Une certitude du goût dans l'ordre non du beau mais des manières, et qui

en présence d'une circonstance nouvelle faisait saisir tout de suite à

l'homme élégant--comme à un musicien à qui on demande de jouer un

morceau inconnu--le sentiment, le mouvement qu'elle réclame et y adapter

le mécanisme, la technique qui conviennent le mieux; puis permettait à

ce goût de s'exercer sans la contrainte d'aucune autre considération,

dont tant de jeunes bourgeois eussent été paralysés, aussi bien par peur

d'être ridicules aux yeux des autres en manquant aux convenances, que de

paraître trop empressés à ceux de leurs amis, et que remplaçait chez

Robert un dédain que certes il n'avait jamais éprouvé dans son coeur,

mais qu'il avait reçu par héritage en son corps, et qui avait plié les

façons de ses ancêtres à une familiarité qu'ils croyaient ne pouvoir que

flatter et ravir celui à qui elle s'adressait; enfin une noble

libéralité qui, ne tenant aucun compte de tant d'avantages matériels

(des dépenses à profusion dans ce restaurant avaient achevé de faire de

lui, ici comme ailleurs, le client le plus à la mode et le grand favori,

situation que soulignait l'empressement envers lui non pas seulement de

la domesticité mais de toute la jeunesse la plus brillante), les lui

faisait fouler aux pieds, comme ces banquettes de pourpre effectivement

et symboliquement trépignées, pareilles à un chemin somptueux qui ne

plaisait à mon ami qu'en lui permettant de venir vers moi avec plus de

grâce et de rapidité; telles étaient les qualités, toutes essentielles à

l'aristocratie, qui derrière ce corps non pas opaque et obscur comme eût

été le mien, mais significatif et limpide, transparaissaient comme à

travers une oeuvre d'art la puissance industrieuse, efficiente qui l'a

créée, et rendaient les mouvements de cette course légère que Robert

avait déroulée le long du mur, intelligibles et charmants ainsi que ceux

de cavaliers sculptés sur une frise. «Hélas, eût pensé Robert, est-ce la

peine que j'aie passé ma jeunesse à mépriser la naissance, à honorer

seulement la justice et l'esprit, à choisir, en dehors des amis qui

m'étaient imposés, des compagnons gauches et mal vêtus s'ils avaient de

l'éloquence, pour que le seul être qui apparaisse en moi, dont on garde

un précieux souvenir, soit non celui que ma volonté, en s'efforçant et

en méritant, a modelé à ma ressemblance, mais un être qui n'est pas mon

oeuvre, qui n'est même pas moi, que j'ai toujours méprisé et cherché à

vaincre; est-ce la peine que j'aie aimé mon ami préféré comme je l'ai

fait, pour que le plus grand plaisir qu'il trouve en moi soit celui d'y

découvrir quelque chose de bien plus général que moi-même, un plaisir

qui n'est pas du tout, comme il le dit et comme il ne peut sincèrement

le croire, un plaisir d'amitié, mais un plaisir intellectuel et

désintéressé, une sorte de plaisir d'art?» Voilà ce que je crains,

aujourd'hui que Saint-Loup ait quelquefois pensé. Il s'est trompé, dans

ce cas. S'il n'avait pas, comme il avait fait, aimé quelque chose de

plus élevé que la souplesse innée de son corps, s'il n'avait pas été si

longtemps détaché de l'orgueil nobiliaire, il y eût eu plus

d'application et de lourdeur dans son agilité même, une vulgarité

importante dans ses manières. Comme à Mme de Villeparisis il avait fallu

beaucoup de sérieux pour qu'elle donnât dans sa conversation et dans ses

Mémoires le sentiment de la frivolité, lequel est intellectuel, de même,

pour que le corps de Saint-Loup fût habité par tant d'aristocratie, il

fallait que celle-ci eût déserté sa pensée tendue vers de plus hauts

objets, et, résorbée dans son corps, s'y fût fixée en lignes

inconscientes et nobles. Par là sa distinction d'esprit n'était pas

absente d'une distinction physique qui, la première faisant défaut,

n'eût pas été complète. Un artiste n'a pas besoin d'exprimer directement

sa pensée dans son ouvrage pour que celui-ci en reflète la qualité; on a

même pu dire que la louange la plus haute de Dieu est dans la négation

de l'athée qui trouve la création assez parfaite pour se passer d'un

créateur. Et je savais bien aussi que ce n'était pas qu'une oeuvre d'art

que j'admirais en ce jeune cavalier déroulant le long du mur la frise de

sa course; le jeune prince (descendant de Catherine de Foix, reine de

Navarre et petite-fille de Charles VII) qu'il venait de quitter à mon

profit, la situation de naissance et de fortune qu'il inclinait devant

moi, les ancêtres dédaigneux et souples qui survivaient dans l'assurance

et l'agilité, la courtoisie avec laquelle il venait disposer autour de

mon corps frileux le manteau de vigogne, tout cela n'était-ce pas comme

des amis plus anciens que moi dans sa vie, par lesquels j'eusse cru que

nous dussions toujours être séparés, et qu'il me sacrifiait au contraire

par un choix que l'on ne peut faire que dans les hauteurs de

l'intelligence, avec cette liberté souveraine dont les mouvements de

Robert étaient l'image et dans laquelle se réalise la parfaite amitié?

Ce que la familiarité d'un Guermantes--au lieu de la distinction qu'elle

avait chez Robert, parce que le dédain héréditaire n'y était que le

vêtement, devenu grâce inconsciente, d'une réelle humilité morale--eût

décelé de morgue vulgaire, j'avais pu en prendre conscience, non en M.

de Charlus chez lequel les défauts de caractère que jusqu'ici je

comprenais mal s'étaient superposés aux habitudes aristocratiques, mais

chez le duc de Guermantes. Lui aussi pourtant, dans l'ensemble commun

qui avait tant déplu à ma grand'mère quand autrefois elle l'avait

rencontré chez Mme de Villeparisis, offrait des parties de grandeur

ancienne, et qui me furent sensibles quand j'allai dîner chez lui, le

lendemain de la soirée que j'avais passée avec Saint-Loup.

Elles ne m'étaient apparues ni chez lui ni chez la duchesse, quand je

les avais vus d'abord chez leur tante, pas plus que je n'avais vu le

premier jour les différences qui séparaient la Berma de ses camarades,

encore que chez celle-ci les particularités fussent infiniment plus

saisissantes que chez des gens du monde, puisqu'elles deviennent plus

marquées au fur et à mesure que les objets sont plus réels, plus

concevables à l'intelligence. Mais enfin si légères que soient les

nuances sociales (et au point que lorsqu'un peintre véridique comme

Sainte-Beuve veut marquer successivement les nuances qu'il y eut entre

le salon de Mme Geoffrin, de Mme Récamier et de Mme de Boigne, ils

apparaissent tous si semblables que la principale vérité qui, à l'insu

de l'auteur, ressort de ses études, c'est le néant de la vie de salon),

pourtant, en vertu de la même raison que pour la Berma, quand les

Guermantes me furent devenus indifférents et que la gouttelette de leur

originalité ne fut plus vaporisée par mon imagination, je pus la

recueillir, tout impondérable qu'elle fût.

La duchesse ne m'ayant pas parlé de son mari, à la soirée de sa tante,

je me demandais si, avec les bruits de divorce qui couraient, il

assisterait au dîner. Mais je fus bien vite fixé car parmi les valets de

pied qui se tenaient debout dans l'antichambre et qui (puisqu'ils

avaient dû jusqu'ici me considérer à peu près comme les enfants de

l'ébéniste, c'est-à-dire peut-être avec plus de sympathie que leur

maître mais comme incapable d'être reçu chez lui) devaient chercher la

cause de cette révolution, je vis se glisser M. de Guermantes qui

guettait mon arrivée pour me recevoir sur le seuil et m'ôter lui-même

mon pardessus.

--Mme de Guermantes va être tout ce qu'il y a de plus heureuse, me

dit-il d'un ton habilement persuasif. Permettez-moi de vous débarrasser

de vos frusques (il trouvait à la fois bon enfant et comique de parler

le langage du peuple). Ma femme craignait un peu une défection de votre

part, bien que vous eussiez donné votre jour. Depuis ce matin nous nous

disions l'un à l'autre: «Vous verrez qu'il ne viendra pas.» Je dois dire

que Mme de Guermantes a vu plus juste que moi. Vous n'êtes pas un homme

commode à avoir et j'étais persuadé que vous nous feriez faux bond.

Et le duc était si mauvais mari, si brutal même, disait-on, qu'on lui

savait gré, comme on sait gré de leur douceur aux méchants, de ces mots

«Mme de Guermantes» avec lesquels il avait l'air d'étendre sur la

duchesse une aile protectrice pour qu'elle ne fasse qu'un avec lui.

Cependant me saisissant familièrement par la main, il se mit en devoir

de me guider et de m'introduire dans les salons. Telle expression

courante peu claire dans la bouche d'un paysan si elle montre la

survivance d'une tradition locale, la trace d'un événement historique,

peut-être ignorés de celui qui y fait allusion; de même cette politesse

de M. de Guermantes, et qu'il allait me témoigner pendant toute la

soirée, me charma comme un reste d'habitudes plusieurs fois séculaires,

d'habitudes en particulier du XVIIIe siècle. Les gens des temps passés

nous semblent infiniment loin de nous. Nous n'osons pas leur supposer

d'intentions profondes au delà de ce qu'ils expriment formellement; nous

sommes étonnés quand nous rencontrons un sentiment à peu près pareil à

ceux que nous éprouvons chez un héros d'Homère ou une habile feinte

tactique chez Hannibal pendant la bataille de Cannes, où il laissa

enfoncer son flanc pour envelopper son adversaire par surprise; on

dirait que nous nous imaginons ce poète épique et ce général aussi

éloignés de nous qu'un animal vu dans un jardin zoologique. Même chez

tels personnages de la cour de Louis XIV, quand nous trouvons des

marques de courtoisie dans des lettres écrites par eux à quelque homme

de rang inférieur et qui ne peut leur être utile à rien, elles nous

laissent surpris parce qu'elles nous révèlent tout à coup chez ces

grands seigneurs tout un monde de croyances qu'ils n'expriment jamais

directement mais qui les gouvernent, et en particulier la croyance qu'il

faut par politesse feindre certains sentiments et exercer avec le plus

grand scrupule certaines fonctions d'amabilité.

Cet éloignement imaginaire du passé est peut-être une des raisons qui

permettent de comprendre que même de grands écrivains aient trouvé une

beauté géniale aux oeuvres de médiocres mystificateurs comme Ossian. Nous

sommes si étonnés que des bardes lointains puissent avoir des idées

modernes, que nous nous émerveillons si, dans ce que nous croyons un

vieux chant gaélique, nous en rencontrons une que nous n'eussions

trouvée qu'ingénieuse chez un contemporain. Un traducteur de talent n'a

qu'à ajouter à un Ancien qu'il restitue plus ou moins fidèlement, des

morceaux qui, signés d'un nom contemporain et publiés à part,

paraîtraient seulement agréables: aussitôt il donne une émouvante

grandeur à son poète, lequel joue ainsi sur le clavier de plusieurs

siècles. Ce traducteur n'était capable que d'un livre médiocre, si ce

livre eût été publié comme un original de lui. Donné pour une

traduction, il semble celle d'un chef-d'oeuvre. Le passé non seulement

n'est pas fugace, il reste sur place. Ce n'est pas seulement des mois

après le commencement d'une guerre que des lois votées sans hâte peuvent

agir efficacement sur elle, ce n'est pas seulement quinze ans après un

crime resté obscur qu'un magistrat peut encore trouver les éléments qui

serviront à l'éclaircir; après des siècles et des siècles, le savant qui

étudie dans une région lointaine la toponymie, les coutumes des

habitants, pourra saisir encore en elles telle légende bien antérieure

au christianisme, déjà incomprise, sinon même oubliée au temps

d'Hérodote et qui dans l'appellation donnée à une roche, dans un rite

religieux, demeure au milieu du présent comme une émanation plus dense,

immémoriale et stable. Il y en avait une aussi, bien moins antique,

émanation de la vie de cour, sinon dans les manières souvent vulgaires

de M. de Guermantes, du moins dans l'esprit qui les dirigeait. Je devais

la goûter encore, comme une odeur ancienne, quand je la retrouvai un peu

plus tard au salon. Car je n'y étais pas allé tout de suite.

En quittant le vestibule, j'avais dit à M. de Guermantes que j'avais un

grand désir de voir ses Elstir. «Je suis à vos ordres, M. Elstir est-il

donc de vos amis? Je suis fort marri car je le connais un peu, c'est un

homme aimable, ce que nos pères appelaient l'honnête homme, j'aurais pu

lui demander de me faire la grâce de venir, et le prier à dîner. Il

aurait certainement été très flatté de passer la soirée en votre

compagnie.» Fort peu ancien régime quand il s'efforçait ainsi de l'être,

le duc le redevenait ensuite sans le vouloir. M'ayant demandé si je

désirais qu'il me montrât ces tableaux, il me conduisit, s'effaçant

gracieusement devant chaque porte, s'excusant quand, pour me montrer le

chemin, il était obligé de passer devant, petite scène qui (depuis le

temps où Saint-Simon raconte qu'un ancêtre des Guermantes lui fit les

honneurs de son hôtel avec les mêmes scrupules dans l'accomplissement

des devoirs frivoles du gentilhomme) avait dû, avant de glisser jusqu'à

nous, être jouée par bien d'autres Guermantes pour bien d'autres

visiteurs. Et comme j'avais dit au duc que je serais bien aise d'être

seul un moment devant les tableaux, il s'était retiré discrètement en me

disant que je n'aurais qu'à venir le retrouver au salon.

Seulement une fois en tête à tête avec les Elstir, j'oubliai tout à fait

l'heure du dîner; de nouveau comme à Balbec j'avais devant moi les

fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n'était que la

projection, la manière de voir particulière à ce grand peintre et que ne

traduisaient nullement ses paroles. Les parties du mur couvertes de

peintures de lui, toutes homogènes les unes aux autres, étaient comme

les images lumineuses d'une lanterne magique laquelle eût été, dans le

cas présent, la tête de l'artiste et dont on n'eût pu soupçonner

l'étrangeté tant qu'on n'aurait fait que connaître l'homme, c'est-à-dire

tant qu'on n'eût fait que voir la lanterne coiffant la lampe, avant

qu'aucun verre coloré eût encore été placé. Parmi ces tableaux,

quelques-uns de ceux qui semblaient le plus ridicules aux gens du monde

m'intéressaient plus que les autres en ce qu'ils recréaient ces

illusions d'optique qui nous prouvent que nous n'identifierions pas les

objets si nous ne faisions pas intervenir le raisonnement. Que de fois

en voiture ne découvrons-nous pas une longue rue claire qui commence à

quelques mètres de nous, alors que nous n'avons devant nous qu'un pan de

mur violemment éclairé qui nous a donné le mirage de la profondeur. Dès

lors n'est-il pas logique, non par artifice de symbolisme mais par

retour sincère à la racine même de l'impression, de représenter une

chose par cette autre que dans l'éclair d'une illusion première nous

avons prise pour elle? Les surfaces et les volumes sont en réalité

indépendants des noms d'objets que notre mémoire leur impose quand nous

les avons reconnus. Elstir tâchait d'arracher à ce qu'il venait de

sentir ce qu'il savait, son effort avait souvent été de dissoudre cet

agrégat de raisonnements que nous appelons vision.

Les gens qui détestaient ces «horreurs» s'étonnaient qu'Elstir admirât

Chardin, Perroneau, tant de peintres qu'eux, les gens du monde,

aimaient. Ils ne se rendaient pas compte qu'Elstir avait pour son compte

refait devant le réel (avec l'indice particulier de son goût pour

certaines recherches) le même effort qu'un Chardin ou un Perroneau, et

qu'en conséquence, quand il cessait de travailler pour lui-même, il

admirait en eux des tentatives du même genre, des sortes de fragments

anticipés d'oeuvres de lui. Mais les gens du monde n'ajoutaient pas par

la pensée à l'oeuvre d'Elstir cette perspective du Temps qui leur

permettait d'aimer ou tout au moins de regarder sans gêne la peinture de

Chardin. Pourtant les plus vieux auraient pu se dire qu'au cours de leur

vie ils avaient vu, au fur et à mesure que les années les en

éloignaient, la distance infranchissable entre ce qu'ils jugeaient un

chef-d'oeuvre d'Ingres et ce qu'ils croyaient devoir rester à jamais une

horreur (par exemple l'_Olympia_ de Manet) diminuer jusqu'à ce que les

deux toiles eussent l'air jumelles. Mais on ne profite d'aucune leçon

parce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au général et qu'on se figure

toujours se trouver en présence d'une expérience qui n'a pas de

précédents dans le passé.

Je fus émus de retrouver dans deux tableaux (plus réalistes, ceux-là, et

d'une manière antérieure) un même monsieur, une fois en frac dans son

salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une

fête populaire au bord de l'eau où il n'avait évidemment que faire, et

qui prouvait que pour Elstir il n'était pas seulement un modèle

habituel, mais un ami, peut-être un protecteur, qu'il aimait, comme

autrefois Carpaccio tels seigneurs notoires--et parfaitement

ressemblants--de Venise, à faire figurer dans ses peintures; de même

encore que Beethoven trouvait du plaisir à inscrire en tête d'une oeuvre

préférée le nom chéri de l'archiduc Rodolphe. Cette fête au bord de

l'eau avait quelque chose d'enchanteur. La rivière, les robes des

femmes, les voiles des barques, les reflets innombrables des unes et des

autres voisinaient parmi ce carré de peinture qu'Elstir avait découpé

dans une merveilleuse après-midi. Ce qui ravissait dans la robe d'une

femme cessant un moment de danser, à cause de la chaleur et de

l'essoufflement, était chatoyant aussi, et de la même manière, dans la

toile d'une voile arrêtée, dans l'eau du petit port, dans le ponton de

bois, dans les feuillages et dans le ciel. Comme dans un des tableaux

que j'avais vus à Balbec, l'hôpital, aussi beau sous son ciel de lapis

que la cathédrale elle-même, semblait, plus hardi qu'Elstir théoricien,

qu'Elstir homme de goût et amoureux du moyen âge, chanter: «Il n'y a pas

de gothique, il n'y a pas de chef-d'oeuvre, l'hôpital sans style vaut le

glorieux portail», de même j'entendais: «La dame un peu vulgaire qu'un

dilettante en promenade éviterait de regarder, excepterait du tableau

poétique que la nature compose devant lui, cette femme est belle aussi,

sa robe reçoit la même lumière que la voile du bateau, et il n'y a pas

de choses plus ou moins précieuses, la robe commune et la voile en

elle-même jolie sont deux miroirs du même reflet, tout le prix est dans

les regards du peintre.» Or celui-ci avait su immortellement arrêter le

mouvement des heures à cet instant lumineux où la dame avait eu chaud et

avait cessé de danser, où l'arbre était cerné d'un pourtour d'ombre, où

les voiles semblaient glisser sur un vernis d'or. Mais justement parce

que l'instant pesait sur nous avec tant de force, cette toile si fixée

donnait l'impression la plus fugitive, on sentait que la dame allait

bientôt s'en retourner, les bateaux disparaître, l'ombre changer de

place, la nuit venir, que le plaisir finit, que la vie passe et que les

instants, montrés à la fois par tant de lumières qui y voisinent

ensemble, ne se retrouvent pas. Je reconnaissais encore un aspect, tout

autre il est vrai, de ce qu'est l'instant, dans quelques aquarelles à

sujets mythologiques, datant des débuts d'Elstir et dont était aussi

orné ce salon. Les gens du monde «avancés» allaient «jusqu'à» cette

manière-là, mais pas plus loin. Ce n'était certes pas ce qu'Elstir avait

fait de mieux, mais déjà la sincérité avec laquelle le sujet avait été

pensé ôtait sa froideur. C'est ainsi que, par exemple, les Muses étaient

représentées comme le seraient des êtres appartenant à une espèce

fossile mais qu'il n'eût pas été rare, aux temps mythologiques, de voir

passer le soir, par deux ou par trois, le long de quelque sentier

montagneux. Quelquefois un poète, d'une race ayant aussi une

individualité particulière pour un zoologiste (caractérisée par une

certaine insexualité), se promenait avec une Muse, comme, dans la

nature, des créatures d'espèces différentes mais amies et qui vont de

compagnie. Dans une de ces aquarelles, on voyait un poète épuisé d'une

longue course en montagne, qu'un Centaure, qu'il a rencontré, touché de

sa fatigue, prend sur son dos et ramène. Dans plus d'une autre,

l'immense paysage (où la scène mythique, les héros fabuleux tiennent une

place minuscule et sont comme perdus) est rendu, des sommets à la mer,

avec une exactitude qui donne plus que l'heure, jusqu'à la minute qu'il

est, grâce au degré précis du déclin du soleil, à la fidélité fugitive

des ombres. Par là l'artiste donne, en l'instantanéisant, une sorte de

réalité historique vécue au symbole de la fable, le peint, et le relate

au passé défini.

Pendant que je regardais les peintures d'Elstir, les coups de sonnette

des invités qui arrivaient avaient tinté, ininterrompus, et m'avaient

bercé doucement. Mais le silence qui leur succéda et qui durait déjà

depuis très longtemps finit--moins rapidement il est vrai--par

m'éveiller de ma rêverie, comme celui qui succède à la musique de Lindor

tire Bartholo de son sommeil. J'eus peur qu'on m'eût oublié, qu'on fût à

table et j'allai rapidement vers le salon. A la porte du cabinet des

Elstir je trouvai un domestique qui attendait, vieux ou poudré, je ne

sais, l'air d'un ministre espagnol, mais me témoignant du même respect

qu'il eût mis aux pieds d'un roi. Je sentis à son air qu'il m'eût

attendu une heure encore, et je pensai avec effroi au retard que j'avais

apporté au dîner, alors surtout que j'avais promis d'être à onze heures

chez M. de Charlus.

Le ministre espagnol (non sans que je rencontrasse, en route, le valet

de pied persécuté par le concierge, et qui, rayonnant de bonheur quand

je lui demandai des nouvelles de sa fiancée, me dit que justement demain

était le jour de sortie d'elle et de lui, qu'il pourrait passer toute la

journée avec elle, et célébra la bonté de Madame la duchesse) me

conduisit au salon où je craignais de trouver M. de Guermantes de

mauvaise humeur. Il m'accueillit au contraire avec une joie évidemment

en partie factice et dictée par la politesse, mais par ailleurs sincère,

inspirée et par son estomac qu'un tel retard avait affamé, et par la

conscience d'une impatience pareille chez tous ses invités lesquels

remplissaient complètement le salon. Je sus, en effet, plus tard, qu'on

m'avait attendu près de trois quarts d'heure. Le duc de Guermantes pensa

sans doute que prolonger le supplice général de deux minutes ne

l'aggraverait pas, et que la politesse l'ayant poussé à reculer si

longtemps le moment de se mettre à table, cette politesse serait plus

complète si en ne faisant pas servir immédiatement il réussissait à me

persuader que je n'étais pas en retard et qu'on n'avait pas attendu pour

moi. Aussi me demanda-t-il, comme si nous avions une heure avant le

dîner et si certains invités n'étaient pas encore là, comment je

trouvais les Elstir. Mais en même temps et sans laisser apercevoir ses

tiraillements d'estomac, pour ne pas perdre une seconde de plus, de

concert avec la duchesse il procédait aux présentations. Alors seulement

je m'aperçus que venait de se produire autour de moi, de moi qui jusqu'à

ce jour--sauf le stage dans le salon de Mme Swann--avais été habitué

chez ma mère, à Combray et à Paris, aux façons ou protectrices ou sur la

défensive de bourgeoises rechignées qui me traitaient en enfant, un

changement de décor comparable à celui qui introduit tout à coup

Parsifal au milieu des filles fleurs. Celles qui m'entouraient,

entièrement décolletées (leur chair apparaissait des deux côtés d'une

sinueuse branche de mimosa ou sous les larges pétales d'une rose), ne me

dirent bonjour qu'en coulant vers moi de longs regards caressants comme

si la timidité seule les eût empêchées de m'embrasser. Beaucoup n'en

étaient pas moins fort honnêtes au point de vue des moeurs; beaucoup, non

toutes, car les plus vertueuses n'avaient pas pour celles qui étaient

légères cette répulsion qu'eût éprouvée ma mère. Les caprices de la

conduite, niés par de saintes amies, malgré l'évidence, semblaient, dans

le monde des Guermantes, importer beaucoup moins que les relations qu'on

avait su conserver. On feignait d'ignorer que le corps d'une maîtresse

de maison était manié par qui voulait, pourvu que le «salon» fût demeuré

intact. Comme le duc se gênait fort peu avec ses invités (de qui et à

qui il n'avait plus dès longtemps rien à apprendre), mais beaucoup avec

moi dont le genre de supériorité, lui étant inconnu, lui causait un peu

le même genre de respect qu'aux grands seigneurs de la cour de Louis XIV

les ministres bourgeois, il considérait évidemment que le fait de ne pas

connaître ses convives n'avait aucune importance, sinon pour eux, du

moins pour moi, et, tandis que je me préoccupais à cause de lui de

l'effet que je ferais sur eux, il se souciait seulement de celui qu'ils

feraient sur moi.

Le Côté de Guermantes - Troisième partie · 第 3 / 20 段