Un nègre, portant sur sa tête un grand plateau de bois coiffé d’un cône
en vannerie, est introduit dans notre riadh. Les petites filles,
toujours curieuses, m’appellent avec insistance. Elles ont hâte de
soulever le pittoresque couvercle et de réjouir leurs yeux par l’aspect
des friandises dont se délecteront leurs palais.
Mes amies musulmanes m’ont habituée à ces cadeaux culinaires,
accompagnés de souhaits, de salutations et souvent d’une pressante
invite à les aller voir.
J’ai reconnu El Bachir, l’esclave de Lella Lbatoul. Il me remet un
mouchoir plein de pétales de roses, et découvre le plateau afin que je
contemple les fenouils confits dans du vinaigre et les délectables
beignets au miel parsemés de sésame. Je m’apprête à le charger, pour sa
maîtresse, des remerciements qui conviennent, mais son compliment, plus
long que de coutume et d’une étrange teneur, m’arrête, interdite.
--Lella Lbatoul t’envoie son salut le plus tendre et le plus parfumé.
Elle espère qu’il n’y a pour toi que prospérité et te fait savoir
qu’elle s’ensauvage de ton absence depuis le long temps qu’elle ne t’a
vue. En sorte qu’elle désire ardemment que tu viennes la distraire. Elle
t’apprend aussi que sa petite fille, la chérie, Lella Aïcha, est entrée
ce matin dans la miséricorde d’Allah, par suite de sa maladie, la
rougeole, et que tous les autres enfants en sont atteints. Puisse le
Seigneur les guérir!... Lella Lbatoul fit cueillir ces roses de ses
rosiers et sortir des réserves ce fenouil et ces gâteaux que tu aimes,
afin que ton odorat, ton goût et ton cœur soient excellemment
dulcifiés... Et la petite Aïcha--qu’Allah miséricordieux la reçoive et
l’agrée!--fut enterrée à midi... Sur le hakem et sur toi, paix et
bénédictions parfaites!...
Voilà ce que m’a dit l’esclave en m’offrant les fleurs, les hors-d’œuvre
et les pâtisseries.
Je ne suis pas étonnée, car je sais qu’il ne faut pas s’étonner des
choses que l’on ne comprend point, ni surtout les juger.
Mais j’ai revu, dans ma pensée, la fillette accrochée aux caftans
maternels et que Lella Lbatoul couvrait de baisers passionnés.
La petite Aïcha est morte!... C’était écrit! Il ne reste plus que la
résignation... Et, comme il ne sied point d’attrister une amie par une
nouvelle de ce genre, Lella Lbatoul a songé,--auprès du petit cadavre
qui ne réclamait plus aucun soin,--à m’envoyer les odorants pétales et
les friandises, dont la délicatesse atténuerait, pour moi, l’ombre de ce
malheur.