--La mariée pleure! la mariée pleure!
Vierge pudique et bien gardée, dont aucun homme ne connaît le visage, ô
petite gazelle farouche tremblant à l’approche du chasseur, combien tes
larmes réjouiront l’époux!... Puisse Allah, qui les compte, te les
rendre en félicités! Puissent tes filles, au jour de leurs noces, verser
autant de larmes que toi et t’honorer de leur douleur ainsi que tu
honores ta mère!
O mariée, tes pleurs disent ta pureté parfaite.
* * * * *
Les invitées louangent entre elles cette «aroussa» dont l’affliction
peut servir d’enseignement aux fillettes qui l’entourent. Et elles
félicitent Marzaka d’avoir mis tant de honte au cœur de Lella Oum
Keltoum, de l’avoir si bien élevée, si merveilleusement préparée au
mariage, car jamais fiancée n’a répandu plus de larmes!
Nulle n’ignore sa résistance, ni la contrainte qui la brise, mais une
jeune fille dont l’hymen est célébré avec un si surprenant éclat ne
doit-elle pas s’en réjouir secrètement, mesurer l’envie élogieuse des
gens, jouir en son cœur des récits émerveillés qui se répéteront de
génération en génération?
Le mariage enfin, qu’il convient d’atteindre dans la tristesse, n’est-il
pas le but unique d’une Musulmane, l’inconnu qui vient briser tout à
coup la monotonie du temps, le moment suprême d’orgueil et de joie?
Depuis sept jours, tant de femmes, les plus riches, les plus nobles de
la ville, n’ont eu d’yeux et d’attention que pour Lella Oum Keltoum.
Toutes les parures se sont étalées autour d’elle; tous les flambeaux se
sont allumés; tous les parfums se sont épandus; toutes les chanteuses
ont détaillé sa beauté, sa pudeur et son émoi; toutes les fillettes,
réunies dans le Ktaa, ont frémi de désir en la contemplant.
Soudain, à cause d’elle, la vie uniforme et lente est devenue un
enchantement de plaisirs, de festins, de musique et de splendeurs.
Docile entre les mains de la neggafa, pliée par la tradition, Lella Oum
Keltoum a pris l’attitude rituelle des jeunes épouses. Ses pieds ne
touchent plus le sol, ses lèvres ne prononcent plus une parole, ses yeux
ne s’ouvrent pas sur les somptuosités environnantes.
Maintes fois, elle fut exposée à l’admiration de l’assemblée, en des
atours différents. Et chacune de ses toilettes était plus splendide que
la précédente, et chacun de ses bijoux dépassait la richesse des autres,
et chacune de ses larmes excitait davantage l’admiration et la
louange...
Qui donc n’envierait Lella Oum Keltoum?
Il faut avoir un cœur de Nazaréenne, sous les caftans de brocart, pour
songer avec angoisse au destin qui s’accomplit, pour démêler la révolte
et le désespoir à travers les pleurs traditionnels d’une mariée...
Dans le palais de Mouley Hassan où l’on se prépare à recevoir l’aroussa,
la magnificence dépassera, dit-on, celle des fêtes qui se déroulent ici.
Lella Fatima-Zohra, très dignement retirée dans ses appartements, ne
saurait y assister, mais elle a donné ses ordres et prévu toutes choses
afin que les noces de Mouley Hassan soient dignes de leur maison.
Tout est prêt.
L’époux s’impatiente.
Amenez la mule harnachée de velours et d’argent!
Allumez les cierges aux mains des jouvenceaux!
Frappez les instruments!
Voici que la vierge paraît! Autour d’elle, les danseurs bondissent, les
tambourins s’agitent éperdus, les torches répandent leur lumière
vacillante et dorée.
Et les gens, attardés dans la nuit, s’émerveillent au passage
fantastique du cortège nuptial, tandis que, droite, rigide, sous ses
voiles de pourpre et d’or, mystérieuse amazone éblouissante, la mariée
pleure.