--Avoue-le, Saïd, tu es retourné chez tes sœurs aujourd’hui.
--O ma mère, tue-moi si je les ai vues!
--Tu mens! Kaddour vient de t’apercevoir sortant de chez elles.
--Par le Dieu Clément! profère l’enfant, je n’ai pas même passé dans le
vent de leur quartier!
--Et comment Kaddour t’y a-t-il reconnu?
--Fais attention, ô ma mère, que Kaddour a pu se tromper. N’y a-t-il pas
d’autres enfants de ma taille à Meknès?
Saïd a le raisonnement subtil et prompt. Plus tard, s’il devenait un
lettré, il excellerait aux discussions oiseuses et à la controverse.
--Prends garde surtout de ne point aller chez tes sœurs.
--O ma mère, ta parole est sur ma tête! Comment irais-je puisque tu me
l’as défendu? Et puis, qu’ai-je à faire avec ces chiennes? Se sont-elles
souvenues de moi quand mon père m’a chassé?
--Bien. Va jouer avec Rabha.
Saïd descend l’escalier en s’aidant de ses mains pour franchir les
marches hautes. Il est encore si petit! Puis il se dirige vers la
cuisine.
A cette heure il n’y a peut-être personne, et Saïd, seul à la cuisine,
c’est le prélude assuré d’une indigestion.
Je veux l’y chercher, Yasmine m’arrête un moment au passage, et, quand
j’arrive, Saïd est déjà grimpé sur le fourneau, parmi les casseroles. Il
examine leur contenu, tellement affairé qu’il ne m’entend pas. Du reste,
j’ai marché sans bruit afin de le surprendre dans son vol. Mais, à mon
étonnement, au lieu de pêcher un morceau, Saïd tire de sa petite sacoche
un papier et, dans la marmite élue, jette une sorte de poudre.
--Que fais-tu là? dis-je brusquement.
--O ma mère!... Avec ce temps froid, je me chauffais.
--Et cette poudre que tu as versée? Qu’est-ce que cette poudre?
Cette fois Saïd ne saurait nier, la moitié du paquet est encore dans sa
main. Il se met à trembler, tandis qu’une crainte passe en mon esprit...
--O ma mère! pardonne-moi. Je ne sais pas ce qu’est cette poudre... Mes
sœurs me l’ont donnée ce matin. Elles m’ont promis des oranges si je la
mettais, sans être vu, dans votre nourriture, là où il y aurait de la
tomate... O ma mère, je ne croyais pas mal faire, pardonne-moi!
Pour la première fois, Saïd a dit la vérité, car elle lui paraît moins
effrayante que le mensonge. Une angoisse me trouble tandis que les
paroles de Larfaoui reviennent à ma mémoire... Il n’est pas besoin que
Kaddour confirme ce que, déjà, j’ai deviné...
--O Puissant! s’écrie-t-il après avoir examiné la poudre que je lui
tends, c’est du rahj[73], ce maléfice que l’on vendait au souk avant
l’arrivée des Français!... Par le Prophète! est-ce possible? Ce fils de
péché voulait vous empoisonner!
Saïd a pris un air tellement candide que je ne sais même pas s’il
comprend l’action que ses sœurs ont voulu lui faire commettre... Mais
que ne commettrait-il pour une orange?
Kaddour est devenu bien jaune, et ses yeux noircissent à la limite des
ténèbres. Sans un mot, il saisit l’enfant et lui, toujours indulgent à
ses fautes, tendrement habile à leur trouver des excuses, il se met à le
battre avec rage.
Saïd pousse d’épouvantables rugissements. Kaddour a la main si dure!
--O mon père! crie l’enfant, ô mon père, secours-moi!... Je veux
retourner chez toi! Viens me prendre, ô mon père!... Ils veulent me
tuer! ô mon père!
Je parviens, toute tremblante, à arrêter Kaddour qui frémit.
--C’en est assez! Emmène-le à son père!... Et qu’on ne le revoie
jamais!... Ses sœurs, tu les conduiras au pacha. S’il plaît à Dieu,
elles expieront leurs méfaits... Ne touche plus à ce démon. Que le
potier se débrouille avec ce qu’il a engendré!
Kaddour s’éloigne, traînant Saïd en pleurs. La misérable petite chose
qui était entrée dans notre vie s’en détache...
* * * * *
Délivrée de Saïd, que l’existence paraît donc savoureuse et facile!