Accroupi sur une natte, au milieu de ses pots remplis de couleur,
Larfaoui Jenjoul, le maître Larfaoui, décore un coffre ciselé. Ses
pinceaux en poils d’âne se hérissent comme de petits balais (c’est ainsi
qu’il les nomme du reste), et l’on s’étonne qu’il trace des rinceaux si
déliés, des courbes si parfaites, avec de tels instruments.
Larfaoui possède les belles traditions léguées par les anciens. Il en
remontrerait même au célèbre Hammadi et à sa nièce Khdija Temtam, dont,
un jour, il me conta l’histoire. Mais un peintre italien,--Allah le
confonde!--dérouta quelque peu les conceptions millénaires de notre
décorateur, en travaillant jadis à ses côtés, dans le palais du Sultan
Mouley Abdelaziz.
Larfaoui subit ainsi la fâcheuse influence européenne. Il arrive parfois
que son caprice fasse éclore des bouquets aux airs penchés, aux fleurs
presque naturelles, sur des fonds roses, bleu pâle, ou gris.
Grâce à Dieu! Larfaoui réserve ces innovations pour les demeures des
marchands enrichis, tel ce tager Ben Melih qui n’a point le goût des
belles peintures symétriques où s’enchevêtrent les lignes.
Larfaoui sait que nous, Nazaréens, apprécions le vieux style. Même il a
pour moi certaine considération, parce que j’en connais à présent la
technique, et ne laisse passer aucun décor moderne sans le repérer
aussitôt parmi les entrelacs, telle une vipère dans les branches.
J’aime à faire travailler Larfaoui chez moi, pour la jouissance de le
voir peindre. Il ignore la mélancolie. Ses pensées ont la nuance joyeuse
et changeante des couleurs qu’il manie. Il excelle à balancer les verts,
les jaunes, les rouges et les bleus, à créer des rapprochements où le
regard se plaît. C’est un maître! Il en a le sentiment et l’orgueil.
Nul peintre au monde ne saurait lui être comparé.
--Pourtant, il y a Mohammed Doukkali...
--Le Doukkali!... qu’est-ce que cela? Mets son travail auprès du mien,
on ne l’apercevra même pas.
--Et Temtam?
--Tu plaisantes! Quand il doit exécuter un ornement compliqué, je le lui
dessine.
--Les peintres de Fès?
--Ceux de Fès! Les Sultans les avaient dans leur ombre, et ils me
faisaient venir de Meknès pour décorer leurs palais.
--Soit, personne donc ne t’égale ni te dépasse?
--Si, Allah! Il a peint les Cherekrek[62] au plumage d’azur...
Un sourire d’enfantine vanité éclaire son intelligent visage noir, et,
pour me convaincre pleinement, Larfaoui, du bout de son pinceau, décrit
une série de lignes qui s’enlacent en un réseau inextricable, mais
harmonieux.
Avec une affolante rapidité, le panneau est couvert, terminé. D’un vase
gracile, s’élève l’étrange épanouissement symétrique et compliqué d’un
bouquet.
Cela semble le travail de plusieurs jours, et Larfaoui l’a fait éclore
en moins d’un quart d’heure.
Mais, à présent, il flâne, il gratte doucement ses minerais jaunes,
casse à petits coups les œufs dont les coquilles jonchent les mosaïques,
se complaît à une lente et minutieuse préparation. Puis il va boire à la
fontaine, cueille une orange, considère le ciel que le crépuscule ne
rosit pas encore, hélas!... et se réaccroupit sans enthousiasme devant
le coffre commencé!
Larfsaoui est un artiste, et je me sens pleine d’indulgence pour sa
paresse. Parfois, il abandonne son travail durant plusieurs jours, car
c’est «la fête du soleil». Alors il s’en va, une cage à la main, dans
une arsa fleurie. Étendu sous un arbre, il écoute l’oiseau, sirote une
tasse de thé, respire le parfum des roses... Il jouit.
Après ces fugues, il ne manque pas de m’apporter un bouquet ou un fruit,
qu’il m’offre avec un large rire. Larfaoui me désarme et m’enchante.
Saïd s’est installé auprès de lui et considère son œuvre. S’il plaît à
Dieu! Saïd lui aussi sera peintre, il perpétuera les traditions qui ont
créé tant de merveilles.
--Quel est cet enfant? demande Larfaoui.
--Un petit abandonné que nous élèverons.
--Allah vous récompense! D’où vient-il?
--C’est le fils de Sellam le potier.
--Ah! fait Larfaoui, d’un air singulier. Va me chercher un verre d’eau,
dit-il au bambin, et, dès que celui-ci disparaît, il ajoute:
--On ne t’a donc pas dit qu’il a deux sœurs, des prostituées, hachek?
(sauf ton respect).
--Je sais. Mais ce n’est pas la faute de l’enfant. Avec l’aide d’Allah
nous en ferons un honnête et bon Musulman.
--Tu as connu El Hadi, le tisserand?
--Oui... qu’a-t-il à faire en ceci?
--Il est mort il y a deux mois.
--Dieu l’accueille en sa Clémence!
--Par le serment! je vais te dire une chose vraie. El Hadi fréquentait
ces chiennes, il leur avait prêté de l’argent. Vint l’échéance, elles
lui dirent: «Donne-nous un délai.» Il l’accorda, et, pour l’en
remercier, elles lui envoyèrent un couscous. Dès qu’il en eut mangé, son
ventre lui fit mal, jusqu’à en mourir... Certes il fut empoisonné!
--O Puissant!... A-t-on prévenu la justice?
--A quoi bon? Il était mort... Mais je te conseille, méfie-toi de
l’enfant. En grandissant, le louveteau ne saurait devenir qu’un loup.
Saïd arrive à petits pas, tenant avec précaution le verre plein d’eau.
Son visage s’arrondit déjà, la mèche d’Aïssaoui se balance drôlement au
côté du crâne bien rasé... Non, nous ne le rejetterons pas au vice.
Qu’Allah nous accorde son assistance!