Discret, timide et si décent, le maître de Saïd m’aborde. Il parle bas,
d’une voix enrouée, monotone, comme s’il dévidait quelque verset du
Coran. L’enseignement sacré, qu’il distribue depuis trente ans à des
générations de petits Marocains, n’a pas été sans l’affaisser un peu. Il
n’entre jamais dans notre demeure qu’avec une secrète appréhension, car
la vue du hakem paralyse sa langue, experte aux récitations pieuses. Il
ne se plaît qu’au milieu des enfants dont il a gardé l’âme simple.
--Quelles sont les nouvelles du lettré? lui demandai-je. La fête
fut-elle réussie?
--Grâce à Dieu! le Généreux! le Bienveillant! Nous nous sommes rassasiés
de couscous et de poulets.
Le lettré est un homme pauvre, et les quelques sous versés toutes les
semaines par ses élèves lui permettent à peine de subsister. Ce n’est
qu’aux fêtes, où chaque enfant apporte sa part du festin, que le maître
peut calmer la faim qui le tenaille sans répit.
Cependant le lettré se félicite d’un métier qui l’honore. Sa
connaissance impeccable du Livre lui procure des joies innocentes. Il
aime à dérouler l’interminable ruban des versets, selon les sept modes
différents. Même, il est capable, nous révéla-t-il un jour avec fierté,
d’en réciter plusieurs chapitres à l’envers, en commençant par le
dernier mot.
--Comment est ton état, ô lettré? Es-tu content de Saïd?
--Allah! O mon Maître! soupire le pauvre homme. Il m’a tué!... De ma vie
je n’ai connu un enfant pareil... Pardonne-moi, c’est pour cela que je
suis venu.
--Tu as honoré notre maison!... Qu’a donc fait Saïd, ce fils de péché?
--Par malice, il abîma sa planchette. Je lui ordonnai de descendre dans
la cour afin de la blanchir, et, comme il s’obstinait à ne pas
bouger...
Le lettré s’arrête et paraît fort gêné.
--O lettré! il fallait le battre.
--Allah!... J’ai voulu lui donner quelques petits coups de baguette sur
la plante des pieds, mais aussitôt,--hachek!--il a fait voler son eau
sur moi!... Puis il s’est roulé à terre en poussant des cris affreux,
comme si on le sciait en deux.
--Où est-il à présent, ce vaurien?
--J’ai fermé l’école avec ma clé, laissant les élèves sous la
surveillance de mon fils, et je suis venu prévenir le hakem... Cet
enfant l’emporte sur moi!
Pour un peu, le lettré se mettrait à pleurer; ses mains tremblent...
d’indignation peut-être... de crainte aussi. Évidemment il a peur que
mon mari ne donne raison à l’exécrable Saïd. Je dois le rassurer, et
partir moi-même avec lui afin que cette affaire se dénoue, sans plus
d’atteinte à son prestige.
Nous avons choisi son école parce que les notables de la ville y
envoient leurs enfants. Selon la coutume, elle dépend d’une mosquée,
ainsi qu’un hammam où les fidèles se purifient, et la fontaine. Cette
mosquée étant parmi les plus anciennes de Meknès, le hammam est noir de
crasse, la fontaine a perdu toutes ses mosaïques, et les poutres
sculptées, qui soutiennent l’école, fléchissent, près de s’effondrer.
Mais, comme toujours en pays musulman, du milieu des ruines surgit une
intense vie joyeuse. La vieille école s’emplit de la cadence ardente
sur laquelle cinquante petites voix récitent le Coran. Dès la ruelle,
j’en perçois les modulations, les coups de baguette scandant la mesure,
et il me revient à l’esprit l’histoire de cette sultane qui faisait
élever cent jeunes vierges à l’exercice perpétuel du Coran, «si bien que
leur bourdonnement surpassait en douceur celui des abeilles, et que
leurs paroles étaient plus savoureuses que le miel».
Le lettré introduit, dans une serrure ingénieuse et primitive, sa clé en
bois hérissée de clous.
Nous montons un lamentable escalier, étroit et raide, dont les
générations ont fait sauter les mosaïques et usé les poutrelles.
Tranquillement accroupi près du seuil, au milieu de cinquante petites
paires de babouches, Saïd se plaît à les mélanger, avec un air de
malicieuse satisfaction. Mais, dès qu’il m’entend, le petit scélérat se
met à pleurer et à pousser mille cris effrayants. A lui seul il couvre
la voix de tous ses compagnons qui égrènent les pieux versets.
--Sellal Qlouba! Sellal Qlouba! vocifère-t-il.
--Que dis-tu, Saïd?
--Sellal Qlouba est dans la rue! J’ai peur de Sellal Qlouba! O ma mère!
protège-moi! O ma mère! Je suis réfugié en toi! sanglote le petit en se
prosternant à mes pieds pour embrasser ma robe.
Le lettré m’explique, d’une humble voix effrayée, qu’un bruit s’est
répandu depuis quelques jours: un homme, venu de loin, Sellal
Qlouba,--l’arracheur de cœurs,--parcourt la ville avec un fusil et une
sacoche où il enferme les entrailles de ses victimes... La voix du
lettré s’éteint, de plus en plus basse. On dirait qu’il craint d’être
entendu par Sellal Qlouba. L’effroi le paralyse autant que ses écoliers
dont les visages se contractent depuis que la malice de Saïd réveilla
leurs alarmes.
J’ai grand’peine à emmener l’enfant qui, par méchanceté, refuse de
descendre l’escalier et se laisse à moitié rouler sur les marches
disjointes.
Arrivé dans la rue, il change d’attitude. Nous devons traverser les
souks, et il escompte déjà les pois chiches grillés qu’il pourra
s’acheter si je lui donne un sou. La face comique de ouistiti s’exerce
au sourire.
Mais nous passons devant le marchand de pois chiches sans nous arrêter.
--N’as-tu pas honte, ai-je répondu à sa demande, c’est du bâton que tu
devrais manger!
--Je n’ai pas voulu descendre pour blanchir ma planchette, à cause de
Sellal Qlouba, reprend-il. J’avais peur.
--Allons, Saïd! Il n’y a pas de Sellal Qlouba, tu le savais bien quand
tu as crié tout à l’heure. Et, du reste, il ne faut craindre qu’Allah.
--Il ne faut craindre qu’Allah! répète docilement la petite voix.
Il trottine auprès de moi, rasséréné, mais tout à coup je sens sa main
trembler dans la mienne.
Une troupe de gamins remonte la rue avec des cris épouvantables.
--Sellal Qlouba! hurlent-ils, Sellal Qlouba...
Les boutiquiers inquiets rabattent en hâte les volets de leurs échoppes;
les fillettes qui allaient à la fontaine, chargées de leur cruche, se
sauvent en pleurant; des femmes affolées s’empêtrent dans leurs haïks;
quelques hommes se précipitent vers la mosquée...
Dès qu’il est à la maison, Saïd, encore tout ému, terrorise les petites
filles par ses descriptions.
--Il est plus grand qu’un minaret, il a un ventre comme une outre. Sa
bouche! ô mes sœurs! se bouche est semblable à Bab Mansour[65]. Vous
pouvez demander à ma mère. Elle l’a vu.
Qui donc oserait nier l’existence d’un être qui met toute la ville en
panique?
Sellal Qlouba!
L’arracheur de cœurs!