8 mars.

Un petit tas rutile au soleil sous les arcades. Les caftans accroupis

dépassent à peine une coudée au-dessus du sol. Le caftan jaune de Rabha

se penche vers les caftans roses et bleus de Yasmine et de Kenza.

Je sais qu’il n’est pas question de poupées, les fillettes marocaines ne

connaissent guère cette distraction, mais plutôt de quelque histoire

colportée par les terrasses.

Des phrases, parvenues jusqu’à moi, attirent mon attention:

--Elle était vierge, déclare Kenza.

--Les gens le disent!... Son visage est rond et brillant comme la lune.

Dada Fatouma l’a vue...

--Tous les hommes sont fils de péché, prononce Yasmine, avec une mine

avertie.

--L’autre se dessèche et jaunit de teint.

--De qui parlez-vous, petites filles? demandai-je.

--De Lella Meryem... O ma mère, l’ignores-tu? Cette gazelle a une rivale

dans sa demeure! Mouley Hassan vient d’offrir à son fils une belle

esclave blanche, et Mouley Abdallah est entré, chaque nuit, dans sa

chambre...

--Chose surprenante, en vérité! Qui te l’a rapportée?

--Une négresse de Lella Oum Keltoum. Toute la ville à présent le sait...

Les esclaves de Lella Meryem le racontèrent à des voisines.

--Mabrouka, passant près de chez Mouley Abdallah, questionna des gens...

Dada Fatouma, qui allait faire une commission à Lella Meryem, aperçut la

nouvelle esclave.

--Elle a coûté trois cents réaux. L’intendant de Mouley Hassan fut à

Fès, l’acheter.

--Elle ne passa point dans la maison du Chérif, c’est pour cela qu’elle

était vierge... affirme Rabha.

Malgré les détours que prit cette nouvelle pour me parvenir, je ne doute

point qu’elle ne soit exacte. Mouley Hassan jugeait insensé l’engagement

pris par son fils avec Lella Meryem.

--Il faut quatre femmes à l’homme, disait-il un jour à mon mari, de même

qu’il faut quatre jambes au cheval. C’est pourquoi le Coran nous a fixé

ce nombre.

Son libertinage a dû trouver fort plaisant de donner au mari trop fidèle

une esclave aussi belle et blanche que l’épouse légitime.

J’ai négligé ma charmante amie depuis quelque temps. Ainsi, j’ignorais

le malheur écrit sur son destin.

Les petites filles disent qu’elle se dessèche et jaunit... Mais que peut

craindre Lella Meryem d’une autre femme, elle qui réunit toutes les

séductions et les grâces?... D’ailleurs elle n’a pas d’amour, ou si peu.

Je la trouve, en effet, riante et parée selon sa coutume. Le carmin de

ses joues m’empêche de vérifier les allégations de Rabha quant à son

teint. Son corps svelte est plus pliant qu’une branche de saule, mince

et pendante. Ses yeux, ô ses yeux ensorceleurs, où l’on croit saisir les

reflets du ciel!...

Elle se plaint de ma longue absence, m’offre le thé, rit, bavarde,

caquetage vide et charmant de petit oiseau qui ne pense à rien qu’à

chanter.

La sombre maison garde son habituelle et somptueuse mélancolie. Une

esclave pile du cumin dans un mortier en cuivre, la cadence des coups

accompagne notre insignifiant entretien. Des femmes sont assemblées,

près de la fontaine, mais je n’y découvre pas d’inconnue. Le négrillon

Miloud renifle et pleure derrière une colonne.

Il vole tout ce qu’il trouve, malgré les châtiments, explique Lella

Meryem. Frappe l’esclave, ce pécheur, ton bras sera usé bien avant sa

malice...

Nous disons encore de petites choses, sans intérêt, et je me lève pour

partir. Alors, Lella Meryem me retient, et, son délicieux visage soudain

bouleversé,--vraiment elle est jaune de teint! la petite Cherifa

m’interroge:

--Tu le sais? Les gens te l’ont raconté?

--Quoi donc?

--Que Mouley Abdallah reçut de son père une esclave blanche.

Ses lèvres frémissent, son regard se noie, elle pleure...

--Que t’importe?... Une esclave et c’est tout... Ton époux en a bien

d’autres...

--Oui, mais ce sont des négresses. Celle-là est blanche.

--Elle l’est sans doute moins que toi.

--Tu vas voir, dit Lella Meryem, après avoir séché ses larmes. Qu’Aoud

el Ouard apporte des parfums, commande-t-elle au négrillon.

Aoud el Ouard! tige de rose, le joli nom! bien fait pour cette

adolescente au visage enchanteur, aux seins fermes et glorieux, aux yeux

de nuit, aux hanches souveraines.

Elle entre, et, malgré qu’elle soit une esclave, elle a toute

l’assurance et l’allure d’une maîtresse des choses.

N’est-ce point d’elle que le poète a dit:

_Une pleine lune marche avec fierté

En se balançant comme un roseau._

--Cette maudite! s’exclame Lella Meryem après son départ. Elle me

regarde avec insolence, on dirait qu’elle est cherifa et non esclave,

fille d’esclaves... Que ferai-je maintenant, je suis exilée de ma propre

demeure... Je ne veux plus quitter ma chambre; dès que je sors dans la

cour, elle me nargue... Au lieu de la mettre avec les négresses (la plus

noire vaut mieux qu’elle dix fois et plus!), Mouley Abdallah lui a donné

la petite mesria[74]!

--Ta chambre est beaucoup plus belle.

--Assurément... Mais, si Mouley Abdallah monte à la mesria?... O cette

calamité!

--Par le Prophète! Lella Meryem, ne crois pas que ton époux te préfère

cette esclave.

--Tu penses ainsi. Tu ne connais pas les Musulmans. Les femmes sont

comme les grains du chapelet entre les mains d’un Derkaoui... Ils

passent de l’une à l’autre... J’ai supplié Mouley Abdallah de renvoyer

cette affligeante, de la revendre tout de suite. Il n’a pas voulu... Il

dit qu’il craint de déplaire à son père. C’est elle, la rusée, la fille

de diable, qui l’enchaîne... Elle saura se faire frapper la dot[75]. O

jour de malheur où cette Aoud el Ouard entra dans la maison!

Je voudrais consoler la pauvre petite épouse, lui dire... Mais nos

paroles à nous, elle ne les comprendra pas... J’essaye cependant.

--S’il plaît à Dieu, Lella Meryem, ton mari te reviendra. Tu peux tâcher

de le reprendre...

--O Puissant! j’ai tout essayé... J’ai fait écrire sur une feuille de

laurier: «Je lie tes yeux, ta bouche et ta force virile pour toute autre

que moi. O serviteurs du grand nom, rendez ce qui est illégitime, plus

amer à Mouley Abdallah que ne l’est cette feuille de laurier!» Je l’ai

cousue dans son caftan... et cela ne l’empêcha pas de retourner auprès

d’Aoud el Ouard... On m’a dit, ajoute Lella Meryem, qu’une sorcière

possède les secrets pour ranimer l’amour. Elle habite à Berrima[76]... O

ma sœur! je connais ton affection. Va pour moi chez cette sorcière!

Je ne m’attendais pas à cette demande et j’y réponds d’abord par des

objections.

--Envoie plutôt une de tes négresses. La sorcière ne révélera rien à une

Nazaréenne...

--Non, je t’en prie! Mes négresses, je n’ai pas confiance, elles sont

bêtes... Tu mettras un haïk, la sorcière ne se doutera de rien car tu

sais toutes nos coutumes... Je suis réfugiée en toi! ajoute Lella Meryem

en m’embrassant.

L’imploration consacrée me lie... et puis, ne serait-ce point, que déjà

l’aventure tente ma curiosité.

--Sur ma tête et sur mes yeux, ô délicieuse! répondis-je à la Chérifa.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 82 / 94 题