C'est timide et non majestueusement souverain qu'avait été ce signe du

duc, auquel avait répondu le déclanchement de cette vaste, ingénieuse,

obéissante et fastueuse horlogerie mécanique et humaine. L'indécision du

geste ne nuisit pas pour moi à l'effet du spectacle qui lui était

subordonné. Car je sentais que ce qui l'avait rendu hésitant et

embarrassé était la crainte de me laisser voir qu'on n'attendait que moi

pour dîner et qu'on m'avait attendu longtemps, de même que Mme de

Guermantes avait peur qu'ayant regardé tant de tableaux, on ne me

fatiguât et ne m'empêchât de prendre mes aises en me présentant à jet

continu. De sorte que c'était le manque de grandeur dans le geste qui

dégageait la grandeur véritable. De même que cette indifférence du duc à

son propre luxe, ses égards au contraire pour un hôte, insignifiant en

lui-même mais qu'il voulait honorer. Ce n'est pas que M. de Guermantes

ne fût par certains côtés fort ordinaire, et n'eût même des ridicules

d'homme trop riche, l'orgueil d'un parvenu qu'il n'était pas.

Mais de même qu'un fonctionnaire ou qu'un prêtre voient leur médiocre

talent multiplié à l'infini (comme une vague par toute la mer qui se

presse derrière elle) par ces forces auxquelles ils s'appuient,

l'administration française et l'église catholique, de même M. de

Guermantes était porté par cette autre force, la politesse

aristocratique la plus vraie. Cette politesse exclut bien des gens. Mme

de Guermantes n'eût pas reçu Mme de Cambremer ou M. de Forcheville. Mais

du moment que quelqu'un, comme c'était mon cas, paraissait susceptible

d'être agrégé au milieu Guermantes, cette politesse découvrait des

trésors de simplicité hospitalière plus magnifiques encore s'il est

possible que ces vieux salons, ces merveilleux meubles restés là.

Quand il voulait faire plaisir à quelqu'un, M. de Guermantes avait ainsi

pour faire de lui, ce jour-là, le personnage principal, un art qui

savait mettre à profit la circonstance et le lieu. Sans doute à

Guermantes ses «distinctions» et ses «grâces» eussent pris une autre

forme. Il eût fait atteler pour m'emmener faire seul avec lui une

promenade avant dîner. Telles qu'elles étaient, on se sentait touché par

ses façons comme on l'est, en lisant des Mémoires du temps, par celles

de Louis XIV quand il répond avec bonté, d'un air riant et avec une

demi-révérence, à quelqu'un qui vient le solliciter. Encore faut-il,

dans les deux cas, comprendre que cette politesse n'allait pas au delà

de ce que ce mot signifie.

Louis XIV (auquel les entichés de noblesse de son temps reprochent

pourtant son peu de souci de l'étiquette, si bien, dit Saint-Simon,

qu'il n'a été qu'un fort petit roi pour le rang en comparaison de

Philippe de Valois, Charles V, etc.) fait rédiger les instructions les

plus minutieuses pour que les princes du sang et les ambassadeurs

sachent à quels souverains ils doivent laisser la main. Dans certains

cas, devant l'impossibilité d'arriver à une entente, on préfère convenir

que le fils de Louis XIV, Monseigneur, ne recevra chez lui tel souverain

étranger que dehors, en plein air, pour qu'il ne soit pas dit qu'en

entrant dans le château l'un a précédé l'autre; et l'Électeur palatin,

recevant le duc de Chevreuse à dîner, feint, pour ne pas lui laisser la

main, d'être malade et dîne avec lui mais couché, ce qui tranche la

difficulté. M. le Duc évitant les occasions de rendre le service à

Monsieur, celui-ci, sur le conseil du roi son frère dont il est du reste

tendrement aimé, prend un prétexte pour faire monter son cousin à son

lever et le forcer à lui passer sa chemise. Mais dès qu'il s'agit d'un

sentiment profond, des choses du coeur, le devoir, si inflexible tant

qu'il s'agit de politesse, change entièrement. Quelques heures après la

mort de ce frère, une des personnes qu'il a le plus aimées, quand

Monsieur, selon l'expression du duc de Montfort, est «encore tout

chaud», Louis XIV chante des airs d'opéras, s'étonne que la duchesse de

Bourgogne, laquelle a peine à dissimuler sa douleur, ait l'air si

mélancolique, et voulant que la gaieté recommence aussitôt, pour que les

courtisans se décident à se remettre au jeu ordonne au duc de Bourgogne

de commencer une partie de brelan. Or, non seulement dans les actions

mondaines et concentrées, mais dans le langage le plus involontaire,

dans les préoccupations, dans l'emploi du temps de M. de Guermantes, on

retrouvait le même contraste: les Guermantes n'éprouvaient pas plus de

chagrin que les autres mortels, on peut même dire que leur sensibilité

véritable était moindre; en revanche, on voyait tous les jours leur nom

dans les mondanités du _Gaulois_ à cause du nombre prodigieux

d'enterrements où ils eussent trouvé coupable de ne pas se faire

inscrire. Comme le voyageur retrouve, presque semblables, les maisons

couvertes de terre, les terrasses que purent connaître Xénophon ou saint

Paul, de même dans les manières de M. de Guermantes, homme attendrissant

de gentillesse et révoltant de dureté, esclave des plus petites

obligations et délié des pactes les plus sacrés, je retrouvais encore

intacte après plus de deux siècles écoulés cette déviation particulière

à la vie de cour sous Louis XIV et qui transporte les scrupules de

conscience du domaine des affections et de la moralité aux questions de

pure forme.

L'autre raison de l'amabilité que me montra la princesse de Parme était

plus particulière. C'est qu'elle était persuadée d'avance que tout ce

qu'elle voyait chez la duchesse de Guermantes, choses et gens, était

d'une qualité supérieure à tout ce qu'elle avait chez elle. Chez toutes

les autres personnes, elle agissait, il est vrai, comme s'il en avait

été ainsi; pour le plat le plus simple, pour les fleurs les plus

ordinaires, elle ne se contentait pas de s'extasier, elle demandait la

permission d'envoyer dès le lendemain chercher la recette ou regarder

l'espèce par son cuisinier ou son jardinier en chef, personnages à gros

appointements, ayant leur voiture à eux et surtout leurs prétentions

professionnelles, et qui se trouvaient fort humiliés de venir s'informer

d'un plat dédaigné ou prendre modèle sur une variété d'oeillets laquelle

n'était pas moitié aussi belle, aussi «panachée» de «chinages», aussi

grande quant aux dimensions des fleurs, que celles qu'ils avaient

obtenues depuis longtemps chez la princesse. Mais si de la part de

celle-ci, chez tout le monde, cet étonnement devant les moindres choses

était factice et destiné à montrer qu'elle ne tirait pas de la

supériorité de son rang et de ses richesses un orgueil défendu par ses

anciens précepteurs, dissimulé par sa mère et insupportable à Dieu, en

revanche, c'est en toute sincérité qu'elle regardait le salon de la

duchesse de Guermantes comme un lieu privilégié où elle ne pouvait

marcher que de surprises en délices. D'une façon générale d'ailleurs,

mais qui serait bien insuffisante à expliquer cet état d'esprit, les

Guermantes étaient assez différents du reste de la société

aristocratique, ils étaient plus précieux et plus rares. Ils m'avaient

donné au premier aspect l'impression contraire, je les avais trouvés

vulgaires, pareils à tous les hommes et à toutes les femmes, mais parce

que préalablement j'avais vu en eux, comme en Balbec, en Florence, en

Parme, des noms. Évidemment, dans ce salon, toutes les femmes que

j'avais imaginées comme des statuettes de Saxe ressemblaient tout de

même davantage à la grande majorité des femmes. Mais de même que Balbec

ou Florence, les Guermantes, après avoir déçu l'imagination parce qu'ils

ressemblaient plus à leurs pareils qu'à leur nom, pouvaient ensuite,

quoique à un moindre degré, offrir à l'intelligence certaines

particularités qui les distinguaient. Leur physique même, la couleur

d'un rose spécial, allant quelquefois jusqu'au violet, de leur chair,

une certaine blondeur quasi éclairante des cheveux délicats, même chez

les hommes, massés en touffes dorées et douces, moitié de lichens

pariétaires et de pelage félin (éclat lumineux à quoi correspondait un

certain brillant de l'intelligence, car, si l'on disait le teint et les

cheveux des Guermantes, on disait aussi l'esprit des Guermantes comme

l'esprit des Mortemart--une certaine qualité sociale plus fine dès avant

Louis XIV, et d'autant plus reconnue de tous qu'ils la promulguaient

eux-mêmes), tout cela faisait que, dans la matière même, si précieuse

fût-elle, de la société aristocratique où on les trouvait engainés ça et

là, les Guermantes restaient reconnaissables, faciles à discerner et à

suivre, comme les filons dont la blondeur veine le jaspe et l'onyx, ou

plutôt encore comme le souple ondoiement de cette chevelure de clarté

dont les crins dépeignés courent comme de flexibles rayons dans les

flancs de l'agate-mousse.

Les Guermantes--du moins ceux qui étaient dignes du nom--n'étaient pas

seulement d'une qualité de chair, de cheveu, de transparent regard,

exquise, mais avaient une manière de se tenir, de marcher, de saluer, de

regarder avant de serrer la main, de serrer la main, par quoi ils

étaient aussi différents en tout cela d'un homme du monde quelconque que

celui-ci d'un fermier en blouse. Et malgré leur amabilité on se disait:

n'ont-ils pas vraiment le droit, quoiqu'ils le dissimulent, quand ils

nous voient marcher, saluer, sortir, toutes ces choses qui, accomplies

par eux, devenaient aussi gracieuses que le vol de l'hirondelle ou

l'inclinaison de la rose, de penser: ils sont d'une autre race que nous

et nous sommes, nous, les princes de la terre? Plus tard je compris que

les Guermantes me croyaient en effet d'une race autre, mais qui excitait

leur envie, parce que je possédais des mérites que j'ignorais et qu'ils

faisaient profession de tenir pour seuls importants. Plus tard encore

j'ai senti que cette profession de foi n'était qu'à demi sincère et que

chez eux le dédain ou l'étonnement coexistaient avec l'admiration et

l'envie. La flexibilité physique essentielle aux Guermantes était

double; grâce à l'une, toujours en action, à tout moment, et si par

exemple un Guermantes mâle allait saluer une dame, il obtenait une

silhouette de lui-même, faite de l'équilibre instable de mouvements

asymétriques et nerveusement compensés, une jambe traînant un peu soit

exprès, soit parce qu'ayant été souvent cassée à la chasse elle

imprimait au torse, pour rattraper l'autre jambe, une déviation à

laquelle la remontée d'une épaule faisait contrepoids, pendant que le

monocle s'installait dans l'oeil, haussait un sourcil au même moment où

le toupet des cheveux s'abaissait pour le salut; l'autre flexibilité,

comme la forme de la vague, du vent ou du sillage que garde à jamais la

coquille ou le bateau, s'était pour ainsi dire stylisée en une sorte de

mobilité fixée, incurvant le nez busqué qui sous les yeux bleus à fleur

de tête, au-dessus des lèvres trop minces, d'où sortait, chez les

femmes, une voix rauque, rappelait l'origine fabuleuse enseignée au XVIe

siècle par le bon vouloir de généalogistes parasites et hellénisants à

cette race, ancienne sans doute, mais pas au point qu'ils prétendaient

quand ils lui donnaient pour origine la fécondation mythologique d'une

nymphe par un divin Oiseau.

Les Guermantes n'étaient pas moins spéciaux au point de vue intellectuel

qu'au point de vue physique. Sauf le prince Gilbert (l'époux aux idées

surannées de «Marie Gilbert» et qui faisait asseoir sa femme à gauche

quand ils se promenaient en voiture parce qu'elle était de moins bon

sang, pourtant royal, que lui), mais il était une exception et faisait,

absent, l'objet des railleries de la famille et d'anecdotes toujours

nouvelles, les Guermantes, tout en vivant dans le pur «gratin» de

l'aristocratie, affectaient de ne faire aucun cas de la noblesse. Les

théories de la duchesse de Guermantes, laquelle à vrai dire à force

d'être Guermantes devenait dans une certaine mesure quelque chose

d'autre et de plus agréable, mettaient tellement au-dessus de tout

l'intelligence et étaient en politique si socialistes qu'on se demandait

où dans son hôtel se cachait le génie chargé d'assurer le maintien de la

vie aristocratique, et qui toujours invisible, mais évidemment tapi

tantôt dans l'antichambre, tantôt dans le salon, tantôt dans le cabinet

de toilette, rappelait aux domestiques de cette femme qui ne croyait pas

aux titres de lui dire «Madame la duchesse», à cette personne qui

n'aimait que la lecture et n'avait point de respect humain, d'aller

dîner chez sa belle-soeur quand sonnaient huit heures et de se

décolleter pour cela.

Le même génie de la famille présentait à Mme de Guermantes la situation

des duchesses, du moins des premières d'entre elles, et comme elle

multimillionnaires, le sacrifice à d'ennuyeux thés-dîners en ville,

raouts, d'heures où elle eût pu lire des choses intéressantes, comme des

nécessités désagréables analogues à la pluie, et que Mme de Guermantes

acceptait en exerçant sur elles sa verve frondeuse mais sans aller

jusqu'à rechercher les raisons de son acceptation. Ce curieux effet du

hasard que le maître d'hôtel de Mme de Guermantes dît toujours: «Madame

la duchesse» à cette femme qui ne croyait qu'à l'intelligence, ne

paraissait pourtant pas la choquer. Jamais elle n'avait pensé à le prier

de lui dire «Madame» tout simplement. En poussant la bonne volonté

jusqu'à ses extrêmes limites, on eût pu croire que, distraite, elle

entendait seulement «Madame» et que l'appendice verbal qui y était

ajouté n'était pas perçu. Seulement, si elle faisait la sourde, elle

n'était pas muette. Or, chaque fois qu'elle avait une commission à

donner à son mari, elle disait au maître d'hôtel: «Vous rappellerez à

Monsieur le duc...»

Le génie de la famille avait d'ailleurs d'autres occupations, par

exemple de faire parler de morale. Certes il y avait des Guermantes plus

particulièrement intelligents, des Guermantes plus particulièrement

moraux, et ce n'étaient pas d'habitude les mêmes. Mais les

premiers--même un Guermantes qui avait fait des faux et trichait au jeu

et était le plus délicieux de tous, ouvert à toutes les idées neuves et

justes--traitaient encore mieux de la morale que les seconds, et de la

même façon que Mme de Villeparisis, dans les moments où le génie de la

famille s'exprimait par la bouche de la vieille dame. Dans des moments

identiques on voyait tout d'un coup les Guermantes prendre un ton

presque aussi vieillot, aussi bonhomme, et à cause de leur charme plus

grand, plus attendrissant que celui de la marquise pour dire d'une

domestique: «On sent qu'elle a un bon fond, c'est une fille qui n'est

pas commune, elle doit être la fille de gens bien, elle est certainement

restée toujours dans le droit chemin.» A ces moments-là le génie de la

famille se faisait intonation. Mais parfois il était aussi tournure, air

de visage, le même chez la duchesse que chez son grand-père le maréchal,

une sorte d'insaisissable convulsion (pareille à celle du Serpent, génie

carthaginois de la famille Barca), et par quoi j'avais été plusieurs

fois saisi d'un battement de coeur, dans mes promenades matinales, quand,

avant d'avoir reconnu Mme de Guermantes, je me sentais regardé par elle

du fond d'une petite crémerie. Ce génie était intervenu dans une

circonstance qui avait été loin d'être indifférente non seulement aux

Guermantes, mais aux Courvoisier, partie adverse de la famille et,

quoique d'aussi bon sang que les Guermantes, tout l'opposé d'eux (c'est

même par sa grand'mère Courvoisier que les Guermantes expliquaient le

parti pris du prince de Guermantes de toujours parler naissance et

noblesse comme si c'était la seule chose qui importât). Non seulement

les Courvoisier n'assignaient pas à l'intelligence le même rang que les

Guermantes, mais ils ne possédaient pas d'elle la même idée. Pour un

Guermantes (fût-il bête), être intelligent, c'était avoir la dent dure,

être capable de dire des méchancetés, d'emporter le morceau, c'était

aussi pouvoir vous tenir tête aussi bien sur la peinture, sur la

musique, sur l'architecture, parler anglais. Les Courvoisier se

faisaient de l'intelligence une idée moins favorable et, pour peu qu'on

ne fût pas de leur monde, être intelligent n'était pas loin de signifier

«avoir probablement assassiné père et mère». Pour eux l'intelligence

était l'espèce de «pince monseigneur» grâce à laquelle des gens qu'on ne

connaissait ni d'Ève ni d'Adam forçaient les portes des salons les plus

respectés, et on savait chez les Courvoisier qu'il finissait toujours

par vous en cuire d'avoir reçu de telles «espèces». Aux insignifiantes

assertions des gens intelligents qui n'étaient pas du monde, les

Courvoisier opposaient une méfiance systématique. Quelqu'un ayant dit

une fois: «Mais Swann est plus jeune que Palamède.--Du moins il vous le

dit; et s'il vous le dit soyez sûr que c'est qu'il y trouve son

intérêt», avait répondu Mme de Gallardon. Bien plus, comme on disait de

deux étrangères très élégantes que les Guermantes recevaient, qu'on

avait fait passer d'abord celle-ci puisqu'elle était l'aînée: «Mais

est-elle même l'aînée?» avait demandé Mme de Gallardon, non pas

positivement comme si ce genre de personnes n'avaient pas d'âge, mais

comme si, vraisemblablement dénuées d'état civil et religieux, de

traditions certaines, elles fussent plus ou moins jeunes comme les

petites chattes d'une même corbeille entre lesquelles un vétérinaire

seul pourrait se reconnaître. Les Courvoisier, mieux que les Guermantes,

maintenaient d'ailleurs en un sens l'intégrité de la noblesse à la fois

grâce à l'étroitesse de leur esprit et à la méchanceté de leur coeur. De

même que les Guermantes (pour qui, au-dessous des familles royales et de

quelques autres comme les de Ligne, les La Trémoille, etc., tout le

reste se confondait dans un vague fretin) étaient insolents avec des

gens de race ancienne qui habitaient autour de Guermantes, précisément

parce qu'ils ne faisaient pas attention à ces mérites de second ordre

dont s'occupaient énormément les Courvoisier, le manque de ces mérites

leur importait peu. Certaines femmes qui n'avaient pas un rang très

élevé dans leur province mais brillamment mariées, riches, jolies,

aimées des duchesses, étaient pour Paris, où l'on est peu au courant des

«père et mère», un excellent et élégant article d'importation. Il

pouvait arriver, quoique rarement, que de telles femmes fussent, par le

canal de la princesse de Parme, ou en vertu de leur agrément propre,

reçues chez certaines Guermantes. Mais, à leur égard, l'indignation des

Courvoisier ne désarmait jamais. Rencontrer entre cinq et six, chez leur

cousine, des gens avec les parents de qui leurs parents n'aimaient pas à

frayer dans le Perche, devenait pour eux un motif de rage croissante et

un thème d'inépuisables déclamations. Dès le moment, par exemple, où la

charmante comtesse G... entrait chez les Guermantes, le visage de Mme de

Villebon prenait exactement l'expression qu'il eût dû prendre si elle

avait eu à réciter le vers:

_Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là._

vers qui lui était du reste inconnu. Cette Courvoisier avait avalé

presque tous les lundis un éclair chargé de crème à quelques pas de la

comtesse G..., mais sans résultat. Et Mme de Villebon confessait en

cachette qu'elle ne pouvait concevoir comment sa cousine Guermantes

recevait une femme qui n'était même pas de la deuxième société, à

Châteaudun. «Ce n'est vraiment pas la peine que ma cousine soit si

difficile sur ses relations, c'est à se moquer du monde», concluait Mme

de Villebon avec une autre expression de visage, celle-là souriante et

narquoise dans le désespoir, sur laquelle un petit jeu de devinettes eût

plutôt mis un autre vers que la comtesse ne connaissait naturellement

pas davantage:

_Grâce aux dieux mon malheur passe mon espérance_.

Au reste, anticipons sur les événements en disant que la «persévérance»,

rime d'espérance dans le vers suivant, de Mme de Villebon à snober Mme

G... ne fut pas tout à fait inutile. Aux yeux de Mme G... elle doua Mme

de Villebon d'un prestige tel, d'ailleurs purement imaginaire, que,

quand la fille de Mme G..., qui était la plus jolie et la plus riche des

bals de l'époque, fut à marier, on s'étonna de lui voir refuser tous les

ducs. C'est que sa mère, se souvenant des avanies hebdomadaires qu'elle

avait essuyées rue de Grenelle en souvenir de Châteaudun, ne souhaitait

véritablement qu'un mari pour sa fille: un fils Villebon.

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 5 / 20 段