Au retour de Marrakech, où nous allâmes après les noces de Lella Oum
Keltoum, Meknès m’apparaît plus intime, plus familière et plus aimable.
Tous les visages nous sont connus et accueillants, toutes les portes
nous sont ouvertes.
J’ai hâte de revoir mes amies abandonnées depuis deux mois, d’apprendre
les petits événements très importants de leur existence, et surtout de
savoir ce qu’il advint de la révoltée entre les mains du vieillard...
--Comment le jugerions-nous, m’a répondu Yasmine. Peut-on se fier aux
propos des esclaves, mères du mensonge? Et pour ce qui est de Lella Oum
Keltoum, elle ne monte plus jamais à la terrasse, car elle est Chérifa,
et son temps de fillette a passé. Aussi n’avons-nous point revu la
couleur de son visage, bien qu’elle soit de nouveau notre voisine.
Mouley Hassan l’a gardée chez lui pendant les premières semaines, puis
il l’a réinstallée dans sa propre demeure et il y passe lui-même presque
toutes les nuits... Hier soir, nous avons appris ton retour aux
négresses, et certes Lella Oum Keltoum en doit être informée et
t’attendre dans l’impatience.
* * * * *
J’avais cueilli, pour la petite épouse, toutes les roses de notre riadh.
Cependant je parvins chez elle les mains vides, car chaque enfant,
rencontré dans la rue, me priait gentiment de lui donner une fleur, et,
lorsque j’atteignis la demeure de nos voisines, je fus sollicitée par
une vieille mendiante accroupie dans la poussière. C’était une pauvre
femme hideuse et décharnée; des haillons cachaient à peine son corps,
laissant apercevoir la peau flétrie, la misère des seins et les jambes
osseuses. A mon approche, elle arrêta sa complainte:
--O Lella, me dit-elle, accorde-moi une petite rose!
Cette demande inattendue fut aussitôt exaucée, et la pauvresse, m’ayant
couverte de bénédictions, plongea son visage de spectre dans les fleurs
dont ses mains étaient pleines.
* * * * *
On n’entre plus chez Lella Oum Keltoum ainsi qu’autrefois. Un portier
garde le seuil, soupçonneux et digne sur sa peau de mouton. Il ne laisse
pénétrer les gens qu’à bon escient.
Dans l’ombre du vestibule, se cachant derrière les portes, il n’y a plus
de curieuses négresses à épier les passants.
Le demeure m’apparut toute différente et cent fois plus belle que je ne
pensais, car, aussitôt après les noces, Mouley Hassan mit à la réparer
les meilleurs artisans de la ville. En sorte que le palais de Sidi
M’hammed Lifrani a retrouvé son ancienne splendeur.
Dans les salles, tous les sofas étaient neufs, bien rembourrés et
chargés de coussins. Des haïtis, en velours éclatant, garnissaient les
murailles, des tapis d’Angleterre couvraient les miroitantes mosaïques,
et de grands miroirs, venus d’Europe, reflétaient la transformation des
choses, au milieu de cadres très dorés.
Lella Oum Keltoum s’avance vers moi, le visage plein, avenant et reposé.
Des caftans de drap alourdissent mollement ses gestes et lui donnent
une imposante ampleur. La sebenia de soie, remplaçant la simple
cotonnade blanche permise aux vierges, laisse tomber de longues franges
multicolores autour de ses joues peintes. Des anneaux d’or, enrichis
d’énormes rubis, se balancent à ses petites oreilles brunes qu’ils
déforment, et la ferronnière, qui brille au milieu de son front, est
constellée de diamants, étincelants à faire jaunir d’envie toutes les
sultanes.
Je ne l’ai point questionnée sur Mouley Hassan, et la petite épouse ne
m’en a rien dit, mais il semble présent partout en cette demeure. Son
nom est dans toutes les bouches, son selham, bien plié, reposait sur un
matelas, et le nerf de bœuf, dont il use volontiers avec les esclaves,
pendait à la muraille, à côté d’un chapelet et d’un poignard au fourreau
d’argent.
Après les premiers compliments et les nouvelles de mon voyage, Lella Oum
Keltoum m’entretint, très longuement, de terrains contestés que le
Chérif veut acheter... Histoire étrange et bien compliquée pour une
petite Musulmane... Cependant cela semble la passionner tout autant que
les présents dont son époux la comble, les caftans d’une invraisemblable
somptuosité qui emplissent tous ses coffres et les bijoux trop modernes,
massifs et surchargés d’insolentes pierreries, qu’elle me fit évaluer
avec orgueil.
Lella Oum Keltoum a pris l’assurance tranquille d’une maîtresse des
choses. Les négresses exécutent ses ordres avec empressement. Elles ne
traînent plus, négligentes, à travers la demeure, et se tiennent debout,
adossées aux portes, humbles et prêtes à servir, ou vaquent dans les
cuisines à leurs besognes coutumières.
Elles s’apparentent déjà, par leurs airs repus, aux vigoureuses esclaves
du Chérif; leurs faces camuses et sournoises se sont épanouies; des
foutas neuves ceignent leurs fortes croupes.
Marzaka elle-même a repris tout naturellement la place qui convient.
Lella Oum Keltoum la traite avec mansuétude et l’entente semble les unir
parfaitement, sans aucune rancœur des querelles passées.
Opulente et nette en son caftan de drap géranium que tempère une tfina
de mousseline blanche, la grosse négresse a renoncé aux brocarts fripés
qu’elle arborait jadis, hors de propos. Elle se tient, selon la
bienséance, un peu à l’écart sur le sofa, tandis que Lella Oum Keltoum
siège avec moi au milieu du divan, place honorable d’où l’on aperçoit le
patio.
Toujours mielleuse, prompte à l’adulation, Marzaka traite sa fille avec
une flatteuse déférence.
Bénédiction[82]! ô Lella! répond-elle à ses moindres propos.
Devant nous, le soleil étincelle aux marbres luisants de la cour, à ses
ors, à ses mosaïques, à ses eaux ruisselant des vasques.
Et les reflets ardents éclairent d’heureux visages apaisés, dans l’ombre
de la salle...
Ce n’est plus qu’abondance, plénitude, jouissance de l’être et
satisfaction.
Alors, ce que je voulais dire, je ne l’ai point dit, et n’ai point
demandé ce que je voulais demander.
Mais, en quittant Lella Oum Keltoum, je me suis écriée:
--En vérité! la bénédiction d’Allah s’étend sur ta maison!
--Louange à Dieu! répondit-elle avec conviction. Puisse-t-Il nous garder
la félicité qu’Il accorda!