Pour échapper aux raisonnements, à l’anxiété, au vertige d’horreur où
nous sommes entraînés, il faut de vastes paysages joyeux, et des
spectacles apaisants.
Allons au cimetière oublier la mort, et toutes les choses tragiques de
ce temps.
Le cimetière est un lieu plaisant où l’on peut s’étendre à l’ombre des
oliviers, les yeux éblouis par l’azur du ciel et par le vert intense de
la terre. Une vie bourdonnante monte des herbes et descend des branches;
les cigognes planent, très haut; les moucherons tournoient en brouillard
léger; l’âpre odeur des soucis relève l’arôme miellé des liserons et des
mauves.
Il fait chaud, il fait clair, il fait calme... L’âme se détend, se mêle
aux chansons, aux parfums, aux frémissements de l’air tiède, à tout ce
qui tourbillonne, impalpable et enivré dans le soleil.
Un ruisseau coule au milieu des roseaux où le vent chante; de jeunes
hommes, à demi nus, y lavent leur linge. Ils le piétinent avec des
gestes de danseurs antiques. Leurs jambes s’agitent en cadence, et,
soudain, s’allongent, horizontales, minces, le pied tendu, un moment
arrêtées en l’air, comme s’ils faisaient exprès d’être beaux en leurs
singulières attitudes rythmiques. Des vêtements sèchent autour d’eux,
sur les plantes, étalant des nuances imprécises, exténuées par l’âge.
A quelques pas de moi, un adolescent, très absorbé, s’épouille.
--En as-tu trouvé beaucoup?
--Une vingtaine seulement. Je n’enlève que les plus gros, ceux qui
mordent trop fort... les poux ont été créés par Allah en même temps que
l’homme... Qui n’en a pas? Ils complètent le fils d’Adam.
--Sans doute, tu parles juste et d’expérience.
Le jeune garçon ne s’attarde pas à ce travail. Il est venu au cimetière
pour jouir, pour fêter le soleil. Une cage, suspendue au-dessus de lui
dans les branches, lance des roulades frénétiques. On ne voit pas
l’oiseau, les barreaux de jonc ne semblent contenir qu’une harmonie, une
exaltation qui s’évade.
Couché sur sa djellaba, une pipe de kif entre les lèvres, un verre de
thé à portée de sa main, le regard bienheureux et vague, cet adolescent
participe à l’universelle félicité d’un matin au printemps. Parfois, il
s’arrache à sa béatitude pour vérifier quelques cordes tendues entre
deux arbres, comme d’immenses fils de la Vierge.
--Ce sont, m’explique-t-il, des cordes pour mon gumbri[81]. Si elles
sèchent vite, elles auront de beaux sons... Je suis Driss le boucher.
Complaisamment il soupèse un paquet blême et mou d’intestins encore
frais. Il en attache les bouts à une branche et les dévide en
s’éloignant, pour atteindre un micocoulier aux ramures basses.
Plus loin, un groupe de burnous, dont je n’aperçois que les capuchons
émergeant des herbes, se penche au-dessus du sol en religieuses
attitudes. Mais ce n’est point une tombe qu’ils entourent. Ils jouent
aux échecs... et ils poussent les pions avec de subites inspirations,
après avoir longuement médité chaque coup.
Quelques bourricots, chargés de bois, trottinent à la file dans le
sentier, entre les plantes sauvages et hautes, qu’ils écartent sur leur
passage, en frissonnant de la peau et des oreilles. L’ânier invective
contre eux sans relâche.
--Allons! Pécheurs! Calamités! Fils d’adultère! Allons! Pourceaux
d’entre les pourceaux!
Parfois il arrête ses injures pour baiser la porte d’un marabout,
marmotte quelque oraison, puis il rejoint ses ânons en courant et
vociférant de plus belle...
Des femmes voilées psalmodient autour d’un tombeau, et leurs chants me
rappellent que ce lieu n’est point une arsa, malgré les arbres, le sol
couvert de fleurs, les cactus rigides et bleus et le bel horizon de
montagnes mollement déployées; que ces frustes pierres éparses dans la
verdure ne sont point les accidents d’un terrain rocailleux... Mais
lorsque je passe, elles me saluent et rient et elles m’interrogent sur
les noces de Rhadia où je fus l’autre semaine.
O croyants! Vous avez raison. Il faut vivre sereinement, sans autre
souci que les douces frivolités de l’existence. Il faut vivre sans
réfléchir, sans prévoir. Il faut vivre d’une vie simple, paisible,
familière--et se distraire et chanter, et jouir des bonnes choses--en
regardant le ciel très bleu, en écoutant les oiseaux--avec insouciance,
avec ivresse.
Le monde est un cimetière délicieux.