Tout d'abord, d'ailleurs, se produisit un double petit imbroglio. Au

moment même, en effet, où j'étais entré dans le salon, M. de Guermantes,

sans même me laisser le temps de dire bonjour à la duchesse, m'avait

mené, comme pour faire une bonne surprise à cette personne à laquelle il

semblait dire: «Voici votre ami, vous voyez je vous l'amène par la peau

du cou», vers une dame assez petite. Or, bien avant que, poussé par le

duc, je fusse arrivé devant elle, cette dame n'avait cessé de m'adresser

avec ses larges et doux yeux noirs les mille sourires entendus que nous

adressons à une vieille connaissance qui peut-être ne nous reconnaît

pas. Comme c'était justement mon cas et que je ne parvenais pas à me

rappeler qui elle était, je détournais la tête tout en m'avançant de

façon à ne pas avoir à répondre jusqu'à ce que la présentation m'eût

tiré d'embarras. Pendant ce temps, la dame continuait à tenir en

équilibre instable son sourire destiné à moi. Elle avait l'air d'être

pressée de s'en débarrasser et que je dise enfin: «Ah! madame, je crois

bien! Comme maman sera heureuse que nous nous soyons retrouvés!» J'étais

aussi impatient de savoir son nom qu'elle d'avoir vu que je la saluais

enfin en pleine connaissance de cause et que son sourire indéfiniment

prolongé, comme un sol dièse, pouvait enfin cesser. Mais M. de

Guermantes s'y prit si mal, au moins à mon avis, qu'il me sembla qu'il

n'avait nommé que moi et que j'ignorais toujours qui était la

pseudo-inconnue, laquelle n'eut pas le bon esprit de se nommer tant les

raisons de notre intimité, obscures pour moi, lui paraissaient claires.

En effet, dès que je fus auprès d'elle elle ne me tendit pas sa main,

mais prit familièrement la mienne et me parla sur le même ton que si

j'eusse été aussi au courant qu'elle des bons souvenirs à quoi elle se

reportait mentalement. Elle me dit combien Albert, que je compris être

son fils, allait regretter de n'avoir pu venir. Je cherchai parmi mes

anciens camarades lequel s'appelait Albert, je ne trouvai que Bloch,

mais ce ne pouvait être Mme Bloch mère que j'avais devant moi puisque

celle-ci était morte depuis de longues années. Je m'efforçais vainement

à deviner le passé commun à elle et à moi auquel elle se reportait en

pensée. Mais je ne l'apercevais pas mieux, à travers le jais

translucide des larges et douces prunelles qui ne laissaient passer que

le sourire, qu'on ne distingue un paysage situé derrière une vitre noire

même enflammée de soleil. Elle me demanda si mon père ne se fatiguait

pas trop, si je ne voudrais pas un jour aller au théâtre avec Albert, si

j'étais moins souffrant, et comme mes réponses, titubant dans

l'obscurité mentale où je me trouvais, ne devinrent distinctes que pour

dire que je n'étais pas bien ce soir, elle avança elle-même une chaise

pour moi en faisant mille frais auxquels ne m'avaient jamais habitué les

autres amis de mes parents. Enfin le mot de l'énigme me fut donné par le

duc: «Elle vous trouve charmant», murmura-t-il à mon oreille, laquelle

fut frappée comme si ces mots ne lui étaient pas inconnus. C'étaient

ceux que Mme de Villeparisis nous avait dits, à ma grand'mère et à moi,

quand nous avions fait la connaissance de la princesse de Luxembourg.

Alors je compris tout, la dame présente n'avait rien de commun avec Mme

de Luxembourg, mais au langage de celui qui me la servait je discernai

l'espèce de la bête. C'était une Altesse. Elle ne connaissait nullement

ma famille ni moi-même, mais issue de la race la plus noble et possédant

la plus grande fortune du monde, car, fille du prince de Parme, elle

avait épousé un cousin également princier, elle désirait, dans sa

gratitude au Créateur, témoigner au prochain, de si pauvre ou de si

humble extraction fût-il, qu'elle ne le méprisait pas. A vrai dire, les

sourires auraient pu me le faire deviner, j'avais vu la princesse de

Luxembourg acheter des petits pains de seigle sur la plage pour en

donner à ma grand'mère, comme à une biche du Jardin d'acclimatation.

Mais ce n'était encore que la seconde princesse du sang à qui j'étais

présenté, et j'étais excusable de ne pas avoir dégagé les traits

généraux de l'amabilité des grands. D'ailleurs eux-mêmes n'avaient-ils

pas pris la peine de m'avertir de ne pas trop compter sur cette

amabilité, puisque la duchesse de Guermantes, qui m'avait fait tant de

bonjours avec la main à l'Opéra-comique, avait eu l'air furieux que je

la saluasse dans la rue, comme les gens qui, ayant une fois donné un

louis à quelqu'un, pensent qu'avec celui-là ils sont en règle pour

toujours. Quant à M. de Charlus, ses hauts et ses bas étaient encore

plus contrastés. Enfin j'ai connu, on le verra, des altesses et des

majestés d'une autre sorte, reines qui jouent à la reine, et parlent non

selon les habitudes de leurs congénères, mais comme les reines dans

Sardou.

Si M. de Guermantes avait mis tant de hâte à me présenter, c'est que le

fait qu'il y ait dans une réunion quelqu'un d'inconnu à une Altesse

royale est intolérable et ne peut se prolonger une seconde. C'était

cette même hâte que Saint-Loup avait mise à se faire présenter à ma

grand'mère. D'ailleurs, par un reste hérité de la vie des cours qui

s'appelle la politesse mondaine et qui n'est pas superficiel, mais où,

par un retournement du dehors au dedans, c'est la superficie qui devient

essentielle et profonde, le duc et la duchesse de Guermantes

considéraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez souvent

négligés, au moins par l'un d'eux, de la charité, de la chasteté, de la

pitié et de la justice, celui, plus inflexible, de ne guère parler à la

princesse de Parme qu'à la troisième personne.

A défaut d'être encore jamais de ma vie allé à Parme (ce que je désirais

depuis de lointaines vacances de Pâques), en connaître la princesse,

qui, je le savais, possédait le plus beau palais de cette cité unique où

tout d'ailleurs devait être homogène, isolée qu'elle était du reste du

monde, entre les parois polies, dans l'atmosphère, étouffante comme un

soir d'été sans air sur une place de petite ville italienne, de son nom

compact et trop doux, cela aurait dû substituer tout d'un coup à ce que

je tâchais de me figurer ce qui existait réellement à Parme, en une

sorte d'arrivée fragmentaire et sans avoir bougé; c'était, dans

l'algèbre du voyage à la ville de Giorgione, comme une première équation

à cette inconnue. Mais si j'avais depuis des années--comme un parfumeur

à un bloc uni de matière grasse--fait absorber à ce nom de princesse de

Parme le parfum de milliers de violettes, en revanche, dès que je vis la

princesse, que j'aurais été jusque-là convaincu être au moins la

Sanseverina, une seconde opération commença, laquelle ne fut, à vrai

dire, parachevée que quelques mois plus tard, et qui consista, à l'aide

de nouvelles malaxations chimiques, à expulser toute huile essentielle

de violettes et tout parfum stendhalien du nom de la princesse et à y

incorporer à la place l'image d'une petite femme noire, occupée

d'oeuvres, d'une amabilité tellement humble qu'on comprenait tout de

suite dans quel orgueil altier cette amabilité prenait son origine. Du

reste, pareille, à quelques différences près, aux autres grandes dames,

elle était aussi peu stendhalienne que, par exemple, à Paris, dans le

quartier de l'Europe, la rue de Parme, qui ressemble beaucoup moins au

nom de Parme qu'à toutes les rues avoisinantes, et fait moins penser à

la Chartreuse où meurt Fabrice qu'à la salle des pas perdus de la gare

Saint-Lazare.

Son amabilité tenait à deux causes. L'une, générale, était l'éducation

que cette fille de souverains avait reçue. Sa mère (non seulement alliée

à toutes les familles royales de l'Europe, mais encore--contraste avec

la maison ducale de Parme--plus riche qu'aucune princesse régnante) lui

avait, dès son âge le plus tendre, inculqué les préceptes

orgueilleusement humbles d'un snobisme évangélique; et maintenant chaque

trait du visage de la fille, la courbe de ses épaules, les mouvements de

ses bras semblaient répéter: «Rappelle-toi que si Dieu t'a fait naître

sur les marches d'un trône, tu ne dois pas en profiter pour mépriser

ceux à qui la divine Providence a voulu (qu'elle en soit louée!) que tu

fusses supérieure par la naissance et par les richesses. Au contraire,

sois bonne pour les petits. Tes aïeux étaient princes de Clèves et de

Juliers dès 647; Dieu a voulu dans sa bonté que tu possédasses presque

toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch

qu'Edmond de Rothschild; ta filiation en ligne directe est établie par

les généalogistes depuis l'an 63 de l'ère chrétienne; tu as pour

belles-soeurs deux impératrices. Aussi n'aie jamais l'air en parlant de

te rappeler de si grands privilèges, non qu'ils soient précaires (car on

ne peut rien changer à l'ancienneté de la race et on aura toujours

besoin de pétrole), mais il est inutile d'enseigner que tu es mieux née

que quiconque et que tes placements sont de premier ordre, puisque tout

le monde le sait. Sois secourable aux malheureux. Fournis à tous ceux

que la bonté céleste t'a fait la grâce de placer au-dessous de toi ce

que tu peux leur donner sans déchoir de ton rang, c'est-à-dire des

secours en argent, même des soins d'infirmière, mais bien entendu jamais

d'invitations à tes soirées, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en

diminuant ton prestige, ôterait de son efficacité à ton action

bienfaisante.»

Aussi, même dans les moments où elle ne pouvait pas faire de bien, la

princesse cherchait à montrer, ou plutôt à faire croire par tous les

signes extérieurs du langage muet, qu'elle ne se croyait pas supérieure

aux personnes au milieu de qui elle se trouvait. Elle avait avec chacun

cette charmante politesse qu'ont avec les inférieurs les gens bien

élevés et à tout moment, pour se rendre utile, poussait sa chaise dans

le but de laisser plus de place, tenait mes gants, m'offrait tous ces

services, indignes des fières bourgeoises, et que rendent bien

volontiers les souveraines, ou, instinctivement et par pli

professionnel, les anciens domestiques.

Déjà, en effet, le duc, qui semblait pressé d'achever les présentations,

m'avait entraîné vers une autre des filles fleurs. En entendant son nom

je lui dis que j'avais passé devant son château, non loin de Balbec.

«Oh! comme j'aurais été heureuse de vous le montrer», dit-elle presque à

voix basse comme pour se montrer plus modeste, mais d'un ton senti, tout

pénétré du regret de l'occasion manquée d'un plaisir tout spécial, et

elle ajouta avec un regard insinuant: «J'espère que tout n'est pas

perdu. Et je dois dire que ce qui vous aurait intéressé davantage c'eût

été le château de ma tante Brancas; il a été construit par Mansard;

c'est la perle de la province.» Ce n'était pas seulement elle qui eût

été contente de montrer son château, mais sa tante Brancas n'eût pas été

moins ravie de me faire les honneurs du sien, à ce que m'assura cette

dame qui pensait évidemment que, surtout dans un temps où la terre tend

à passer aux mains de financiers qui ne savent pas vivre, il importe que

les grands maintiennent les hautes traditions de l'hospitalité

seigneuriale, par des paroles qui n'engagent à rien. C'était aussi parce

qu'elle cherchait, comme toutes les personnes de son milieu, à dire les

choses qui pouvaient faire le plus de plaisir à l'interlocuteur, à lui

donner la plus haute idée de lui-même, à ce qu'il crût qu'il flattait

ceux à qui il écrivait, qu'il honorait ses hôtes, qu'on brûlait de le

connaître. Vouloir donner aux autres cette idée agréable d'eux-mêmes

existe à vrai dire quelquefois même dans la bourgeoisie elle-même. On y

rencontre cette disposition bienveillante, à titre de qualité

individuelle compensatrice d'un défaut, non pas, hélas, chez les amis

les plus sûrs, mais du moins chez les plus agréables compagnes. Elle

fleurit en tout cas tout isolément. Dans une partie importante de

l'aristocratie, au contraire, ce trait de caractère a cessé d'être

individuel; cultivé par l'éducation, entretenu par l'idée d'une grandeur

propre qui ne peut craindre de s'humilier, qui ne connaît pas de

rivales, sait que par aménité elle peut faire des heureux et se complaît

à en faire, il est devenu le caractère générique d'une classe. Et même

ceux que des défauts personnels trop opposés empêchent de le garder dans

leur coeur en portent la trace inconsciente dans leur vocabulaire ou leur

gesticulation.

--C'est une très bonne femme, me dit M. de Guermantes de la princesse de

Parme, et qui sait être «grande dame» comme personne.

Pendant que j'étais présenté aux femmes, il y avait un monsieur qui

donnait de nombreux signes d'agitation: c'était le comte Hannibal de

Bréauté-Consalvi. Arrivé tard, il n'avait pas eu le temps de s'informer

des convives et quand j'étais entré au salon, voyant en moi un invité

qui ne faisait pas partie de la société de la duchesse et devait par

conséquent avoir des titres tout à fait extraordinaires pour y pénétrer,

il installa son monocle sous l'arcade cintrée de ses sourcils, pensant

que celui-ci l'aiderait beaucoup à discerner quelle espèce d'homme

j'étais. Il savait que Mme de Guermantes avait, apanage précieux des

femmes vraiment supérieures, ce qu'on appelle un «salon», c'est-à-dire

ajoutait parfois aux gens de son monde quelque notabilité que venait de

mettre en vue la découverte d'un remède ou la production d'un

chef-d'oeuvre. Le faubourg Saint-Germain restait encore sous l'impression

d'avoir appris qu'à la réception pour le roi et la reine d'Angleterre,

la duchesse n'avait pas craint de convier M. Detaille. Les femmes

d'esprit du faubourg se consolaient malaisément de n'avoir pas été

invitées tant elles eussent été délicieusement intéressées d'approcher

ce génie étrange. Mme de Courvoisier prétendait qu'il y avait aussi M.

Ribot, mais c'était une invention destinée à faire croire qu'Oriane

cherchait à faire nommer son mari ambassadeur. Enfin, pour comble de

scandale, M. de Guermantes, avec une galanterie digne du maréchal de

Saxe, s'était présenté au foyer de la Comédie-Française et avait prié

Mlle Reichenberg de venir réciter des vers devant le roi, ce qui avait

eu lieu et constituait un fait sans précédent dans les annales des

raouts. Au souvenir de tant d'imprévu, qu'il approuvait d'ailleurs

pleinement, étant lui-même autant qu'un ornement et, de la même façon

que la duchesse de Guermantes, mais dans le sexe masculin, une

consécration pour un salon, M. de Bréauté se demandant qui je pouvais

bien être sentait un champ très vaste ouvert à ses investigations. Un

instant le nom de M. Widor passa devant son esprit; mais il jugea que

j'étais bien jeune pour être organiste, et M. Widor trop peu marquant

pour être «reçu». Il lui parut plus vraisemblable de voir tout

simplement en moi le nouvel attaché de la légation de Suède duquel on

lui avait parlé; et il se préparait à me demander des nouvelles du roi

Oscar par qui il avait été à plusieurs reprises fort bien accueilli;

mais quand le duc, pour me présenter, eut dit mon nom à M. de Bréauté,

celui-ci, voyant que ce nom lui était absolument inconnu, ne douta plus

dès lors que, me trouvant là, je ne fusse quelque célébrité. Oriane

décidément n'en faisait pas d'autres et savait l'art d'attirer les

hommes en vue dans son salon, au pourcentage de un pour cent bien

entendu, sans quoi elle l'eût déclassé. M. de Bréauté commença donc à se

pourlécher les babines et à renifler de ses narines friandes, mis en

appétit non seulement par le bon dîner qu'il était sûr de faire, mais

par le caractère de la réunion que ma présence ne pouvait manquer de

rendre intéressante et qui lui fournirait un sujet de conversation

piquant le lendemain au déjeuner du duc de Chartres. Il n'était pas

encore fixé sur le point de savoir si c'était moi dont on venait

d'expérimenter le sérum contre le cancer ou de mettre en répétition le

prochain lever de rideau au Théâtre-Français, mais grand intellectuel,

grand amateur de «récits de voyages», il ne cessait pas de multiplier

devant moi les révérences, les signes d'intelligence, les sourires

filtrés par son monocle; soit dans l'idée fausse qu'un homme de valeur

l'estimerait davantage s'il parvenait à lui inculquer l'illusion que

pour lui, comte de Bréauté-Consalvi, les privilèges de la pensée

n'étaient pas moins dignes de respect que ceux de la naissance; soit

tout simplement par besoin et difficulté d'exprimer sa satisfaction,

dans l'ignorance de la langue qu'il devait me parler, en somme comme

s'il se fût trouvé en présence de quelqu'un des «naturels» d'une terre

inconnue où aurait atterri son radeau et avec lesquels, par espoir du

profit, il tâcherait, tout en observant curieusement leurs coutumes et

sans interrompre les démonstrations d'amitié ni pousser comme eux de

grands cris, de troquer des oeufs d'autruche et des épices contre des

verroteries. Après avoir répondu de mon mieux à sa joie, je serrai la

main du duc de Châtellerault que j'avais déjà rencontré chez Mme de

Villeparisis, de laquelle il me dit que c'était une fine mouche. Il

était extrêmement Guermantes par la blondeur des cheveux, le profil

busqué, les points où la peau de la joue s'altère, tout ce qui se voit

déjà dans les portraits de cette famille que nous ont laissés le XVIe et

le XVIIe siècle. Mais comme je n'aimais plus la duchesse, sa

réincarnation en un jeune homme était sans attrait pour moi. Je lisais

le crochet que faisait le nez du duc de Châtellerault comme la signature

d'un peintre que j'aurais longtemps étudié, mais qui ne m'intéressait

plus du tout. Puis je dis aussi bonjour au prince de Foix, et, pour le

malheur de mes phalanges qui n'en sortirent que meurtries, je les

laissai s'engager dans l'étau qu'était une poignée de mains à

l'allemande, accompagnée d'un sourire ironique ou bonhomme du prince de

Faffenheim, l'ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms

propre à ce milieu, on appelait si universellement le prince Von, que

lui-même signait prince Von, ou, quand il écrivait à des intimes, Von.

Encore cette abréviation-là se comprenait-elle à la rigueur, à cause de

la longueur d'un nom composé. On se rendait moins compte des raisons qui

faisaient remplacer Elisabeth tantôt par Lili, tantôt par Bebeth, comme

dans un autre monde pullulaient les Kikim. On s'explique que des hommes,

cependant assez oisifs et frivoles en général, eussent adopté «Quiou»

pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit

moins ce qu'ils en gagnaient à prénommer un de leurs cousins Dinand au

lieu de Ferdinand. Il ne faudrait pas croire du reste que pour donner

des prénoms les Guermantes procédassent invariablement par la répétition

d'une syllabe. Ainsi deux soeurs, la comtesse de Montpeyroux et la

vicomtesse de Vélude, lesquelles étaient toutes d'une énorme grosseur,

ne s'entendaient jamais appeler, sans s'en fâcher le moins du monde et

sans que personne songeât à en sourire, tant l'habitude était ancienne,

que «Petite» et «Mignonne». Mme de Guermantes, qui adorait Mme de

Montpeyroux, eût, si celle-ci eût été gravement atteinte, demandé avec

des larmes à sa soeur: «On me dit que «Petite» est très mal.» Mme de

l'Éclin portant les cheveux en bandeaux qui lui cachaient entièrement

les oreilles, on ne l'appelait jamais que «ventre affamé». Quelquefois

on se contentait d'ajouter un _a_ au nom ou au prénom du mari pour

désigner la femme. L'homme le plus avare, le plus sordide, le plus

inhumain du faubourg ayant pour prénom Raphaël, sa charmante, sa fleur

sortant aussi du rocher signait toujours Raphaëla; mais ce sont là

seulement simples échantillons de règles innombrables dont nous pourrons

toujours, si l'occasion s'en présente, expliquer quelques-unes. Ensuite

je demandai au duc de me présenter au prince d'Agrigente. «Comment, vous

ne connaissez pas cet excellent Gri-gri», s'écria M. de Guermantes, et

il dit mon nom à M. d'Agrigente. Celui de ce dernier, si souvent cité

par Françoise, m'était toujours apparu comme une transparente verrerie,

sous laquelle je voyais, frappés au bord de la mer violette par les

rayons obliques d'un soleil d'or, les cubes roses d'une cité antique

dont je ne doutais pas que le prince--de passage à Paris par un bref

miracle--ne fût lui-même, aussi lumineusement sicilien et glorieusement

patiné, le souverain effectif. Hélas, le vulgaire hanneton auquel on me

présenta, et qui pirouetta pour me dire bonjour avec une lourde

désinvolture qu'il croyait élégante, était aussi indépendant de son nom

que d'une oeuvre d'art qu'il eût possédée, sans porter sur soi aucun

reflet d'elle, sans peut-être l'avoir jamais regardée. Le prince

d'Agrigente était si entièrement dépourvu de quoi que ce fût de princier

et qui pût faire penser à Agrigente, que c'en était à supposer que son

nom, entièrement distinct de lui, relié par rien à sa personne, avait eu

le pouvoir d'attirer à soit tout ce qu'il aurait pu y avoir de vague

poésie en cet homme comme chez tout autre, et de l'enfermer après cette

opération dans les syllabes enchantées. Si l'opération avait eu lieu,

elle avait été en tout cas bien faite, car il ne restait plus un atome

de charme à retirer de ce parent des Guermantes. De sorte qu'il se

trouvait à la fois le seul homme au monde qui fût prince d'Agrigente et

peut-être l'homme au monde qui l'était le moins. Il était d'ailleurs

fort heureux de l'être, mais comme un banquier est heureux d'avoir de

nombreuses actions d'une mine, sans se soucier d'ailleurs si cette mine

répond au joli nom de mine Ivanhoe et de mine Primerose, ou si elle

s'appelle seulement la mine Premier. Cependant, tandis que s'achevaient

les présentations si longues à raconter mais qui, commencées dès mon

entrée au salon, n'avaient duré que quelques instants, et que Mme de

Guermantes, d'un ton presque suppliant, me disait: «Je suis sûre que

Basin vous fatigue à vous mener ainsi de l'une à l'autre, nous voulons

que vous connaissiez nos amis, mais nous voulons surtout ne pas vous

fatiguer pour que vous reveniez souvent», le duc, d'un mouvement assez

gauche et timoré, donna (ce qu'il aurait bien voulu faire depuis une

heure remplie pour moi par la contemplation des Elstir) le signe qu'on

pouvait servir.

Il faut ajouter qu'un des invités manquait, M. de Grouchy, dont la

femme, née Guermantes, était venue seule de son côté, le mari devant

arriver directement de la chasse où il avait passé la journée. Ce M. de

Grouchy, descendant de celui du Premier Empire et duquel on a dit

faussement que son absence au début de Waterloo avait été la cause

principale de la défaite de Napoléon, était d'une excellente famille,

insuffisante pourtant aux yeux de certains entichés de noblesse. Ainsi

le prince de Guermantes, qui devait être bien des années plus tard moins

difficile pour lui-même, avait-il coutume de dire à ses nièces: «Quel

malheur pour cette pauvre Mme de Guermantes (la vicomtesse de

Guermantes, mère de Mme de Grouchy) qu'elle n'ait jamais pu marier ses

enfants.--Mais, mon oncle, l'aînée a épousé M. de Grouchy.--Je n'appelle

pas cela un mari! Enfin, on prétend que l'oncle François a demandé la

cadette, cela fera qu'elles ne seront pas toutes restées filles.»

Aussitôt l'ordre de servir donné, dans un vaste déclic giratoire,

multiple et simultané, les portes de la salle à manger s'ouvrirent à

deux battants; un maître d'hôtel qui avait l'air d'un maître des

cérémonies s'inclina devant la princesse de Parme et annonça la

nouvelle: «Madame est servie», d'un ton pareil à celui dont il aurait

dit: «Madame se meurt», mais qui ne jeta aucune tristesse dans

l'assemblée, car ce fut d'un air folâtre, et comme l'été à Robinson, que

les couples s'avancèrent l'un derrière l'autre vers la salle à manger,

se séparant quand ils avaient gagné leur place où des valets de pied

poussaient derrière eux leur chaise; la dernière, Mme de Guermantes

s'avança vers moi, pour que je la conduisisse à table et sans que

j'éprouvasse l'ombre de la timidité que j'aurais pu craindre, car, en

chasseresse à qui une grande adresse musculaire a rendu la grâce facile,

voyant sans doute que je m'étais mis du côté qu'il ne fallait pas, elle

pivota avec tant de justesse autour de moi que je trouvai son bras sur

le mien et le plus naturellement encadré dans un rythme de mouvements

précis et nobles. Je leur obéis avec d'autant plus d'aisance que les

Guermantes n'y attachaient pas plus d'importance qu'au savoir un vrai

savant, chez qui on est moins intimidé que chez un ignorant; d'autres

portes s'ouvrirent par où entra la soupe fumante, comme si le dîner

avait lieu dans un théâtre de pupazzi habilement machiné et où l'arrivée

tardive du jeune invité mettait, sur un signe du maître, tous les

rouages en action.

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 4 / 20 段