Un seul point sur lequel Guermantes et Courvoisier se rencontraient

était dans l'art, infiniment varié d'ailleurs, de marquer les distances.

Les manières des Guermantes n'étaient pas entièrement uniformes chez

tous. Mais, par exemple, tous les Guermantes, de ceux qui l'étaient

vraiment, quand on vous présentait à eux, procédaient à une sorte de

cérémonie, à peu près comme si le fait qu'ils vous eussent tendu la main

eût été aussi considérable que s'il s'était agi de vous sacrer

chevalier. Au moment où un Guermantes, n'eût-il que vingt ans, mais

marchant déjà sur les traces de ses aînés, entendait votre nom prononcé

par le présentateur, il laissait tomber sur vous, comme s'il n'était

nullement décidé à vous dire bonjour, un regard généralement bleu,

toujours de la froideur d'un acier qu'il semblait prêt à vous plonger

dans les plus profonds replis du coeur. C'est du reste ce que les

Guermantes croyaient faire en effet, se jugeant tous des psychologues de

premier ordre. Ils pensaient de plus accroître par cette inspection

l'amabilité du salut qui allait suivre et qui ne vous serait délivré

qu'à bon escient. Tout ceci se passait à une distance de vous qui,

petite s'il se fût agi d'une passe d'armes, semblait énorme pour une

poignée de main et glaçait dans le deuxième cas comme elle eût fait dans

le premier, de sorte que quand le Guermantes, après une rapide tournée

accomplie dans les dernières cachettes de votre âme et de votre

honorabilité, vous avait jugé digne de vous rencontrer désormais avec

lui, sa main, dirigée vers vous au bout d'un bras tendu dans toute sa

longueur, avait l'air de vous présenter un fleuret pour un combat

singulier, et cette main était en somme placée si loin du Guermantes à

ce moment-là que, quand il inclinait alors la tête, il était difficile

de distinguer si c'était vous ou sa propre main qu'il saluait. Certains

Guermantes n'ayant pas le sentiment de la mesure, ou incapables de ne

pas se répéter sans cesse, exagéraient en recommençant cette cérémonie

chaque fois qu'ils vous rencontraient. Étant donné qu'ils n'avaient plus

à procéder à l'enquête psychologique préalable pour laquelle le «génie

de la famille» leur avait délégué ses pouvoirs dont ils devaient se

rappeler les résultats, l'insistance du regard perforateur précédant la

poignée de main ne pouvait s'expliquer que par l'automatisme qu'avait

acquis leur regard ou par quelque don de fascination qu'ils pensaient

posséder. Les Courvoisier, dont le physique était différent, avaient

vainement essayé de s'assimiler ce salut scrutateur et s'étaient

rabattus sur la raideur hautaine ou la négligence rapide. En revanche,

c'était aux Courvoisier que certaines très rares Guermantes du sexe

féminin semblaient avoir emprunté le salut des dames. En effet, au

moment où on vous présentait à une de ces Guermantes-là, elle vous

faisait un grand salut dans lequel elle approchait de vous, à peu près

selon un angle de quarante-cinq degrés, la tête et le buste, le bas du

corps (qu'elle avait fort haut jusqu'à la ceinture, qui faisait pivot)

restant immobile. Mais à peine avait-elle projeté ainsi vers vous la

partie supérieure de sa personne, qu'elle la rejetait en arrière de la

verticale par un brusque retrait d'une longueur à peu près égale. Le

renversement consécutif neutralisait ce qui vous avait paru être

concédé, le terrain que vous aviez cru gagner ne restait même pas acquis

comme en matière de duel, les positions primitives étaient gardées.

Cette même annulation de l'amabilité par la reprise des distances (qui

était d'origine Courvoisier et destinée à montrer que les avances faites

dans le premier mouvement n'étaient qu'une feinte d'un instant) se

manifestait aussi clairement, chez les Courvoisier comme chez les

Guermantes, dans les lettres qu'on recevait d'elles, au moins pendant

les premiers temps de leur connaissance. Le «corps» de la lettre pouvait

contenir des phrases qu'on n'écrirait, semble-t-il, qu'à un ami, mais

c'est en vain que vous eussiez cru pouvoir vous vanter d'être celui de

la dame, car la lettre commençait par: «monsieur» et finissait par:

«Croyez, monsieur, à mes sentiments distingués.» Dès lors, entre ce

froid début et cette fin glaciale qui changeaient le sens de tout le

reste, pouvaient se succéder (si c'était une réponse à une lettre de

condoléance de vous) les plus touchantes peintures du chagrin que la

Guermantes avait eu à perdre sa soeur, de l'intimité qui existait entre

elles, des beautés du pays où elle villégiaturait, des consolations

qu'elle trouvait dans le charme de ses petits enfants, tout cela n'était

plus qu'une lettre comme on en trouve dans des recueils et dont le

caractère intime n'entraînait pourtant pas plus d'intimité entre vous et

l'épistolière que si celle-ci avait été Pline le Jeune ou Mme de

Simiane.

Il est vrai que certaines Guermantes vous écrivaient dès les premières

fois «mon cher ami», «mon ami», ce n'étaient pas toujours les plus

simples d'entre elles, mais plutôt celles qui, ne vivant qu'au milieu

des rois et, d'autre part, étant «légères», prenaient dans leur orgueil

la certitude que tout ce qui venait d'elles faisait plaisir et dans leur

corruption l'habitude de ne marchander aucune des satisfactions qu'elles

pouvaient offrir. Du reste, comme il suffisait qu'on eût eu une

trisaïeule commune sous Louis XIII pour qu'un jeune Guermantes dit en

parlant de la marquise de Guermantes «la tante Adam», les Guermantes

étaient si nombreux que même pour ces simples rites, celui du salut de

présentation par exemple, il existait bien des variétés. Chaque

sous-groupe un peu raffiné avait le sien, qu'on se transmettait des

parents aux enfants comme une recette de vulnéraire et une manière

particulière de préparer les confitures. C'est ainsi qu'on a vu la

poignée de main de Saint-Loup se déclancher comme malgré lui au moment

où il entendait votre nom, sans participation de regard, sans

adjonction de salut. Tout malheureux roturier qui pour une raison

spéciale--ce qui arrivait du reste assez rarement--était présenté à

quelqu'un du sous-groupe Saint-Loup, se creusait la tête, devant ce

minimum si brusque de bonjour, revêtant volontairement les apparences de

l'inconscience, pour savoir ce que le ou la Guermantes pouvait avoir

contre lui. Et il était bien étonné d'apprendre qu'il ou elle avait jugé

à propos d'écrire tout spécialement au présentateur pour lui dire

combien vous lui aviez plu et qu'il ou elle espérait bien vous revoir.

Aussi particularisés que le geste mécanique de Saint-Loup étaient les

entrechats compliqués et rapides (jugés ridicules par M. de Charlus) du

marquis de Fierbois, les pas graves et mesurés du prince de Guermantes.

Mais il est impossible de décrire ici la richesse de cette chorégraphie

des Guermantes à cause de l'étendue même du corps de ballet.

Pour en revenir à l'antipathie qui animait les Courvoisier contre la

duchesse de Guermantes, les premiers auraient pu avoir la consolation de

la plaindre tant qu'elle fut jeune fille, car elle était alors peu

fortunée. Malheureusement, de tout temps une sorte d'émanation

fuligineuse et _sui generis_ enfouissait, dérobait aux yeux, la richesse

des Courvoisier qui, si grande qu'elle fût, demeurait obscure. Une

Courvoisier fort riche avait beau épouser un gros parti, il arrivait

toujours que le jeune ménage n'avait pas de domicile personnel à Paris,

y «descendait» chez ses beaux-parents, et pour le reste de l'année

vivait en province au milieu d'une société sans mélange mais sans éclat.

Pendant que Saint-Loup, qui n'avait guère plus que des dettes,

éblouissait Doncières par ses attelages, un Courvoisier fort riche n'y

prenait jamais que le tram. Inversement (et d'ailleurs bien des années

auparavant) Mlle de Guermantes (Oriane), qui n'avait pas grand'chose,

faisait plus parler de ses toilettes que toutes les Courvoisier réunies

des leurs. Le scandale même de ses propos faisait une espèce de réclame

à sa manière de s'habiller et de se coiffer. Elle avait osé dire au

grand-duc de Russie: «Eh bien! Monseigneur, il paraît que vous voulez

faire assassiner Tolstoï?» dans un dîner auquel on n'avait point convié

les Courvoisier, d'ailleurs peu renseignés sur Tolstoï. Ils ne

l'étaient pas beaucoup plus sur les auteurs grecs, si l'on en juge par

la duchesse de Gallardon douairière (belle-mère de la princesse de

Gallardon, alors encore jeune fille) qui, n'ayant pas été en cinq ans

honorée d'une seule visite d'Oriane, répondit à quelqu'un qui lui

demandait la raison de son absence: «Il paraît qu'elle récite de

l'Aristote (elle voulait dire de l'Aristophane) dans le monde. Je ne

tolère pas ça chez moi!»

On peut imaginer combien cette «sortie» de Mlle de Guermantes sur

Tolstoï, si elle indignait les Courvoisier, émerveillait les Guermantes,

et, par delà, tout ce qui leur tenait non seulement de près, mais de

loin. La comtesse douairière d'Argencourt, née Seineport, qui recevait

un peu tout le monde parce qu'elle était bas bleu et quoique son fils

fût un terrible snob, racontait le mot devant des gens de lettres en

disant: «Oriane de Guermantes qui est fine comme l'ambre, maligne comme

un singe, douée pour tout, qui fait des aquarelles dignes d'un grand

peintre et des vers comme en font peu de grands poètes, et vous savez,

comme famille, c'est tout ce qu'il y a de plus haut, sa grand'mère était

Mlle de Montpensier, et elle est la dix-huitième Oriane de Guermantes

sans une mésalliance, c'est le sang le plus pur, le plus vieux de

France.»

Aussi les faux hommes de lettres, ces demi-intellectuels que recevait

Mme d'Argencourt, se représentant Oriane de Guermantes, qu'ils

n'auraient jamais l'occasion de connaître personnellement, comme quelque

chose de plus merveilleux et de plus extraordinaire que la princesse

Badroul Boudour, non seulement se sentaient prêts à mourir pour elle en

apprenant qu'une personne si noble glorifiait par-dessus tout Tolstoï,

mais sentaient aussi que reprenaient dans leur esprit une nouvelle force

leur propre amour de Tolstoï, leur désir de résistance au tsarisme. Ces

idées libérales avaient pu s'anémier entre eux, ils avaient pu douter de

leur prestige, n'osant plus les confesser, quand soudain de Mlle de

Guermantes elle-même, c'est-à-dire d'une jeune fille si indiscutablement

précieuse et autorisée, portant les cheveux à plat sur le front (ce que

jamais une Courvoisier n'eût consenti à faire) leur venait un tel

secours. Un certain nombre de réalités bonnes ou mauvaises gagnent ainsi

beaucoup à recevoir l'adhésion de personnes qui ont autorité sur nous.

Par exemple chez les Courvoisier, les rites de l'amabilité dans la rue

se composaient d'un certain salut, fort laid et peu aimable en lui-même,

mais dont on savait que c'était la manière distinguée de dire bonjour,

de sorte que tout le monde, effaçant de soi le sourire, le bon accueil,

s'efforçait d'imiter cette froide gymnastique. Mais les Guermantes, en

général, et particulièrement Oriane, tout en connaissant mieux que

personne ces rites, n'hésitaient pas, si elles vous apercevaient d'une

voiture, à vous faire un gentil bonjour de la main, et dans un salon,

laissant les Courvoisier faire leurs saluts empruntés et raides,

esquissaient de charmantes révérences, vous tendaient la main comme à un

camarade en souriant de leurs yeux bleus, de sorte que tout d'un coup,

grâce aux Guermantes, entraient dans la substance du chic, jusque-là un

peu creuse et sèche, tout ce que naturellement on eût aimé et qu'on

s'était efforcé de proscrire, la bienvenue, l'épanchement d'une

amabilité vraie, la spontanéité. C'est de la même manière, mais par une

réhabilitation cette fois peu justifiée, que les personnes qui portent

le plus en elles le goût instinctif de la mauvaise musique et des

mélodies, si banales soient-elles, qui ont quelque chose de caressant et

de facile, arrivent, grâce à la culture symphonique, à mortifier en

elles ce goût. Mais une fois arrivées à ce point, quand, émerveillées

avec raison par l'éblouissant coloris orchestral de Richard Strauss,

elles voient ce musicien accueillir avec une indulgence digne d'Auber les

motifs plus vulgaires, ce que ces personnes aimaient trouve soudain dans

une autorité si haute une justification qui les ravit et elles

s'enchantent sans scrupules et avec une double gratitude, en écoutant

_Salomé_, de ce qui leur était interdit d'aimer dans _Les Diamants de la

Couronne_.

Authentique ou non, l'apostrophe de Mlle de Guermantes au grand-duc,

colportée de maison en maison, était une occasion de raconter avec

quelle élégance excessive Oriane était arrangée à ce dîner. Mais si le

luxe (ce qui précisément le rendait inaccessible aux Courvoisier) ne

naît pas de la richesse, mais de la prodigalité, encore la seconde

dure-t-elle plus longtemps si elle est enfin soutenue par la première,

laquelle lui permet alors de jeter tous ses feux. Or, étant donné les

principes affichés ouvertement non seulement par Oriane, mais par Mme de

Villeparisis, à savoir que la noblesse ne compte pas, qu'il est ridicule

de se préoccuper du rang, que la fortune ne fait pas le bonheur, que

seuls l'intelligence, le coeur, le talent ont de l'importance, les

Courvoisier pouvaient espérer qu'en vertu de cette éducation qu'elle

avait reçue de la marquise, Oriane épouserait quelqu'un qui ne serait

pas du monde, un artiste, un repris de justice, un va-nu-pieds, un libre

penseur, qu'elle entrerait définitivement dans la catégorie de ce que

les Courvoisier appelaient «les dévoyés». Ils pouvaient d'autant plus

l'espérer que, Mme de Villeparisis traversant en ce moment au point de

vue social une crise difficile (aucune des rares personnes brillantes

que je rencontrai chez elle ne lui étaient encore revenues), elle

affichait une horreur profonde à l'égard de la société qui la tenait à

l'écart. Même quand elle parlait de son neveu le prince de Guermantes

qu'elle voyait, elle n'avait pas assez de railleries pour lui parce

qu'il était féru de sa naissance. Mais au moment même où il s'était agi

de trouver un mari à Oriane, ce n'étaient plus les principes affichés

par la tante et la nièce qui avaient mené l'affaire; ç'avait été le

mystérieux «Génie de la famille». Aussi infailliblement que si Mme de

Villeparisis et Oriane n'eussent jamais parlé que titres de rente et

généalogies au lieu de mérite littéraire et de qualités du coeur, et

comme si la marquise, pour quelques jours avait été--comme elle serait

plus tard--morte, et en bière, dans l'église de Combray, où chaque

membre de la famille n'était plus qu'un Guermantes, avec une privation

d'individualité et de prénoms qu'attestait sur les grandes tentures

noires le seul G... de pourpre, surmonté de la couronne ducale, c'était

sur l'homme le plus riche et le mieux né, sur le plus grand parti du

faubourg Saint-Germain, sur le fils aîné du duc de Guermantes, le prince

des Laumes, que le Génie de la famille avait porté le choix de

l'intellectuelle, de la frondeuse, de l'évangélique Mme de Villeparisis.

Et pendant deux heures, le jour du mariage, Mme de Villeparisis eut

chez elle toutes les nobles personnes dont elle se moquait, dont elle se

moqua même avec les quelques bourgeois intimes qu'elle avait conviés et

auxquels le prince des Laumes mit alors des cartes avant de «couper le

câble» dès l'année suivante. Pour mettre le comble au malheur des

Courvoisier, les maximes qui font de l'intelligence et du talent les

seules supériorités sociales recommencèrent à se débiter chez la

princesse des Laumes, aussitôt après le mariage. Et à cet égard, soit

dit en passant, le point de vue que défendait Saint-Loup quand il vivait

avec Rachel, fréquentait les amis de Rachel, aurait voulu épouser

Rachel, comportait--quelque horreur qu'il inspirât dans la

famille--moins de mensonge que celui des demoiselles Guermantes en

général, prônant l'intelligence, n'admettant presque pas qu'on mît en

doute l'égalité des hommes, alors que tout cela aboutissait à point

nommé au même résultat que si elles eussent professé des maximes

contraires, c'est-à-dire à épouser un duc richissime. Saint-Loup

agissait, au contraire, conformément à ses théories, ce qui faisait dire

qu'il était dans une mauvaise voie. Certes, du point de vue moral,

Rachel était en effet peu satisfaisante. Mais il n'est pas certain que

si une personne ne valait pas mieux, mais eût été duchesse ou eût

possédé beaucoup de millions, Mme de Marsantes n'eût pas été favorable

au mariage.

Or, pour en revenir à Mme des Laumes (bientôt après duchesse de

Guermantes par la mort de son beau-père) ce fut un surcroît de malheur

infligé aux Courvoisier que les théories de la jeune princesse, en

restant ainsi dans son langage, n'eussent dirigé en rien sa conduite;

car ainsi cette philosophie (si l'on peut ainsi dire) ne nuisit

nullement à l'élégance aristocratique du salon Guermantes. Sans doute

toutes les personnes que Mme de Guermantes ne recevait pas se figuraient

que c'était parce qu'elles n'étaient pas assez intelligentes, et telle

riche Américaine qui n'avait jamais possédé d'autre livre qu'un petit

exemplaire ancien, et jamais ouvert, des poésies de Parny, posé, parce

qu'il était «du temps», sur un meuble de son petit salon, montrait quel

cas elle faisait des qualités de l'esprit par les regards dévorants

qu'elle attachait sur la duchesse de Guermantes quand celle-ci entrait à

l'Opéra. Sans doute aussi Mme de Guermantes était sincère quand elle

élisait une personne à cause de son intelligence. Quand elle disait

d'une femme, il paraît qu'elle est «charmante», ou d'un homme qu'il

était tout ce qu'il y a de plus intelligent, elle ne croyait pas avoir

d'autres raisons de consentir à les recevoir que ce charme ou cette

intelligence, le génie des Guermantes n'intervenant pas à cette dernière

minute: plus profond, situé à l'entrée obscure de la région où les

Guermantes jugeaient, ce génie vigilant empêchait les Guermantes de

trouver l'homme intelligent ou de trouver la femme charmante s'ils

n'avaient pas de valeur mondaine, actuelle ou future. L'homme était

déclaré savant, mais comme un dictionnaire, ou au contraire commun avec

un esprit de commis voyageur, la femme jolie avait un genre terrible, ou

parlait trop. Quant aux gens qui n'avaient pas de situation, quelle

horreur, c'étaient des snobs. M. de Bréauté, dont le château était tout

voisin de Guermantes, ne fréquentait que des altesses. Mais il se

moquait d'elles et ne rêvait que vivre dans les musées. Aussi Mme de

Guermantes était-elle indignée quand on traitait M. de Bréauté de snob.

«Snob, Babal! Mais vous êtes fou, mon pauvre ami, c'est tout le

contraire, il déteste les gens brillants, on ne peut pas lui faire faire

une connaissance. Même chez moi! si je l'invite avec quelqu'un de

nouveau, il ne vient qu'en gémissant.» Ce n'est pas que, même en

pratique, les Guermantes ne fissent pas de l'intelligence un tout autre

cas que les Courvoisier. D'une façon positive cette différence entre les

Guermantes et les Courvoisier donnait déjà d'assez beaux fruits. Ainsi

la duchesse de Guermantes, du reste enveloppée d'un mystère devant

lequel rêvaient de loin tant de poètes, avait donné cette fête dont nous

avons déjà parlé, où le roi d'Angleterre s'était plu mieux que nulle

part ailleurs, car elle avait eu l'idée, qui ne serait jamais venue à

l'esprit, et la hardiesse, qui eût fait reculer le courage de tous les

Courvoisier, d'inviter, en dehors des personnalités que nous avons

citées, le musicien Gaston Lemaire et l'auteur dramatique Grandmougin.

Mais c'est surtout au point de vue négatif que l'intellectualité se

faisait sentir. Si le coefficient nécessaire d'intelligence et de

charme allait en s'abaissant au fur et à mesure que s'élevait le rang de

la personne qui désirait être invitée chez la princesse de Guermantes,

jusqu'à approcher de zéro quand il s'agissait des principales têtes

couronnées, en revanche plus on descendait au-dessous de ce niveau

royal, plus le coefficient s'élevait. Par exemple, chez la princesse de

Parme, il y avait une quantité de personnes que l'Altesse recevait parce

qu'elle les avait connues enfant, ou parce qu'elles étaient alliées à

telle duchesse, ou attachées à la personne de tel souverain, ces

personnes fussent-elles laides, d'ailleurs, ennuyeuses ou sottes; or,

pour un Courvoisier la raison «aimé de la princesse de Parme», «soeur de

mère avec la duchesse d'Arpajon», «passant tous les ans trois mois chez

la reine d'Espagne», aurait suffi à leur faire inviter de telles gens,

mais Mme de Guermantes, qui recevait poliment leur salut depuis dix ans

chez la princesse de Parme, ne leur avait jamais laissé passer son

seuil, estimant qu'il en est d'un salon au sens social du mot comme au

sens matériel où il suffit de meubles qu'on ne trouve pas jolis, mais

qu'on laisse comme remplissage et preuve de richesse, pour le rendre

affreux. Un tel salon ressemble à un ouvrage où on ne sait pas

s'abstenir des phrases qui démontrent du savoir, du brillant, de la

facilité. Comme un livre, comme une maison, la qualité d'un «salon»,

pensait avec raison Mme de Guermantes, a pour pierre angulaire le

sacrifice.

Beaucoup des amies de la princesse de Parme et avec qui la duchesse de

Guermantes se contentait depuis des années du même bonjour convenable,

ou de leur rendre des cartes, sans jamais les inviter, ni aller à leurs

fêtes, s'en plaignaient discrètement à l'Altesse, laquelle, les jours où

M. de Guermantes venait seul la voir, lui en touchait un mot. Mais le

rusé seigneur, mauvais mari pour la duchesse en tant qu'il avait des

maîtresses, mais compère à toute épreuve en ce qui touchait le bon

fonctionnement de son salon (et l'esprit d'Oriane, qui en était

l'attrait principal), répondait: «Mais est-ce que ma femme la connaît?

Ah! alors, en effet, elle aurait dû. Mais je vais dire la vérité à

Madame, Oriane au fond n'aime pas la conversation des femmes. Elle est

entourée d'une cour d'esprits supérieurs--moi je ne suis pas son mari,

je ne suis que son premier valet de chambre. Sauf un tout petit nombre

qui sont, elles, très spirituelles, les femmes l'ennuient. Voyons,

Madame, votre Altesse, qui a tant de finesse, ne me dira pas que la

marquise de Souvré ait de l'esprit. Oui, je comprends bien, la princesse

la reçoit par bonté. Et puis elle la connaît. Vous dites qu'Oriane l'a

vue, c'est possible, mais très peu je vous assure. Et puis je vais dire

à la princesse, il y a aussi un peu de ma faute. Ma femme est très

fatiguée, et elle aime tant être aimable que, si je la laissais faire,

ce serait des visites à n'en plus finir. Pas plus tard qu'hier soir,

elle avait de la température, elle avait peur de faire de la peine à la

duchesse de Bourbon en n'allant pas chez elle. J'ai dû montrer les

dents, j'ai défendu qu'on attelât. Tenez, savez-vous, Madame, j'ai bien

envie de ne pas même dire à Oriane que vous m'avez parlé de Mme de

Souvré. Oriane aime tant votre Altesse qu'elle ira aussitôt inviter Mme

de Souvré, ce sera une visite de plus, cela nous forcera à entrer en

relations avec la soeur dont je connais très bien le mari. Je crois que

je ne dirai rien du tout à Oriane, si la princesse m'y autorise. Nous

lui éviterons comme cela beaucoup de fatigue et d'agitation. Et je vous

assure que cela ne privera pas Mme de Souvré. Elle va partout, dans les

endroits les plus brillants. Nous, nous ne recevons même pas, de petits

dîners de rien, Mme de Souvré s'ennuierait à périr.» La princesse de

Parme, naïvement persuadée que le duc de Guermantes ne transmettrait pas

sa demande à la duchesse et désolée de n'avoir pu obtenir l'invitation

que désirait Mme de Souvré, était d'autant plus flattée d'être une des

habituées d'un salon si peu accessible. Sans doute cette satisfaction

n'allait pas sans ennuis. Ainsi chaque fois que la princesse de Parme

invitait Mme de Guermantes, elle avait à se mettre l'esprit à la torture

pour n'avoir personne qui pût déplaire à la duchesse et l'empêcher de

revenir.

Les jours habituels (après le dîner où elle avait toujours de très bonne

heure, ayant gardé les habitudes anciennes, quelques convives), le

salon de la princesse de Parme était ouvert aux habitués, et d'une façon

générale à toute la grande aristocratie française et étrangère. La

réception consistait en ceci qu'au sortir de la salle à manger, la

princesse s'asseyait sur un canapé devant une grande table ronde,

causait avec deux des femmes les plus importantes qui avaient dîné, ou

bien jetait les yeux sur un «magazine», jouait aux cartes (ou feignait

d'y jouer, suivant une habitude de cour allemande), soit en faisant une

patience, soit en prenant pour partenaire vrai ou supposé un personnage

marquant. Vers neuf heures la porte du grand salon ne cessant plus de

s'ouvrir à deux battants, de se refermer, de se rouvrir de nouveau, pour

laisser passage aux visiteurs qui avaient dîné quatre à quatre (ou s'ils

dînaient en ville escamotaient le café en disant qu'ils allaient

revenir, comptant en effet «entrer par une porte et sortir par l'autre»)

pour se plier aux heures de la princesse. Celle-ci cependant, attentive

à son jeu ou à la causerie, faisait semblant de ne pas voir les

arrivantes et ce n'est qu'au moment où elles étaient à deux pas d'elle,

qu'elle se levait gracieusement en souriant avec bonté pour les femmes.

Celles-ci cependant faisaient devant l'Altesse debout une révérence qui

allait jusqu'à la génuflexion, de manière à mettre leurs lèvres à la

hauteur de la belle main qui pendait très bas et à la baiser. Mais à ce

moment la princesse, de même que si elle eût chaque fois été surprise

par un protocole qu'elle connaissait pourtant très bien, relevait

l'agenouillée comme de vive force avec une grâce et une douceur sans

égales, et l'embrassait sur les joues. Grâce et douceur qui avaient pour

condition, dira-t-on, l'humilité avec laquelle l'arrivante pliait le

genou. Sans doute, et il semble que dans une société égalitaire la

politesse disparaîtrait, non, comme on croit, par le défaut de

l'éducation, mais parce que, chez les uns disparaîtrait la déférence due

au prestige qui doit être imaginaire pour être efficace, et surtout chez

les autres l'amabilité qu'on prodigue et qu'on affine quand on sent

qu'elle a pour celui qui la reçoit un prix infini, lequel dans un monde

fondé sur l'égalité tomberait subitement à rien, comme tout ce qui

n'avait qu'une valeur fiduciaire. Mais cette disparition de la

politesse dans une société nouvelle n'est pas certaine et nous sommes

quelquefois trop disposés à croire que les conditions actuelles d'un

état de choses en sont les seules possibles. De très bons esprits ont

cru qu'une république ne pourrait avoir de diplomatie et d'alliances, et

que la classe paysanne ne supporterait pas la séparation de l'Église et

de l'État. Après tout, la politesse dans une société égalitaire ne

serait pas un miracle plus grand que le succès des chemins de fer et

l'utilisation militaire de l'aéroplane. Puis, si même la politesse

disparaissait, rien ne prouve que ce serait un malheur. Enfin une

société ne serait-elle pas secrètement hiérarchisée au fur et à mesure

qu'elle serait en fait plus démocratique? C'est fort possible. Le

pouvoir politique des papes a beaucoup grandi depuis qu'ils n'ont plus

ni États, ni armée; les cathédrales exerçaient un prestige bien moins

grand sur un dévot du XVIIe siècle que sur un athée du XXe, et si la

princesse de Parme avait été souveraine d'un État, sans doute eussé-je

eu l'idée d'en parler à peu près autant que d'un président de la

république, c'est-à-dire pas du tout.

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 6 / 20 段