17 juin.

Un nègre, portant sur sa tête un grand plateau de bois coiffé d’un cône

en vannerie, est introduit dans notre riadh. Les petites filles,

toujours curieuses, m’appellent avec insistance. Elles ont hâte de

soulever le pittoresque couvercle et de réjouir leurs yeux par l’aspect

des friandises dont se délecteront leurs palais.

Mes amies musulmanes m’ont habituée à ces cadeaux culinaires,

accompagnés de souhaits, de salutations et souvent d’une pressante

invite à les aller voir.

J’ai reconnu El Bachir, l’esclave de Lella Lbatoul. Il me remet un

mouchoir plein de pétales de roses, et découvre le plateau afin que je

contemple les fenouils confits dans du vinaigre et les délectables

beignets au miel parsemés de sésame. Je m’apprête à le charger, pour sa

maîtresse, des remerciements qui conviennent, mais son compliment, plus

long que de coutume et d’une étrange teneur, m’arrête, interdite.

--Lella Lbatoul t’envoie son salut le plus tendre et le plus parfumé.

Elle espère qu’il n’y a pour toi que prospérité et te fait savoir

qu’elle s’ensauvage de ton absence depuis le long temps qu’elle ne t’a

vue. En sorte qu’elle désire ardemment que tu viennes la distraire. Elle

t’apprend aussi que sa petite fille, la chérie, Lella Aïcha, est entrée

ce matin dans la miséricorde d’Allah, par suite de sa maladie, la

rougeole, et que tous les autres enfants en sont atteints. Puisse le

Seigneur les guérir!... Lella Lbatoul fit cueillir ces roses de ses

rosiers et sortir des réserves ce fenouil et ces gâteaux que tu aimes,

afin que ton odorat, ton goût et ton cœur soient excellemment

dulcifiés... Et la petite Aïcha--qu’Allah miséricordieux la reçoive et

l’agrée!--fut enterrée à midi... Sur le hakem et sur toi, paix et

bénédictions parfaites!...

Voilà ce que m’a dit l’esclave en m’offrant les fleurs, les hors-d’œuvre

et les pâtisseries.

Je ne suis pas étonnée, car je sais qu’il ne faut pas s’étonner des

choses que l’on ne comprend point, ni surtout les juger.

Mais j’ai revu, dans ma pensée, la fillette accrochée aux caftans

maternels et que Lella Lbatoul couvrait de baisers passionnés.

La petite Aïcha est morte!... C’était écrit! Il ne reste plus que la

résignation... Et, comme il ne sied point d’attrister une amie par une

nouvelle de ce genre, Lella Lbatoul a songé,--auprès du petit cadavre

qui ne réclamait plus aucun soin,--à m’envoyer les odorants pétales et

les friandises, dont la délicatesse atténuerait, pour moi, l’ombre de ce

malheur.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 90 / 94 题