3 janvier 1917.

Une suite d’événements palpitants a secoué l’indolence habituelle des

jours, en la demeure de Si Larbi el Mekki.

Ce fut d’abord le mariage de Fathma, sa fille cadette, et, le soir même

du départ pour la maison nuptiale, l’accouchement imprévu de sa tante

Drissia. Elle était là, en grand costume, un éblouissant caftan jaune

fleuri de bouquets multicolores, et elle prenait sa part des

réjouissances, lorsque tout à coup elle poussa un cri, puis un autre, le

visage crispé de souffrance... mais bientôt ce fut fini, deux jumeaux

venaient de naître au son des instruments.

Le fête ne fut interrompue que fort peu d’instants. Dès que l’accouchée

eut été installée sur les matelas au fond de la salle, les yous-yous et

les chants reprirent avec une nouvelle vigueur. Les invitées

commentaient, sans se lasser, l’inattendu de cet incident et répétaient:

--Grâce à Dieu! Quelle chose étonnante! Elle n’a poussé que deux cris!

Le cortège nuptial étant parti, je quittai l’assemblée, malgré les

instances pour me retenir, car on allait mettre le henné à cinq petits

garçons, dont la circoncision aurait lieu le lendemain.--Si Larbi ayant

sans doute estimé que les frais et l’embarras des noces serviraient

ainsi à double fin. Il n’avait point prévu qu’Allah en ajouterait une

troisième, et même une quatrième, car un des jumeaux mourut pendant la

nuit, et son cercueil fut emporté dès l’aube,--bien avant que n’arrivât

le siroual[66] de la mariée.

Je suis revenue ce matin. Les joueurs de hautbois et de tumbal

s’exercent déjà devant la porte, les joues démesurément gonflées ou les

baguettes rageuses. La maison bourdonne comme une ruche. Si Larbi

piétine en son vestibule, impatient de diriger toutes choses, mais ne

pouvant, à cause des invitées, pénétrer dans sa demeure.

Les négresses se bousculent à travers le patio, elles installent les

sofas, versent des bols de fumante harira, préparent les plateaux à thé,

les coupes pleines de henné, de sel et de cumin qui serviront tout à

l’heure.

Les petits héros de la fête sortent un à un dans la cour, superbement

vêtus. Leurs caftans de drap aux vives couleurs traînent à terre,--car

ils n’ont pas de ceinture aujourd’hui.--Ils sont recouverts d’une courte

tunique ramagée d’argent: des bandelettes blanches criblées de taches

roses ceignent leurs fronts, et leurs burnous d’un vert aigre blessent

les regards.

On les installe sur une estrade, autour de laquelle les femmes en

toilette viennent s’accroupir. Il y a le fils aîné de Si Larbi, un grand

garçon mince qui a peut-être douze ans, puis trois de ses cousins

beaucoup plus jeunes, et enfin le minuscule négrillon Messaoud, enseveli

dans l’ampleur de ses vêtements.

Il doit être bien étonné, le pauvre gosse, de se trouver ainsi paré!

Certes, il n’échappe à personne qu’il est un esclave, dont les caftans

trop longs, le burnous défraîchi, furent prêtés pour la circonstance,

alors que ses compagnons arborent fièrement leurs draperies neuves. Mais

il domine l’assistance, il est assis sur des coussins, il n’a rien à

faire et les femmes ont poussé des yous-yous à son apparition! Ses yeux

ronds s’écarquillent plus que d’habitude avec une naïve expression de

stupeur.

A côté de lui, un bambin ne cesse de pleurer, affolé par la perspective

de l’opération. Ses mains, agrippées à la robe de sa mère, la

retiennent, près de lui, droite devant l’estrade, troublant ainsi

l’ordonnance de la fête. Et le petit lève vers la jeune femme de

pitoyables regards suppliants.

--O mon malheur! gémit-il sans relâche. O mon malheur!

Les autres sont dignes, un peu émus sans doute au fond du cœur, mais ils

s’étudient à rester impassibles et raides, ainsi qu’il convient.

Quelques propos des invitées doivent parvenir jusqu’à eux et les

troubler davantage. Car elles parlent sans aucune retenue de la

prochaine cérémonie; elles en décrivent complaisamment les détails aux

tout petits, vautrés auprès d’elles, et dont ce sera le tour dans

quelques années.

Ma voisine, qui étale un étourdissant caftan violet à fleurs géranium,

fait même, avec deux doigts écartés en ciseaux, des gestes d’une trop

explicite impudeur... Le bébé, vers qui elle se penche, n’en paraît

point ému et continue à sucer son pouce en toute sérénité.

Le soleil descend peu à peu dans le patio, il ajoute aux toilettes un

éclat superflu. Des roses faux heurtent les bleus trop vifs, les

oranges, les jaunes ardents, les ramages d’or qui fulgurent en éclairs à

travers les satins.

Et puis l’acidité agaçante des cinq petits burnous verts...

Mais les musiciennes, tapant à tour de bras sur les tambours de formes

diverses, et chantant avec fureur, dominent le tumulte des gens, des

voix et des couleurs.

... Drissia l’accouchée, halette sur des matelas, le visage rouge et les

mains brûlantes.

Tout près d’elle des invitées, très splendides, causent avec une

animation qui m’étonne. Je saisis le nom, cent fois répété depuis

quelques jours, de Sellal Qlouba.

L’arracheur de cœurs, personne ne l’a vu, mais chacun le décrit et en

propage l’épouvante.

«Les gens le disent.» Cela suffit. Des paniques se multiplient à travers

la ville et les écoles demeurent désertes, car les mères n’osent plus

laisser sortir leurs petits.

Lella Lbatoul, parente de Si Larbi, est ici. Je vais m’asseoir auprès

d’elle et l’interroge:

--O docte et prudente! toi qui ne prononces point de paroles au hasard,

explique-moi cette étonnante histoire de Sellal Qlouba. Y crois-tu

vraiment?

--J’ai appris, me répond-elle, à me défier des choses qui passent de

bouche en bouche, et sont racontées par les enfants ou les esclaves.

Cependant il me semble qu’on ne parlerait pas ainsi de Sellal Qlouba

s’il n’existait pas... Les gens disent que c’est un homme de la tribu

des Mzadem[67], très loin, dans le sud, au delà de Marrakech. Or, par

une malédiction d’Allah, tous ceux de cette tribu sont affligés d’un

chancre qui leur ronge le nez. Et ce mal ne saurait guérir qu’au moyen

d’un remède composé par un taleb[68], avec des cœurs arrachés aux petits

enfants. C’est pourquoi Sellal Qlouba partit en chasse à travers le

pays.

--Connais-tu, dans ton entourage, un seul enfant qui ait été sa victime?

--Non, grâce à Dieu!... Aussi ne suis-je pas très assurée que Sellal

Qlouba soit à Meknès. Cependant, par précaution, je n’ai point envoyé

mon fils à la mosquée tous ces jours-ci...

Tandis que nous causions, un ordre est arrivé du vestibule, et

l’excitation s’exagère. De robustes négresses se placent devant les

jeunes garçons qu’elles chargent à califourchon sur leur dos. Le petit

éploré jette des cris aigus et tend désespérément les mains vers sa

mère:

--Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!... Laissez-moi!...

On l’emporte de force avec les autres, dont le calme commence à se

démentir.

Aussitôt les mamans sont conduites vers l’estrade et installées à leur

tour parmi les coussins. Elles sont quatre, puisque, bien entendu, le

négrillon n’a pas la sienne ici, mais seulement une mère très lointaine,

en Mauritanie ou au Tchad, dans un des pays sauvages où l’on va voler

des enfants afin de les vendre ensuite aux habitants civilisés des

villes marocaines.

Personne donc n’occupe la place de Messaoud, personne, en songeant à

lui, ne sent battre son cœur à trop grands coups. Les mamans semblent un

peu émues. Heureusement elles ont à remplir des rites très absorbants:

bien étaler les plis de leurs robes; tenir leur pied droit dans un

bassin de cuivre rempli d’eau, en y foulant le mors d’un cheval, dont

les rênes, relevées d’une main, sont mordues entre les incisives; et

enfin se regarder, sans distraction, en un petit miroir que l’on a

placé dans leur autre main.

Ces gestes compliqués ont pour but, prétendent les lettrés, de fixer

leur attention de telle sorte qu’elles n’éprouvent pas un trop vif émoi

durant la circoncision. Mais elles, les femmes, gardiennes des

traditions, savent bien qu’elles accomplissent des rites très graves qui

assureront le bonheur et la santé de leurs fils.

La mère du petit éploré y met une conscience admirable; rigide,

immobile, les sourcils contractés par l’effort, elle cligne à peine des

yeux, absorbée en sa propre image. Les autres s’exécutent plus mollement

et la neggafa les en réprimande:

--O honte! dit-elle à l’une des étourdies, tu n’a pas mis de rouge sur

tes joues et tu effleures à peine les rênes de tes lèvres pendant que

l’on circoncit ton enfant! Prends garde qu’Allah ne fasse retomber sur

lui son mécontentement.

De l’autre patio, où sont réunis les hommes, on entend les sons aigres

et sourds des instruments. Un petit esclave arrive en courant, il porte

sur sa tête un plateau où l’on a déposé les caftans, les tuniques et les

burnous vert acide. Aussitôt après reviennent les négresses chargées de

leurs fardeaux. Ils ne sont plus enveloppés que d’un drap blanc, comme

un suaire, et leurs têtes ballottent à droite et à gauche, affreusement

contractées par la souffrance.

Ils crient! Ils crient! la bouche grande ouverte, les lèvres tordues.

Ils hurlent! mais on ne les entend pas, car les musiciennes hurlent plus

fort qu’eux en maltraitant leurs tambourins et les yous-yous des

invitées s’excitent à couvrir les voix douloureuses.

Les mamans maîtrisent avec peine leur émotion. Celle qui mordait si

négligemment ses rênes pleure à présent de toutes ses larmes. On dépose

les cinq petits sur un matelas et les négresses s’en vont, le dos de

leurs vêtements tout ensanglanté... Ils crient, les pauvres circoncis!

Ils crient! Ils lassent les chants et les yous-yous. Bientôt on

distingue leurs gémissements. Chaque mère console son fils, l’embrasse,

lui promet «que c’est fini, qu’on ne recommencera jamais».

Le négrillon reste tout seul, mais lui, il ne pleure pas du tout.

Peut-être comprend-il que ce serait inutile, qu’il n’y a personne pour

le cajoler, ni l’apaiser... A quatre ou cinq ans, déjà, il doit avoir sa

philosophie de l’existence... Un peu de sueur mouille ses tempes, une

larme sèche au coin de ses yeux, il a l’air encore plus ébahi que tout à

l’heure. Sa petite patte noire, crispée sur l’étoile, l’écarte de la

cuisante blessure. Il attend patiemment que se calme la souffrance et il

regarde, sans mépris, ses compagnons, tous plus âgés que lui, qui savent

si mal supporter leurs tourments. Ce sont les petits maîtres, les

enfants riches et libres, ils ont des parents pour les gâter... Lui,

Messaoud le négrillon, n’en est pas à sa première expérience

douloureuse; depuis longtemps il sait accepter silencieusement tous les

maux, car les cris ne servent à rien et importunent les gens. En sorte

qu’aujourd’hui c’est lui le privilégié. Il souffre moins que les autres.

Le grand Sadik oublie toute espèce de dignité et secoue sa tête en

sanglotant:

--Oh! Oh! Oh! le barbier! il m’a coupé!... Oh! Oh! le barbier!...

Et les autres, adoptant ce thème lamentable, hurlent en chœur:

--Oh! le barbier!... Oh! le barbier!...

Leurs cris montent, se dépassent, s’apaisent exténués, puis repartent

avec une nouvelle frénésie. Les musiciennes redoublent leurs efforts;

les invitées bavardent et changent de toilette, les esclaves s’affairent

à préparer le festin, dont treize plats déjà sont alignés dans la cour.

Et, au fond de la salle, Drissia l’accouchée agite ses bras en

prononçant des paroles incohérentes, tandis que le bébé vagit comme un

jeune cabri.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 76 / 94 题