seigneurs là
présents: «Sire, répondit le roi de France, c'est Courvoisier.»
D'ailleurs tous les Courvoisier fussent-ils restés que les mots les
eussent laissés d'autant plus insensibles que les incidents qui les
faisaient généralement naître auraient été considérés par eux d'un point
de vue tout à fait différent. Si, par exemple, une Courvoisier se
trouvait manquer de chaises, dans une réception qu'elle donnait, ou si
elle se trompait de nom en parlant à une visiteuse qu'elle n'avait pas
reconnue, ou si un des ses domestiques lui adressait une phrase
ridicule, la Courvoisier, ennuyée à l'extrême, rougissante, frémissant
d'agitation, déplorait un pareil contretemps. Et quand elle avait un
visiteur et qu'Oriane devait venir, elle disait sur un ton anxieusement
et impérieusement interrogatif: «Est-ce que vous la connaissez?»
craignant, si le visiteur ne la connaissait pas, que sa présence donnât
une mauvaise impression à Oriane. Mais Mme de Guermantes tirait, au
contraire, de tels incidents, l'occasion de récits qui faisaient rire
les Guermantes aux larmes, de sorte qu'on était obligé de l'envier
d'avoir manqué de chaises, d'avoir fait ou laissé faire à son domestique
une gaffe, d'avoir eu chez soi quelqu'un que personne ne connaissait,
comme on est obligé de se féliciter que les grands écrivains aient été
tenus à distance par les hommes et trahis par les femmes quand leurs
humiliations et leurs souffrances ont été, sinon l'aiguillon de leur
génie, du moins la matière de leurs oeuvres.
Les Courvoisier n'étaient pas davantage capables de s'élever jusqu'à
l'esprit d'innovation que la duchesse de Guermantes introduisait dans la
vie mondaine et qui, en l'adaptant selon un sûr instinct aux nécessités
du moment, en faisait quelque chose d'artistique, là où l'application
purement raisonnée de règles rigides eût donné d'aussi mauvais résultats
qu'à quelqu'un qui, voulant réussir en amour ou dans la politique,
reproduirait à la lettre dans sa propre vie les exploits de Bussy
d'Amboise. Si les Courvoisier donnaient un dîner de famille, ou un dîner
pour un prince, l'adjonction d'un homme d'esprit, d'un ami de leur fils,
leur semblait une anomalie capable de produire le plus mauvais effet.
Une Courvoisier dont le père avait été ministre de l'empereur, ayant à
donner une matinée en l'honneur de la princesse Mathilde, déduisit par
esprit de géométrie qu'elle ne pouvait inviter que des bonapartistes. Or
elle n'en connaissait presque pas. Toutes les femmes élégantes de ses
relations, tous les hommes agréables furent impitoyablement bannis,
parce que, d'opinion ou d'attaches légitimistes, ils auraient, selon la
logique des Courvoisier, pu déplaire à l'Altesse Impériale. Celle-ci,
qui recevait chez elle la fleur du faubourg Saint-Germain, fut assez
étonnée quand elle trouva seulement chez Mme de Courvoisier une
pique-assiette célèbre, veuve d'un ancien préfet de l'Empire, la veuve
du directeur des postes et quelques personnes connues pour leur fidélité
à Napoléon, leur bêtise et leur ennui. La princesse Mathilde n'en
répandit pas moins le ruissellement généreux et doux de sa grâce
souveraine sur les laiderons calamiteux que la duchesse de Guermantes se
garda bien, elle, de convier, quand ce fut son tour de recevoir la
princesse, et qu'elle remplaça, sans raisonnements _a priori_ sur le
bonapartisme, par le plus riche bouquet de toutes les beautés, de toutes
les valeurs, de toutes les célébrités qu'une sorte de flair, de tact et
de doigté lui faisait sentir devoir être agréables à la nièce de
l'empereur, même quand elles étaient de la propre famille du roi. Il n'y
manqua même pas le duc d'Aumale, et quand, en se retirant, la princesse,
relevant Mme de Guermantes qui lui faisait la révérence et voulait lui
baiser la main, l'embrassa sur les deux joues, ce fut du fond du coeur
qu'elle put assurer à la duchesse qu'elle n'avait jamais passé une
meilleure journée ni assisté à une fête plus réussie. La princesse de
Parme était Courvoisier par l'incapacité d'innover en matière sociale,
mais, à la différence des Courvoisier, la surprise que lui causait
perpétuellement la duchesse de Guermantes engendrait non comme chez eux
l'antipathie, mais l'émerveillement. Cet étonnement était encore accru
du fait de la culture infiniment arriérée de la princesse. Mme de
Guermantes était elle-même beaucoup moins avancée qu'elle ne le
croyait. Mais il suffisait qu'elle le fût plus que Mme de Parme pour
stupéfier celle-ci, et comme chaque génération de critiques se borne à
prendre le contrepied des vérités admises par leurs prédécesseurs, elle
n'avait qu'à dire que Flaubert, cet ennemi des bourgeois, était avant
tout un bourgeois, ou qu'il y avait beaucoup de musique italienne dans
Wagner, pour procurer à la princesse, au prix d'un surmenage toujours
nouveau, comme à quelqu'un qui nage dans la tempête, des horizons qui
lui paraissaient inouïs et lui restaient confus. Stupéfaction d'ailleurs
devant les paradoxes, proférés non seulement au sujet des oeuvres
artistiques, mais même des personnes de leur connaissance, et aussi des
actions mondaines. Sans doute l'incapacité où était Mme de Parme de
séparer le véritable esprit des Guermantes des formes rudimentairement
apprises de cet esprit (ce qui la faisait croire à la haute valeur
intellectuelle de certains et surtout de certaines Guermantes dont
ensuite elle était confondue d'entendre la duchesse lui dire en souriant
que c'était de simples cruches), telle était une des causes de
l'étonnement que la princesse avait toujours à entendre Mme de
Guermantes juger les personnes. Mais il y en avait une autre et que, moi
qui connaissais à cette époque plus de livres que de gens et mieux la
littérature que le monde, je m'expliquai en pensant que la duchesse,
vivant de cette vie mondaine dont le désoeuvrement et la stérilité sont à
une activité sociale véritable ce qu'est en art la critique à la
création, étendait aux personnes de son entourage l'instabilité de
points de vue, la soif malsaine du raisonneur qui pour étancher son
esprit trop sec va chercher n'importe quel paradoxe encore un peu frais
et ne se gênera point de soutenir l'opinion désaltérante que la plus
belle _Iphigénie_ est celle de Piccini et non celle de Gluck, au besoin
la véritable _Phèdre_ celle de Pradon.
Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait épousé un
timide butor qu'on voyait rarement et qu'on n'entendait jamais, Mme de
Guermantes s'inventait un beau jour une volupté spirituelle non pas
seulement en décrivant la femme, mais en «découvrant» le mari. Dans le
ménage Cambremer par exemple, si elle eût vécu alors dans ce milieu,
elle eût décrété que Mme de Cambremer était stupide, et en revanche, que
la personne intéressante, méconnue, délicieuse, vouée au silence par
une femme jacassante, mais la valant mille fois, était le marquis, et la
duchesse eût éprouvé à déclarer cela le même genre de rafraîchissement
que le critique qui, depuis soixante-dix ans qu'on admire _Hernani_,
confesse lui préférer le _Lion amoureux._ A cause du même besoin maladif
de nouveautés arbitraires, si depuis sa jeunesse on plaignait une femme
modèle, une vraie sainte, d'avoir été mariée à un coquin, un beau jour
Mme de Guermantes affirmait que ce coquin était un homme léger, mais
plein de coeur, que la dureté implacable de sa femme avait poussé à de
vraies inconséquences. Je savais que ce n'était pas seulement entre les
oeuvres, dans la longue série des siècles, mais jusqu'au sein d'une même
oeuvre que la critique joue à replonger dans l'ombre ce qui depuis trop
longtemps était radieux et à en faire sortir ce qui semblait voué à
l'obscurité définitive. Je n'avais pas seulement vu Bellini,
Winterhalter, les architectes jésuites, un ébéniste de la Restauration,
venir prendre la place de génies qu'on avait dits fatigués simplement
parce que les oisifs intellectuels s'en étaient fatigués, comme sont
toujours fatigués et changeants les neurasthéniques. J'avais vu préférer
en Sainte-Beuve tour à tour le critique et le poète, Musset renié quant
à ses vers sauf pour de petites pièces fort insignifiantes. Sans doute
certains essayistes ont tort de mettre au-dessus des scènes les plus
célèbres du _Cid_ ou de _Polyeucte_ telle tirade du _Menteur_ qui donne,
comme un plan ancien, des renseignements sur le Paris de l'époque, mais
leur prédilection, justifiée sinon par des motifs de beauté, du moins
par un intérêt documentaire, est encore trop rationnelle pour la
critique folle. Elle donne tout Molière pour un vers de _l'Étourdi,_ et,
même en trouvant le _Tristan_ de Wagner assommant, en sauvera une «jolie
note de cor», au moment où passe la chasse. Cette dépravation m'aida à
comprendre celle dont faisait preuve Mme de Guermantes quand elle
décidait qu'un homme de leur monde reconnu pour un brave coeur, mais sot,
était un monstre d'égoïsme, plus fin qu'on ne croyait, qu'un autre connu
pour sa générosité pouvait symboliser l'avarice, qu'une bonne mère ne
tenait pas à ses enfants, et qu'une femme qu'on croyait vicieuse avait
les plus nobles sentiments. Comme gâtées par la nullité de la vie
mondaine, l'intelligence et la sensibilité de Mme de Guermantes étaient
trop vacillantes pour que le dégoût ne succédât pas assez vite chez elle
à l'engouement (quitte à se sentir de nouveau attirée vers le genre
d'esprit qu'elle avait tour à tour recherché et délaissé) et pour que le
charme qu'elle avait trouvé à un homme de coeur ne se changeât pas, s'il
la fréquentait trop, cherchait trop en elle des directions qu'elle était
incapable de lui donner, en un agacement qu'elle croyait produit par son
admirateur et qui ne l'était que par l'impuissance où on est de trouver
du plaisir quand on se contente de le chercher. Les variations de
jugement de la duchesse n'épargnaient personne, excepté son mari. Lui
seul ne l'avait jamais aimée; en lui elle avait senti toujours un de ces
caractères de fer, indifférent aux caprices qu'elle avait, dédaigneux de
sa beauté, violent, d'une volonté à ne plier jamais et sous la seule loi
desquels les nerveux savent trouver le calme. D'autre part M. de
Guermantes poursuivant un même type de beauté féminine, mais le
cherchant dans des maîtresses souvent renouvelées, n'avait, une fois
qu'ils les avait quittées, et pour se moquer d'elles, qu'une associée
durable, identique, qui l'irritait souvent par son bavardage, mais dont
il savait que tout le monde la tenait pour la plus belle, la plus
vertueuse, la plus intelligente, la plus instruite de l'aristocratie,
pour une femme que lui M. de Guermantes était trop heureux d'avoir
trouvée, qui couvrait tous ses désordres, recevait comme personne, et
maintenait à leur salon son rang de premier salon du faubourg
Saint-Germain. Cette opinion des autres, il la partageait lui-même;
souvent de mauvaise humeur contre sa femme, il était fier d'elle. Si,
aussi avare que fastueux, il lui refusait le plus léger argent pour des
charités, pour les domestiques, il tenait à ce qu'elle eût les toilettes
les plus magnifiques et les plus beaux attelages. Chaque fois que Mme de
Guermantes venait d'inventer, relativement aux mérites et aux défauts,
brusquement intervertis par elle, d'un de leurs amis, un nouveau et
friand paradoxe, elle brûlait d'en faire l'essai devant des personnes
capables de le goûter, d'en faire savourer l'originalité psychologique
et briller la malveillance lapidaire. Sans doute ces opinions nouvelles
ne contenaient pas d'habitude plus de vérité que les anciennes, souvent
moins; mais justement ce qu'elles avaient d'arbitraire et d'inattendu
leur conférait quelque chose d'intellectuel qui les rendait émouvantes à
communiquer. Seulement le patient sur qui venait de s'exercer la
psychologie de la duchesse était généralement un intime dont ceux à qui
elle souhaitait de transmettre sa découverte ignoraient entièrement
qu'il ne fût plus au comble de la faveur; aussi la réputation qu'avait
Mme de Guermantes d'incomparable amie sentimentale, douce et dévouée,
rendait difficile de commencer l'attaque; elle pouvait tout au plus
intervenir ensuite comme contrainte et forcée, en donnant la réplique
pour apaiser, pour contredire en apparence, pour appuyer en fait un
partenaire qui avait pris sur lui de la provoquer; c'était justement le
rôle où excellait M. de Guermantes.
Quant aux actions mondaines, c'était encore un autre plaisir
arbitrairement théâtral que Mme de Guermantes éprouvait à émettre sur
elles de ces jugements imprévus qui fouettaient de surprises incessantes
et délicieuses la princesse de Parme. Mais ce plaisir de la duchesse, ce
fut moins à l'aide de la critique littéraire que d'après la vie
politique et la chronique parlementaire, que j'essayai de comprendre
quel il pouvait être. Les édits successifs et contradictoires par
lesquels Mme de Guermantes renversait sans cesse l'ordre des valeurs
chez les personnes de son milieu ne suffisant plus à la distraire, elle
cherchait aussi, dans la manière dont elle dirigeait sa propre conduite
sociale, dont elle rendait compte de ses moindres décisions mondaines, à
goûter ces émotions artificielles, à obéir à ces devoirs factices qui
stimulent la sensibilité des assemblées et s'imposent à l'esprit des
politiciens. On sait que quand un ministre explique à la Chambre qu'il a
cru bien faire en suivant une ligne de conduite qui semble en effet
toute simple à l'homme de bon sens qui le lendemain dans son journal lit
le compte rendu de la séance, ce lecteur de bon sens se sent pourtant
remué tout d'un coup, et commence à douter d'avoir eu raison d'approuver
le ministre, en voyant que le discours de celui-ci a été écouté au
milieu d'une vive agitation et ponctué par des expressions de blâme
telles que: «C'est très grave», prononcées par un député dont le nom et
les titres sont si longs et suivis de mouvements si accentués que, dans
l'interruption tout entière, les mots «c'est très grave!» tiennent moins
de place qu'un hémistiche dans un alexandrin. Par exemple autrefois,
quand M. de Guermantes, prince des Laumes, siégeait à la Chambre, on
lisait quelquefois dans les journaux de Paris, bien que ce fût surtout
destiné à la circonscription de Méséglise et afin de montrer aux
électeurs qu'ils n'avaient pas porté leurs votes sur un mandataire
inactif ou muet: «Monsieur de Guermantes-Bouillon, prince des Laumes:
«Ceci est grave!» Très bien! au centre et sur quelques bancs à droite,
vives exclamations à l'extrême gauche.»
Le lecteur de bon sens garde encore une lueur de fidélité au sage
ministre, mais son coeur est ébranlé de nouveaux battements par les
premiers mots du nouvel orateur qui répond au ministre:
«L'étonnement, la stupeur, ce n'est pas trop dire (vive sensation dans
la partie droite de l'hémicycle), que m'ont causés les paroles de celui
qui est encore, je suppose, membre du Gouvernement (tonnerre
d'applaudissements)... Quelques députés s'empressent vers le banc des
ministres; M. le Sous-Secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes fait
de sa place avec la tête un signe affirmatif.» Ce «tonnerre
d'applaudissements», emporte les dernières résistances du lecteur de bon
sens, il trouve insultante pour la Chambre, monstrueuse, une façon de
procéder qui en soi-même est insignifiante; au besoin, quelque fait
normal, par exemple: vouloir faire payer les riches plus que les
pauvres, la lumière sur une iniquité, préférer la paix à la guerre, il
le trouvera scandaleux et y verra une offense à certains principes
auxquels il n'avait pas pensé en effet, qui ne sont pas inscrits dans le
coeur de l'homme, mais qui émeuvent fortement à cause des acclamations
qu'ils déchaînent et des compactes majorités qu'ils rassemblent.
Il faut d'ailleurs reconnaître que cette subtilité des hommes
politiques, qui me servit à m'expliquer le milieu Guermantes et plus
tard d'autres milieux, n'est que la perversion d'une certaine finesse
d'interprétation souvent désignée par «lire entre les lignes». Si dans
les assemblées il y a absurdité par perversion de cette finesse, il y a
stupidité par manque de cette finesse dans le public qui prend tout «à
la lettre», qui ne soupçonne pas une révocation quand un haut dignitaire
est relevé de ses fonctions «sur sa demande» et qui se dit: «Il n'est
pas révoqué puisque c'est lui qui l'a demandé», une défaite quand les
Russes par un mouvement stratégique se replient devant les Japonais sur
des positions plus fortes et préparées à l'avance, un refus quand une
province ayant demandé l'indépendance à l'empereur d'Allemagne, celui-ci
lui accorde l'autonomie religieuse. Il est possible d'ailleurs, pour
revenir à ces séances de la Chambre, que, quand elles s'ouvrent, les
députés eux-mêmes soient pareils à l'homme de bon sens qui en lira le
compte rendu. Apprenant que des ouvriers en grève ont envoyé leurs
délégués auprès d'un ministre, peut-être se demandent-ils naïvement:
«Ah! voyons, que se sont-ils dit? espérons que tout s'est arrangé», au
moment où le ministre monte à la tribune dans un profond silence qui
déjà met en goût d'émotions artificielles. Les premiers mots du
ministre: «Je n'ai pas besoin de dire à la Chambre que j'ai un trop haut
sentiment des devoirs du gouvernement pour avoir reçu cette délégation
dont l'autorité de ma charge n'avait pas à connaître», sont un coup de
théâtre, car c'était la seule hypothèse que le bon sens des députés
n'eût pas faite. Mais justement parce que c'est un coup de théâtre, il
est accueilli par de tels applaudissements que ce n'est qu'au bout de
quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre qui
recevra, en retournant à son banc, les félicitations de ses collègues.
On est aussi ému que le jour où il a négligé d'inviter à une grande fête
officielle le président du Conseil municipal qui lui faisait opposition,
et on déclare que dans l'une comme dans l'autre circonstance il a agi en
véritable homme d'État.
M. de Guermantes, à cette époque de sa vie, avait, au grand scandale des
Courvoisier, fait souvent partie des collègues qui venaient féliciter le
ministre. J'ai entendu plus tard raconter que, même à un moment où il
joua un assez grand rôle à la Chambre et où on songeait à lui pour un
ministère ou une ambassade, il était, quand un ami venait lui demander
un service, infiniment plus simple, jouait politiquement beaucoup moins
au grand personnage politique que tout autre qui n'eût pas été le duc de
Guermantes. Car s'il disait que la noblesse était peu de chose, qu'il
considérait ses collègues comme des égaux, il n'en pensait pas un mot.
Il recherchait, feignait d'estimer, mais méprisait les situations
politiques, et comme il restait pour lui-même M. de Guermantes, elles ne
mettaient pas autour de sa personne cet empesé des grands emplois qui
rend d'autres inabordables. Et par là, son orgueil protégeait contre
toute atteinte non pas seulement ses façons d'une familiarité affichée,
mais ce qu'il pouvait avoir de simplicité véritable.
Pour en revenir à ces décisions artificielles et émouvantes comme celles
des politiciens, Mme de Guermantes ne déconcertait pas moins les
Guermantes, les Courvoisier, tout le faubourg et plus que personne la
princesse de Parme, par des décrets inattendus sous lesquels on sentait
des principes qui frappaient d'autant plus qu'on s'en était moins avisé.
Si le nouveau ministre de Grèce donnait un bal travesti, chacun
choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la
duchesse. L'une pensait qu'elle voudrait être en Duchesse de Bourgogne,
une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de
Dujabar, une troisième en Psyché. Enfin une Courvoisier ayant demandé:
«En quoi te mettras-tu, Oriane?» provoquait la seule réponse à quoi l'on
n'eût pas pensé: «Mais en rien du tout!» et qui faisait beaucoup marcher
les langues comme dévoilant l'opinion d'Oriane sur la véritable position
mondaine du nouveau ministre de Grèce et sur la conduite à tenir à son
égard, c'est-à-dire l'opinion qu'on aurait dû prévoir, à savoir qu'une
duchesse «n'avait pas à se rendre» au bal travesti de ce nouveau
ministre. «Je ne vois pas qu'il y ait nécessité à aller chez le ministre
de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque, pourquoi
irais-je là-bas, je n'ai rien à y faire», disait la duchesse.
--Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant, s'écriait Mme
de Gallardon.