Une nuit bleue, limpide et tendre, une nuit où le sommeil devrait nous
entraîner comme une barque glissant légèrement sur l’eau calme... Les
patios éclairés, qui semaient la cité de reflets orange, redescendent
peu à peu au fond de l’ombre.
--Allons! me dit Kaddour, il est temps... Les braves gens sont tous
rentrés...
Pour l’amour de Lella Meryem, je revêts encore une fois l’accablant
haïk, et nous partons à travers les ruelles, si désertes et noires que
je puis tenir mes voiles écartés, quitte à les ramener bien vite sur mon
visage lorsque la petite lueur d’une lanterne dénonce, au loin, un
passant attardé.
Après avoir franchi la porte de quartier, massive et grinçante, qu’un
gardien ouvre devant nous et referme aussitôt, nous entrons dans
Berrima.
Kaddour a préparé ma venue; la sorcière nous attend. Elle croit que,
sous ces voiles de laine rude, se cache une tremblante Cherifa,
échappée cette nuit, par quelles ruses! aux murailles qui
l’emprisonnent. Aussi ne s’étonnera-telle pas de la rigueur avec
laquelle je les tiens baissés, clos, masquant obstinément mes yeux.
Je distingue à peine la pièce où elle nous a introduits: une chaise
longue, garnie de modestes sofas, tout à fait honnête et rassurante,
qu’éclairent deux cierges, verts et jaunes, en de hauts chandeliers.
La sorcière est une lourde matrone à l’air équivoque. Souvent, dans les
harems, j’en ai rencontré de ces vieilles, complaisantes et détestables,
habiles à insinuer la tentation.
Elles présentent des étoffes, achètent aux recluses les vêtements et les
bijoux dont elles veulent se défaire, colportent les nouvelles,
indiquent des remèdes, et s’entremettent surtout dans les aventures où
leur malice l’emporte sur la défiance des maris.
--Nous sommes venus, dit Kaddour, comme des malfaiteurs, avec
l’épouvante...
--Ne craignez rien, répond la sorcière. Par le pouvoir de ceux qui
m’obéissent, nul ne s’apercevra de votre absence.
Elle s’accroupit devant un brûle-parfums, y jette quelques grains de
benjoin, et se met à égrener un chapelet.
--Nous désirons, reprend Kaddour, que tu fasses venir pour nous ceux que
tu as promis d’appeler.
--Ah! dit-elle avec lassitude. Aujourd’hui l’heure presse et je ne suis
point disposée... Je prierai pour vous, cela suffit.
--Puisse Allah te le rendre, ô ma mère! Certes la prière est excellente!
Mais nous voulons aussi que tu évoques le roi des djinns, afin
d’apprendre ce qui nous importe... insiste Kaddour en faisant tomber sur
le sol un réal d’argent.
La vieille s’approche de moi, pose ses mains sur ma tête. Son haleine
forte m’incommode à travers le haïk:
--_Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux_, implore-t-elle,
_Qui n’a point enfanté et n’a point été enfanté,_
_Qui n’a point d’égal en qui que ce soit,_
_Qui connaît les secrets enfermés dans les mystères de son nom?_
_Sur toi un rayon de sa lumière._
_J’aperçois ton cœur refroidi et ton corps qui n’a plus d’attraits
pour l’époux._
_Celui qui s’éloigne de toi, fut enchaîné par le recours et le
charme de Chenharouch le sultan[77]._
Comme elle prononçait ce nom, la porte fut ébranlée d’un coup violent.
--Qui est là? cria la vieille.
--Quelqu’un est venu, répondit une voix aiguë.
--Quelqu’un est venu, Quelqu’un reviendra,
Et le destin s’ensuivra...
Au bout d’un instant, la sorcière ouvrit la porte. Il n’y avait
personne; la lune éclairait un pan ruiné de muraille, et projetait sur
le sol bossué l’ombre d’une treille...
--Puisque le sort t’est fâcheux, dit la vieille, j’interviendrai.
Elle disparut au bout de la chambre, derrière une boiserie, et en
rapporta un plateau gravé de signes bizarres, au milieu duquel fumait un
canoun plein de braises. Tout autour, bien rangées en cercle, sept
petites coupes contenant des poudres, des grains et des pâtes.
La vieille déplia un haïk écarlate dont elle s’enveloppa tout entière.
Elle s’accroupit, attira le plateau magique sous ses voiles, et elle ne
fut plus qu’une masse flamboyante, à travers laquelle s’échappait
quelque fumée...
Immobiles et silencieux, nous attendons... Les cierges crépitent, l’air
s’alourdit de benjoin, une souris apparaît et file...
Est-ce un djinn?
Tout à coup, des sons rauques, insensés et caverneux semblent gonfler la
draperie rouge.
Lutte, halètements, protestations... auxquels, de temps à autre, se mêle
une faible plainte...
Puis une voix s’élève, qui n’est pas celle de la sorcière, ni d’un être
humain, une voix qui vient des profondeurs mystérieuses:
«_J’en jure par le soleil et sa clarté!
Par la lune quand elle le suit de près.
Par le jour quand il le laisse apparaître dans tout son éclat,
Par le ciel et celui qui l’a bâti,
Par la terre et celui qui l’a étendue comme un tapis,
Par l’âme et celui qui l’a formée[78]!_»
_J’en jure par cette invocation sublime et toujours exaucée.
O Mouley Idriss! Il n’y a de Dieu que Dieu!
O Mouley Abd el Kader qui voles à travers l’espace!
O Mouley Thami, maître des lieux brûlants!
Écoute-moi, ô sultan rouge! qui commandes les génies effrayants!
O Sidi Moussa, gardien des eaux!
O Sidi Mimoun er Rahmani, le Soudanais!
O Moulay Ibrahim, oiseau de la montagne!
O Sidi Saïd Derkaoui!
O Sidi Ahmed Derwich!
O les maîtres noirs de la forêt!
O les pèlerins, seigneurs des djinns!
O Lella Myrra, l’inspirée!
O Lella Aïcha, la négresse!
O Lella Rkia, fille du rouge!
O Bousou, le marin!
O Sidi Larbi, le boucher!
O le serpent des pèlerins!
O toi qu’on ne peut nommer, souverain de l’épouvante[79].
Accourez avec les nuées et le vent, avec les éclairs et le tonnerre!
O vous qui avez la connaissance des choses secrètes!
Que je voie, de vos yeux, que votre langue parle en ma bouche!
Je vous conjure et vous adjure d’écarter tous les voiles,
De me pénétrer de la science que le Seigneur mit en vous.
Je vous conjure et vous adjure par Lui, Seul, Unique,
Hors duquel il n’y a pas d’autre Dieu!
L’Éternel, le Vainqueur, le Puissant,
Roi de tous les temps et de tous les mondes,
Celui qui mettra debout les os rongés par les siècles.
Celui à qui nul n’échappe, que nul ne peut atteindre et ne peut égaler!
Éclairez mon esprit. Je vous le demande et vous l’ordonne!
Sinon vous serez contraints au moyen des flammes et de l’ébullition,
Dont aucun pouvoir ne vous protégera!_
«_N’as-tu jamais entendu parler du Jour qui enveloppera tout?
Du jour où les visages seront baissés,
Travaillant et accablés de fatigue,
Brûlés au feu ardent[80]?_»
_Quiconque ne répond point à mon appel,
Dieu lui fera subir le châtiment
Par la vertu du grand nom, invoqué, craint et révéré,
Qu’il assure l’accomplissement de mes desseins!_
La voix peu à peu s’est enflée, elle n’implore plus, elle commande,
impérieuse, et menace.
Les draperies rouges frissonnent. Entre la vieille et les génies
accourus, un combat s’engage dont nous ne distinguons que les
soubresauts et les cris.
Rauques aboiements, clameurs de souffrance, d’épouvante et de mort...
Une louve hurle dans la nuit... Ce vagissement misérable qui répond est
le dernier râle de sa victime...
... Quand la sorcière écarta ses voiles, elle avait un visage
congestionné, hagard et tout à fait terrifiant.
L’incantation semblait l’avoir épuisée,--on ne converse point en vain
avec les démons.--Elle resta quelques moments inerte sur le sofa, puis
se redressa, prit sept pincées de poudre dans les coupelles, en fit un
petit paquet et me le tendit. Elle parlait avec effort, d’une voix
naturelle mais toute dolente:
--Mets ceci dans l’eau de rose et enduis-en ton corps. Et ensuite tu
jeûneras et tu réciteras la prière, au moghreb, prosternée sur une natte
neuve, que ton ennemie n’a jamais foulée. Invoque trois fois Mouley Abd
el Kader, l’oiseau blanc, et ne crains pas... Alors les choses qui te
contristent cesseront, et ton époux retrouvera sa juste raison. La jeune
fille disparaîtra de ses yeux, ainsi que le soleil derrière l’ombre, un
jour d’éclipse. Elle sera pour lui comme si elle n’était pas, ou sans
plus d’attrait qu’une chamelle pelée...
Cet oracle a complètement brisé la sorcière; sa masse retombe sur le
divan, son teint est jaune, ses joues bouffies et malsaines
tremblotent... Pourtant elle retrouve quelque vigueur pour saisir le
nouveau réal que lui tend Kaddour.
--Chose étonnante! s’exclame-t-il aussitôt dehors. Ces vieilles! Tout ce
qu’elles font! Tout ce qu’elles savent!... Quand les djinns sont entrés
dans le chambre, j’ai vu danser des flammes rouges... Et cette voix! tu
l’as entendue!...
--Certes! répondis-je, cette sorcière connaît les choses mystérieuses et
j’accorde que les démons l’inspirent... Cependant, ô Kaddour!
explique-moi comment elle n’a point découvert que j’étais une
Nazaréenne?