péripéties, qu'ils croyaient uniques, leur brûlaient la langue, et ils
cherchaient des yeux quelqu'un avec qui engager la conversation. Le
patron lui-même perdait le sentiment des distances: «M. le prince de
Foix s'est perdu trois fois en venant de la porte Saint-Martin», ne
craignit-il pas de dire en riant, non sans désigner, comme dans une
présentation, le célèbre aristocrate à un avocat israélite qui, tout
autre jour, eût été séparé de lui par une barrière bien plus difficile à
franchir que la baie ornée de verdures. «Trois fois! voyez-vous ça», dit
l'avocat en touchant son chapeau. Le prince ne goûta pas la phrase de
rapprochement. Il faisait partie d'un groupe aristocratique pour qui
l'exercice de l'impertinence, même à l'égard de la noblesse quand elle
n'était pas de tout premier rang, semblait être la seule occupation. Ne
pas répondre à un salut; si l'homme poli récidivait, ricaner d'un air
narquois ou rejeter la tête en arrière d'un air furieux; faire semblant
de ne pas connaître un homme âgé qui leur aurait rendu service; réserver
leur poignée de main et leur salut aux ducs et aux amis tout à fait
intimes des ducs que ceux-ci leur présentaient, telle était l'attitude
de ces jeunes gens et en particulier du prince de Foix. Une telle
attitude était favorisée par le désordre de la prime jeunesse (où, même
dans la bourgeoisie, on paraît ingrat et on se montre mufle parce
qu'ayant oublié pendant des mois d'écrire à un bienfaiteur qui vient de
perdre sa femme, ensuite on ne le salue plus pour simplifier), mais elle
était surtout inspirée par un snobisme de caste suraigu. Il est vrai
que, à l'instar de certaines affections nerveuses dont les
manifestations s'atténuent dans l'âge mûr, ce snobisme devait
généralement cesser de se traduire d'une façon aussi hostile chez ceux
qui avaient été de si insupportables jeunes gens. La jeunesse une fois
passée, il est rare qu'on reste confiné dans l'insolence. On avait cru
qu'elle seule existait, on découvre tout d'un coup, si prince qu'on
soit, qu'il y a aussi la musique, la littérature, voire la députation.
L'ordre des valeurs humaines s'en trouvera modifié, et on entre en
conversation avec les gens qu'on foudroyait du regard autrefois. Bonne
chance à ceux de ces gens-là qui ont eu la patience d'attendre et de qui
le caractère est assez bien fait--si l'on doit ainsi dire--pour qu'ils
éprouvent du plaisir à recevoir vers la quarantaine la bonne grâce et
l'accueil qu'on leur avait sèchement refusés à vingt ans.
A propos du prince de Foix il convient de dire, puisque l'occasion s'en
présente, qu'il appartenait à une coterie de douze à quinze jeunes gens
et à un groupe plus restreint de quatre. La coterie de douze à quinze
avait cette caractéristique, à laquelle échappait, je crois, le prince,
que ces jeunes gens présentaient chacun un double aspect. Pourris de
dettes, ils semblaient des rien-du-tout aux yeux de leurs fournisseurs,
malgré tout le plaisir que ceux-ci avaient à leur dire: «Monsieur le
Comte, monsieur le Marquis, monsieur le Duc...» Ils espéraient se tirer
d'affaire au moyen du fameux «riche mariage», dit encore «gros sac», et
comme les grosses dots qu'ils convoitaient n'étaient qu'au nombre de
quatre ou cinq, plusieurs dressaient sourdement leurs batteries pour la
même fiancée. Et le secret était si bien gardé que, quand l'un d'eux
venant au café disait: «Mes excellents bons, je vous aime trop pour ne
pas vous annoncer mes fiançailles avec Mlle d'Ambresac», plusieurs
exclamations retentissaient, nombre d'entre eux, croyant déjà la chose
faite pour eux-mêmes avec elle, n'ayant pas le sang-froid nécessaire
pour étouffer au premier moment le cri de leur rage et de leur
stupéfaction: «Alors ça te fait plaisir de te marier, Bibi?» ne pouvait
s'empêcher de s'exclamer le prince de Châtellerault, qui laissait tomber
sa fourchette d'étonnement et de désespoir, car il avait cru que les
mêmes fiançailles de Mlle d'Ambresac allaient bientôt être rendues
publiques, mais avec lui, Châtellerault. Et pourtant, Dieu sait tout ce
que son père avait adroitement conté aux Ambresac contre la mère de
Bibi. «Alors ça t'amuse de te marier?» ne pouvait-il s'empêcher de
demander une seconde fois à Bibi, lequel, mieux préparé puisqu'il avait
eu tout le temps de choisir son attitude depuis que c'était «presque
officiel», répondait en souriant: «Je suis content non pas de me marier,
ce dont je n'avais guère envie, mais d'épouser Daisy d'Ambresac que je
trouve délicieuse.» Le temps qu'avait duré cette réponse, M. de
Châtellerault s'était ressaisi, mais il songeait qu'il fallait au plus
vite faire volte-face en direction de Mlle de la Canourque ou de Miss
Foster, les grands partis nº 2 et nº 3, demander patience aux créanciers
qui attendaient le mariage Ambresac, et enfin expliquer aux gens
auxquels il avait dit aussi que Mlle d'Ambresac était charmante que ce
mariage était bon pour Bibi, mais que lui se serait brouillé avec toute
sa famille s'il l'avait épousée. Mme de Soléon avait été, allait-il
prétendre, jusqu'à dire qu'elle ne les recevrait pas.
Mais si, aux yeux des fournisseurs, patrons de restaurants, etc..., ils
semblaient des gens de peu, en revanche, êtres doubles, dès qu'ils se
trouvaient dans le monde, ils n'étaient plus jugés d'après le
délabrement de leur fortune et les tristes métiers auxquels ils se
livraient pour essayer de le réparer. Ils redevenaient M. le Prince, M.
le Duc un tel, et n'étaient comptés que d'après leurs quartiers. Un duc
presque milliardaire et qui semblait tout réunir en soi passait après
eux parce que, chefs de famille, ils étaient anciennement princes
souverains d'un petit pays où ils avaient le droit, de battre monnaie,
etc... Souvent, dans ce café, l'un baissait les yeux quand un autre
entrait, de façon à ne pas forcer l'arrivant à le saluer. C'est qu'il
avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invité à dîner un
banquier. Chaque fois qu'un homme entre, dans ces conditions, en
rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de
mille francs, ce qui n'empêche pas l'homme du monde de recommencer avec
un autre. On continue de brûler des cierges et de consulter les
médecins.
Mais le prince de Foix, riche lui-même, appartenait non seulement à
cette coterie élégante d'une quinzaine de jeunes gens, mais à un groupe
plus fermé et inséparable de quatre, dont faisait partie Saint-Loup. On
ne les invitait jamais l'un sans l'autre, on les appelait les quatre
gigolos, on les voyait toujours ensemble à la promenade, dans les
châteaux on leur donnait des chambres communicantes, de sorte que,
d'autant plus qu'ils étaient tous très beaux, des bruits couraient sur
leur intimité. Je pus les démentir de la façon la plus formelle en ce
qui concernait Saint-Loup. Mais ce qui est curieux, c'est que plus tard,
si l'on apprit que ces bruits étaient vrais pour tous les quatre, en
revanche chacun d'eux l'avait entièrement ignoré des trois autres. Et
pourtant chacun d'eux avait bien cherché à s'instruire sur les autres,
soit pour assouvir un désir, ou plutôt une rancune, empêcher un mariage,
avoir barre sur l'ami découvert. Un cinquième (car dans les groupes de
quatre on est toujours plus de quatre) s'était joint aux quatre
platoniciens qui l'étaient plus que tous les autres. Mais des scrupules
religieux le retinrent jusque bien après que le groupe des quatre fût
désuni et lui-même marié, père de famille, implorant à Lourdes que le
prochain enfant fût un garçon ou une fille, et dans l'intervalle se
jetant sur les militaires.
Malgré la manière d'être du prince, le fait que le propos fut tenu
devant lui sans lui être directement adressé rendit sa colère moins
forte qu'elle n'eût été sans cela. De plus, cette soirée avait quelque
chose d'exceptionnel. Enfin l'avocat n'avait pas plus de chance d'entrer
en relations avec le prince de Foix que le cocher qui avait conduit ce
noble seigneur. Aussi ce dernier crut-il pouvoir répondre d'un air rogue
et à la cantonade à cet interlocuteur qui, à la faveur du brouillard,
était comme un compagnon de voyage rencontré dans quelque plage située
aux confins du monde, battue des vents ou ensevelie dans les brumes. «Ce
n'est pas tout de se perdre, mais c'est qu'on ne se retrouve pas.» La
justesse de cette pensée frappa le patron parce qu'il l'avait déjà
entendu exprimer plusieurs fois ce soir.
En effet, il avait l'habitude de comparer toujours ce qu'il entendait ou
lisait à un certain texte déjà connu et sentait s'éveiller son
admiration s'il ne voyait pas de différences. Cet état d'esprit n'est
pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture
des journaux, il forme l'opinion publique, et par là rend possibles les
plus grands événements. Beaucoup de patrons de cafés allemands admirant
seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la
France, l'Angleterre et la Russie «cherchaient» l'Allemagne, ont rendu
possible, au moment d'Agadir, une guerre qui d'ailleurs n'a pas éclaté.
Les historiens, s'ils n'ont pas eu tort de renoncer à expliquer les
actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer par la
psychologie de l'individu médiocre.
En politique, le patron du café où je venais d'arriver n'appliquait
depuis quelque temps sa mentalité de professeur de récitation qu'à un
certain nombre de morceaux sur l'affaire Dreyfus. S'il ne retrouvait pas
les termes connus dans les propos d'un client où les colonnes d'un
journal, il déclarait l'article assommant, ou le client pas franc. Le
prince de Foix l'émerveilla au contraire au point qu'il laissa à peine à
son interlocuteur le temps de finir sa phrase. «Bien dit, mon prince,
bien dit (ce qui voulait dire, en somme, récité sans faute), c'est ça,
c'est ça», s'écria-t-il, dilaté, comme s'expriment les _Mille et une
nuits_, «à la limite de la satisfaction». Mais le prince avait déjà
disparu dans la petite salle. Puis, comme la vie reprend même après les
événements les plus singuliers, ceux qui sortaient de la mer de
brouillard commandaient les uns leur consommation, les autres leur
souper; et parmi ceux-ci des jeunes gens du Jockey qui, à cause du
caractère anormal du jour, n'hésitèrent pas à s'installer à deux tables
dans la grande salle, et se trouvèrent ainsi fort près de moi. Tel le
cataclysme avait établi même de la petite salle à la grande, entre tous
ces gens stimulés par le confort du restaurant, après leurs longues
erreurs dans l'océan de brume, une familiarité dont j'étais seul exclu,
et à laquelle devait ressembler celle qui régnait dans l'arche de Noé.
Tout à coup, je vis le patron s'infléchir en courbettes, les maîtres
d'hôtel accourir au grand complet, ce qui fit tourner les yeux à tous
les clients. «Vite, appelez-moi Cyprien, une table pour M. le marquis de
Saint-Loup», s'écriait le patron, pour qui Robert n'était pas seulement
un grand seigneur jouissant d'un véritable prestige, même aux yeux du
prince de Foix, mais un client qui menait la vie à grandes guides et
dépensait dans ce restaurant beaucoup d'argent. Les clients de la grande
salle regardaient avec curiosité, ceux de la petite hélaient à qui mieux
mieux leur ami qui finissait de s'essuyer les pieds. Mais au moment où
il allait pénétrer dans la petite salle, il m'aperçut dans la grande.
«Bon Dieu, cria-t-il, qu'est-ce que tu fais là, et avec la porte ouverte
devant toi», dit-il, non sans jeter un regard furieux au patron qui
courut la fermer en s'excusant sur les garçons: «Je leur dis toujours de
la tenir fermée.»
J'avais été obligé de déranger ma table et d'autres qui étaient devant
la mienne, pour aller à lui. «Pourquoi as-tu bougé? Tu aimes mieux dîner
là que dans la petite salle? Mais, mon pauvre petit, tu vas geler. Vous
allez me faire le plaisir de condamner cette porte, dit-il au patron.--A
l'instant même, M. le Marquis, les clients qui viendront à partir de
maintenant passeront par la petite salle, voilà tout.» Et pour mieux
montrer son zèle, il commanda pour cette opération un maître d'hôtel et
plusieurs garçons, et tout en faisant sonner très haut de terribles
menaces si elle n'était pas menée à bien. Il me donnait des marques de
respect excessives pour que j'oubliasse qu'elles n'avaient pas commencé
dès mon arrivée, mais seulement après celle de Saint-Loup, et pour que
je ne crusse pas cependant qu'elles étaient dues à l'amitié que me
montrait son riche et aristocratique client, il m'adressait à la dérobée
de petits sourires où semblait se déclarer une sympathie toute
personnelle.
Derrière moi le propos d'un consommateur me fit tourner une seconde la
tête. J'avais entendu au lieu des mots: «Aile de poulet, très bien, un
peu de champagne; mais pas trop sec», ceux-ci: «J'aimerais mieux de la
glycérine. Oui, chaude, très bien.» J'avais voulu voir quel était
l'ascète qui s'infligeait un tel menu. Je retournai vivement la tête
vers Saint-Loup pour ne pas être reconnu de l'étrange gourmet. C'était
tout simplement un docteur, que je connaissais, à qui un client,
profitant du brouillard pour le chambrer dans ce café, demandait une
consultation. Les médecins comme les boursiers disent «je».
Cependant je regardais Robert et je songeais à ceci. Il y avait dans ce
café, j'avais connu dans la vie, bien des étrangers, intellectuels,
rapins de toute sorte, résignés au rire qu'excitaient leur cape
prétentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs mouvements
maladroits, allant jusqu'à le provoquer pour montrer qu'ils ne s'en
souciaient pas, et qui étaient des gens d'une réelle valeur
intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilité. Ils
déplaisaient--les Juifs principalement, les Juifs non assimilés bien
entendu, il ne saurait être question des autres--aux personnes qui ne
peuvent souffrir un aspect étrange, loufoque (comme Bloch à Albertine).
Généralement on reconnaissait ensuite que, s'ils avaient contre eux
d'avoir les cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des
gestes théâtraux et saccadés, il était puéril de les juger là-dessus,
ils avaient beaucoup d'esprit, de coeur et étaient, à l'user, des gens
qu'on pouvait profondément aimer. Pour les Juifs en particulier, il en
était peu dont les parents n'eussent une générosité de coeur, une largeur
d'esprit, une sincérité, à côté desquelles la mère de Saint-Loup et le
duc de Guermantes ne fissent piètre figure morale par leur sécheresse,
leur religiosité superficielle qui ne flétrissait que les scandales, et
leur apologie d'un christianisme aboutissant infailliblement (par les
voies imprévues de l'intelligence uniquement prisée) à un colossal
mariage d'argent. Mais enfin chez Saint-Loup, de quelque façon que les
défauts des parents se fussent combinés en une création nouvelle de
qualités, régnait la plus charmante ouverture d'esprit et de coeur. Et
alors, il faut bien le dire à la gloire immortelle de la France, quand
ces qualités-là se trouvent chez un pur Français, qu'il soit de
l'aristocratie ou du peuple, elles fleurissent--s'épanouissent serait
trop dire car la mesure y persiste et la restriction--avec une grâce
que l'étranger, si estimable soit-il, ne nous offre pas. Les qualités
intellectuelles et morales, certes les autres les possèdent aussi, et
s'il faut d'abord traverser ce qui déplaît et ce qui choque et ce qui
fait sourire, elles ne sont pas moins précieuses. Mais c'est tout de
même une jolie chose et qui est peut-être exclusivement française, que
ce qui est beau au jugement de l'équité, ce qui vaut selon l'esprit et
le coeur, soit d'abord charmant aux yeux, coloré avec grâce, ciselé avec
justesse, réalise aussi dans sa matière et dans sa forme la perfection
intérieure. Je regardais Saint-Loup, et je me disais que c'est une jolie
chose quand il n'y a pas de disgrâce physique pour servir de vestibule
aux grâces intérieures, et que les ailes du nez soient délicates et d'un
dessin parfait comme celles des petits papillons qui se posent sur les
fleurs des prairies, autour de Combray; et que le véritable _opus
francigenum_, dont le secret n'a pas été perdu depuis le XIIIe siècle,
et qui ne périrait pas avec nos églises, ce ne sont pas tant les anges
de pierre de Saint-André-des-Champs que les petits Français, nobles,
bourgeois ou paysans, au visage sculpté avec cette délicatesse et cette
franchise restées aussi traditionnelles qu'au porche fameux, mais encore
créatrices.
Après être parti un instant pour veiller lui-même à la fermeture de la
porte et à la commande du dîner (il insista beaucoup pour que nous
prissions de la «viande de boucherie», les volailles n'étant sans doute
pas fameuses), le patron revint nous dire que M. le prince de Foix
aurait bien voulu que M. le marquis lui permît de venir dîner à une
table près de lui. «Mais elles sont toutes prises, répondit Robert en
voyant les tables qui bloquaient la mienne.--Pour cela, cela ne fait
rien, si ça pouvait être agréable à M. le marquis, il me serait bien
facile de prier ces personnes de changer de place. Ce sont des choses
qu'on peut faire pour M. le marquis!--Mais c'est à toi de décider, me
dit Saint-Loup, Foix est un bon garçon, je ne sais pas s'il t'ennuiera,
il est moins bête que beaucoup.» Je répondis à Robert qu'il me plairait
certainement, mais que pour une fois où je dînais avec lui et où je m'en
sentais si heureux, j'aurais autant aimé que nous fussions seuls. «Ah!
il a un manteau bien joli, M. le prince», dit le patron pendant notre
délibération. «Oui, je le connais», répondit Saint-Loup. Je voulais
raconter à Robert que M. de Charlus avait dissimulé à sa belle-soeur
qu'il me connût et lui demander quelle pouvait en être la raison, mais
j'en fus empêché par l'arrivée de M. de Foix. Venant pour voir si sa
requête était accueillie, nous l'aperçûmes qui se tenait à deux pas.
Robert nous présenta, mais ne cacha pas à son ami qu'ayant à causer avec
moi, il préférait qu'on nous laissât tranquilles. Le prince s'éloigna en
ajoutant au salut d'adieu qu'il me fit, un sourire qui montrait
Saint-Loup et semblait s'excuser sur la volonté de celui-ci de la
brièveté d'une présentation qu'il eût souhaitée plus longue. Mais à ce
moment Robert semblant frappé d'une idée subite s'éloigna avec son
camarade, après m'avoir dit: «Assieds-toi toujours et commence à dîner,
j'arrive», et il disparut dans la petite salle. Je fus peiné d'entendre
les jeunes gens chics, que je ne connaissais pas, raconter les histoires
les plus ridicules et les plus malveillantes sur le jeune grand-duc
héritier de Luxembourg (ex-comte de Nassau) que j'avais connu à Balbec
et qui m'avait donné des preuves si délicates de sympathie pendant la
maladie de ma grand'mère. L'un prétendait qu'il avait dit à la duchesse
de Guermantes: «J'exige que tout le monde se lève quand ma femme passe»
et que la duchesse avait répondu (ce qui eût été non seulement dénué
d'esprit mais d'exactitude, la grand'mère de la jeune princesse ayant
toujours été la plus honnête femme du monde): «Il faut qu'on se lève
quand passe ta femme, cela changera de sa grand'mère car pour elle les
hommes se couchaient.» Puis on raconta qu'étant allé voir cette année sa
tante la princesse de Luxembourg, à Balbec, et étant descendu au Grand
Hôtel, il s'était plaint au directeur (mon ami) qu'il n'eût pas hissé le
fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion étant moins
connu et de moins d'usage que les drapeaux d'Angleterre ou d'Italie, il
avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif mécontentement
du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me
promis, dès que j'irais à Balbec, d'interroger le directeur de l'hôtel
de façon à m'assurer qu'elle était une invention pure. En attendant
Saint-Loup, je demandai au patron du restaurant de me faire donner du
pain. «Tout de suite, monsieur le baron.--Je ne suis pas baron, lui
répondis-je.--Oh! pardon, monsieur le comte!» Je n'eus pas le temps de
faire entendre une seconde protestation, après laquelle je fusse
sûrement devenu «monsieur le marquis»; aussi vite qu'il l'avait annoncé,
Saint-Loup réapparut dans l'entrée tenant à la main le grand manteau de
vigogne du prince à qui je compris qu'il l'avait demandé pour me tenir
chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me déranger, il avança, il
aurait fallu qu'on bougeât encore ma table ou que je changeasse de place
pour qu'il pût s'asseoir. Dès qu'il entra dans la grande salle, il monta
légèrement sur les banquettes de velours rouge qui en faisaient le tour
en longeant le mur et où en dehors de moi n'étaient assis que trois ou
quatre jeunes gens du Jockey, connaissances à lui qui n'avaient pu
trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils
électriques étaient tendus à une certaine hauteur; sans s'y embarrasser
Saint-Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle;
confus qu'elle s'exerçât uniquement pour moi et dans le but de m'éviter
un mouvement bien simple, j'étais en même temps émerveillé de cette
sûreté avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de voltige; et
je n'étais pas le seul; car encore qu'ils l'eussent sans doute
médiocrement goûté de la part d'un moins aristocratique et moins
généreux client, le patron et les garçons restaient fascinés, comme des
connaisseurs au pesage; un commis, comme paralysé, restait immobile avec
un plat que des dîneurs attendaient à côté; et quand Saint-Loup, ayant à
passer derrière ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s'y avança
en équilibre, des applaudissements discrets éclatèrent dans le fond de
la salle. Enfin arrivé à ma hauteur, il arrêta net son élan avec la
précision d'un chef devant la tribune d'un souverain, et s'inclinant, me
tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de vigogne,
qu'aussitôt après, s'étant assis à côté de moi, sans que j'eusse eu un
mouvement à faire, il arrangea, en châle léger et chaud, sur mes
épaules.
--Dis-moi pendant que j'y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a
quelque chose à te dire. Je lui ai promis que je t'enverrais chez lui
demain soir.
--Justement j'allais te parler de lui. Mais demain soir je dîne chez ta
tante Guermantes.
--Oui, il y a un gueuleton à tout casser, demain, chez Oriane. Je ne
suis pas convié. Mais mon oncle Palamède voudrait que tu n'y ailles pas.
Tu ne peux pas te décommander? En tout cas, va chez mon oncle Palamède
après. Je crois qu'il tient à te voir. Voyons, tu peux bien y être vers
onze heures. Onze heures, n'oublie pas, je me charge de le prévenir. Il
est très susceptible. Si tu n'y vas pas, il t'en voudra. Et cela finit
toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu'y dîner, tu peux
très bien être à onze heures chez mon oncle. Du reste, moi, il aurait
fallu que je visse Oriane, pour mon poste au Maroc que je voudrais
changer. Elle est si gentille pour ces choses-là et elle peut tout sur
le général de Saint-Joseph de qui ça dépend. Mais ne lui en parle pas.
J'ai dit un mot à la princesse de Parme, ça marchera tout seul. Ah! le
Maroc, très intéressant. Il y aurait beaucoup à te parler. Hommes très
fins là-bas. On sent la parité d'intelligence.
--Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu'à la guerre à
propos de cela?
--Non, cela les ennuie, et au fond c'est très juste. Mais l'empereur est
pacifique. Ils nous font toujours croire qu'ils veulent la guerre pour
nous forcer à céder. Cf. Poker. Le prince de Monaco, agent de Guillaume
II, vient nous dire en confidence que l'Allemagne se jette sur nous si
nous ne cédons pas. Alors nous cédons. Mais si nous ne cédions pas, il
n'y aurait aucune espèce de guerre. Tu n'as qu'à penser quelle chose
comique serait une guerre aujourd'hui. Ce serait plus catastrophique que
le _Déluge_ et le _Götter Dämmerung_. Seulement cela durerait moins
longtemps.
Il me parla d'amitié, de prédilection, de regret, bien que, comme tous
les voyageurs de sa sorte, il allât repartir le lendemain pour quelques
mois qu'il devait passer à la campagne et dût revenir seulement
quarante-huit heures à Paris avant de retourner au Maroc (ou ailleurs);
mais les mots qu'il jeta ainsi dans la chaleur de coeur que j'avais ce
soir-là y allumaient une douce rêverie. Nos rares tête-à-tête, et
celui-là surtout, ont fait depuis époque dans ma mémoire. Pour lui,
comme pour moi, ce fut le soir de l'amitié. Pourtant celle que je
ressentais en ce moment (et à cause de cela non sans quelque remords)
n'était guère, je le craignais, celle qu'il lui eût plu d'inspirer. Tout
rempli encore du plaisir que j'avais eu à le voir s'avancer au petit
galop et toucher gracieusement au but, je sentais que ce plaisir tenait
à ce que chacun des mouvements développés le long du mur, sur la
banquette, avait sa signification, sa cause, dans la nature individuelle
de Saint-Loup peut-être, mais plus encore dans celle que par la
naissance et par l'éducation il avait héritée de sa race.