13 décembre.

Coucher de soleil vert et rose, au dehors des murs. Étrange atmosphère

irréelle, voluptueuse et changeante, par la magie de ces deux couleurs

qui se cherchent, s’opposent, s’exaspèrent puis doucement s’atténuent et

se fondent en un crépuscule dont les cendres apaisent la dernière

flambée du jour.

Le bled, où les jeunes orges étendent leurs prairies d’un vert acide, va

rejoindre par de larges ondulations, vert-bleu, vert-mauve, vert-gris,

les montagnes lointaines et proches à la fois, nettement découpées sur

la transparence du ciel abricot.

Une route sinue, rose et dorée, à travers les champs d’où reviennent les

troupeaux roux. Des milliers d’oiseaux les accompagnent, avec un grand

tourbillonnement dans l’air calme, une palpitation d’ailes et de cris;

de ces ibis blancs, appelés «serviteurs des bœufs», qui vivent avec les

bestiaux et les quittent seulement aux portes de la ville. Quelques

minutes encore, ils tracent dans le ciel des méandres agités, tandis que

la terre, à mes pieds, se bariole de leurs fugitives ombres vertes. Puis

ils s’abattent sur un bosquet, et les arbres au sombre feuillage sont

fleuris tout à coup, comme des magnolias, d’innombrables fleurs d’un

rose laiteux.

Le cimetière de Sidi Ben Aïssa dort à l’ombre des oliviers, très

solitaire et paisible à cette heure. Mais, de l’autre côté de ses murs,

s’adossent accroupis, en petits tas de haillons dorés, des Arabes et des

Chleuhs qui projettent leurs belles ombres vertes sur ces murs très

roses, et, recueillis, écoutent les discours d’un charmeur de serpents.

Agile et svelte en sa courte tunique, l’homme évolue au milieu de son

auditoire, ses yeux hallucinants fixent tour à tour chacun des

spectateurs. Au sommet de son crâne rasé, s’épanouit la mèche des

Aïssaouas que le soleil fait flamber comme du cuivre rouge. Un petit

orchestre, accroupi dans la poussière, accompagne ses gestes et scande

ses discours. Ce jongleur, parfois, a l’air d’un saint en extase, et les

gens ne démêlent pas très bien s’ils assistent à des tours habiles et

récréants, ou participent aux miracles que renouvelle, chaque jour, sur

cette place, le charmeur de serpents. Car l’homme ne brave les reptiles

et ne s’en joue que par la protection des saints dont il proclame la

baraka.

_Mouley Abdelkader! O Mouley Abdelkader!

Allah lui a conféré sa grâce!

Quand un disciple l’appelle, le maître accourt vers lui,

Il agite ses manches et vole comme l’oiseau._

_Ris et sois joyeux! Chasse de ton cœur le souci!

L’assurance de la richesse

Mouley Abdelkader te la donne.

Et quand il l’a donnée

Il ne revient pas sur sa parole,

Notre Seigneur Dieu s’en est porté garant._

_Moi je suis tien, O illustre!

Je n’ai d’autre recours que toi,

Accorde-moi ta protection, ne tarde pas!

Mouley Abdelkader,

O Sauveur des patrons de vaisseaux!

Galope! Il te suffit pour cela d’un roseau.

Moi je suis tien, O illustre!_

Et les assistants supplient en chœur:

_O Mouley Abdelkader!

O Sidi Ben Aïssa!

Protecteurs des gens en péril!

O ceux par qui l’on ne craint pas!_

L’imploration, peu à peu, se fait plus pressante, les musiciens

martèlent avec rage leurs tambourins. Soudain, les sons stridents d’une

flûte percent les notes ronronnantes et graves, et deux serpents, lancés

à toute volée d’on ne sait où, s’abattent au milieu du cercle. L’homme

les saisit par l’extrémité de la queue. Au bout de ses bras, les

serpents tombent, allongés et minces, presque inertes. L’un a le ventre

rosâtre, du rose délicat d’un pétale, l’autre le ventre couleur

d’absinthe. Après quelques moments, ils se raniment; un frissonnement

coule tout du long de leur peau, les têtes plates se redressent avec

effort et se dardent l’une vers l’autre en agitant des langues aiguës.

Ils se défient, s’abordent et s’enroulent étroitement. De cette corde

vivante, l’homme cingle l’air au-dessus des gens effarés:

_Enlève de ton âme la crainte,

Pourquoi t’effrayer?

Celui qui tient la hache

A-t-il besoin de chercher la jointure?

Il frappe où il veut,

Il possède l’acier puissant.

Moi, j’ai appelé la bénédiction de Mouley Abdelkader,

Moi, j’implore le secours de Sidi Ben Aïssa._

Tout en chantant, l’homme abandonne les reptiles enlacés et s’accroupit

en face de cylindres en peau, sortes d’outres rigides, au col serré d’un

lien.

Il plonge ses mains dans les profondeurs des outres et les retire

pleines de serpents qu’il jette négligemment sur le sol: petits serpents

luisants, lisses et blanchâtres, molles couleuvres aux écailles vert

sombre, serpents épais, ronds et lourds, qui déroulent leurs anneaux

avec pesanteur et semblent quitter à regret la retraite d’où ils sont

extraits. Comment ces deux outres, d’apparence médiocre, pouvaient elles

recéler un tel nombre de serpents?

Quelques-uns se sont éloignés du tas répugnant, et sinuent, dans la

poussière, vers la foule qui se débande. Mais le jongleur les a vite

rattrapés, et il les fixe par les bouts de leurs queues, serrés entre

ses orteils. Ainsi maintenus, les serpents s’écartent sur le sol, en

éventail aux branches inégales. Seul, le plus grand, que l’homme a jeté

sur ses épaules, entoure son cou et pend, sans entraves, jusqu’au bas de

sa tunique.

Parmi les petits serpents déployés à terre, le disciple des saints

choisit le plus vif, le plus frétillant. Il le pince au milieu du corps,

entre le pouce et l’index, et l’élève à la hauteur de son visage.

Le petit serpent nerveux s’est crispé, sa queue se tortille, d’un raide

mouvement, sa tête fine se tend, gueule béante, vers le charmeur.

_Va, marche au milieu des serpents!

Va! Chasse dans la forêt, O toi qui crains!

Dans la forêt entre les oueds,

Sur la colline de Mzara

Où le fusil est braqué.

Si Ben Aïssa le protège,

Pour te trancher un seul poil

Mille coups ne suffiraient._

Hypnotisées mutuellement, les têtes se sont rapprochées, celle de

l’homme et celle du reptile, les bouches se sont ouvertes, et, tandis

que les yeux se fascinent, étincelants, la langue tendue de l’Aïssaoui

disparaît dans la gueule du petit serpent. Ils restent là, fixés l’un à

l’autre avec de pareils airs d’extase.....

_O Mouley Abdelkader!

O Sidi Ben Aïssa!

Protecteurs des gens en péril,

O ceux par qui l’on ne craint pas!_

Les dernières lueurs du moghreb s’éteignent, les serpents verts ne

forment plus qu’un tas noir aux pieds du charmeur, tous les roses du

ciel et de la terre sont absorbés par la nuit.

Lorsque l’homme retira sa langue de la gueule du petit serpent, deux

gouttes sombres tombèrent dans la poussière, sans qu’on en distinguât la

rougeur sanglante.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 74 / 94 题