«L’Achoura vient.».... En cette attente, Meknès a pris son visage le
plus riant; toutes les préoccupations, toutes les querelles restent
suspendues, rien ne pouvant égaler l’importance d’une fête qui se
renouvelle, identique, chaque année.
Puissance des fêtes sur les enfants et les peuples simples qui leur
ressemblent.
Nous ne savons plus en jouir comme eux. Qui nous rendra les liesses de
jadis, pour Noël et pour Pâques? Nos jours enfiévrés fuient d’une allure
uniforme.
Mais ici, grâce à Dieu! les fêtes gardent tout leur prestige. Saïd en
parle abondamment. Il sait déjà prévoir le nombre de roues qui
tourneront sur la place de Bab Berdaine.
--On dit, ô ma mère, qu’il y en aura dix mille! Combien plus que l’an
dernier!...
Toujours, bien entendu, la fête qui vient surpassera les précédentes.
Depuis une semaine, Saïd a été presque sage. Il n’a point menti, ni
volé, ni fait d’affreuses colères. Il mérite aujourd’hui de revêtir le
selham de satin émeraude, dont le capuchon encadre sa face de ouistiti.
Les petites filles suivent, fières et gauches dans leurs caftans de drap
neuf et leurs tfinat en mousseline raide. Mais on ne distingue de leurs
splendeurs que de très estimables babouches, car elles se voilent
pudiquement dans leurs haïks. Rabha, elle-même, a voulu enrouler son
visage de linges qui écrasent son petit nez.
A mesure que nous approchons de la place, la foule se fait très dense et
Kaddour a bien de la peine à nous frayer un passage. Foule éclatante,
colorée, sans une tache d’étoffe sombre. Pas de femmes, ou presque, à
part quelques hétaïres et des femmes berbères au profil sauvage, mais
des tirailleurs, des artisans, de jeunes bourgeois, et surtout des
enfants.
C’est la fête des petits. Il y en a de tous les âges, de toutes les
tailles, importants et raides en leurs beaux habits. Ceux qui ne
marchent pas encore sont portés sur les bras. Tous les crânes des
garçons reluisent, fraîchement rasés; une mèche se balance au sommet, à
droite ou à gauche, selon la confrérie à laquelle on les a voués. Les
selhams, de velours et de soie, miroitent au soleil. Les fillettes ont
des nattes minuscules, enchevêtrées avec art et régularité, tout autour
de la tête. Elles se parent de ferronnières, de lourds anneaux
d’oreilles et de colliers prêtés par leurs mamans. La plupart circulent
à visage découvert, le port du haïk n’étant de rigueur qu’au moment où
l’enfant devient nubile, et alors les sorties se font très rares...
Celles qui voulurent, ainsi que les nôtres, prendre des allures de
dames, se trouvent fort embarrassées de leurs voiles, sur cette place où
l’on s’amuse.
Les marchands de sucreries, très entourés, se tiennent derrière leurs
frêles étalages qui attirent les guêpes. Ils vendent des bonbons roses
et blancs, des nougats empoussiérés, des pains de millet au miel, des
beignets, des grenades et de jolies arbouses écarlates et veloutées.
La foule s’agite dans un brouillard doré, poussière et soleil.
Un immense grincement domine le tumulte des voix, acide, exaspérant,
grincement de bois et de ferraille, grincement des roues, à sièges
suspendus, qui tournent en hauteur, au moyen d’un mécanisme
ingénieusement simple. Ces roues,--il y en a une quinzaine,--sont le
plus couru des divertissements, et les amateurs attendent, avec
impatience, leur tour de monter dans les grinçantes machines. Mais ceux
qui déjà y sont accroupis, ne se rassasient point d’un tel plaisir et
paient guirch sur guirch pour le prolonger. Ils jouissent aussi de se
trouver en mire à tous les yeux, ils rient très haut et s’efforcent de
faire tourner leurs sièges sur eux-mêmes, sens dessus dessous, tandis
que la roue continue à les emporter, de son propre mouvement.
Parmi les tirailleurs et les jeunes hommes, trois belles sont montées
dans une roue, et font sensation. Les voiles ne laissent apercevoir de
leurs visages que les yeux peints, allongés jusqu’aux tempes, mais les
djellabas, impudemment ouvertes, révèlent de clinquants colliers et
l’éclat des étoffes, tandis que les jambes s’agitent, avec ostentation,
chaque fois que le siège bascule.
--Par Allah! s’écria Rabha. Regarde, ô ma mère, c’est Mouley El Fadil
qui rit avec ces femmes! Un chérif d’entre les chorfas!...
Je partage l’indignation de la petite. Il faut, en vérité, que Mouley El
Fadil ait perdu la raison pour s’exposer avec des courtisanes, aux
populaires réjouissances d’Achoura!...
Installé dans le quatrième siège de la roue, il semble s’amuser à
l’extrême limite de l’amusement, bascule, pieds par-dessus tête,
virevolte, lance aux belles de plaisantes apostrophes.
Dès ce soir, Lella Oum Keltoum sera certainement informée de ce
scandale, et les colporteuses de nouvelles insisteront, avec perfidie,
sur les ébats du «fils de son oncle».
--Il est fou de cette Drissia, tu vois, la plus salée, celle au caftan
«cardon»... Les hommes ne valent rien, formule Rabha en faisant une moue
attristée.
Que ne m’eût-elle appris, la petite fille, si la «carroussa» n’était, à
ce moment, passée près de nous. Rabha fut saisie d’un intense désir d’y
prendre place. Haïk et mines de femme sont vite rejetés. Pour un sou, la
voici logée dans la boîte, prison roulante qui bute, cahote et grince,
où les enfants s’entassent jusqu’à l’étouffement. Un homme traîne, deux
autres poussent et s’efforcent d’activer les roues qui ne marchent
pas...
Pendant ce temps, Saïd savoure les joies d’un autre sport. Sur ce
poteau, fiché dans le sol, des barres en croix tournent horizontalement.
Au bout de chaque poutre, deux cordes soutiennent un siège fait de
quatre planches peintes et parfois décorées de colonnettes. Si les
enfants placés vis-à-vis sont d’un poids égal, et si les gamins chargés
de tirer sur les cordes accomplissent leur tâche, le système s’ébranle.
Entraînés par la force centrifuge, les sièges s’éloignent du poteau
central, dans une envolée qui force l’entourage à s’écarter. Saïd ne
veut plus quitter la passionnante machine, ses menottes s’agrippent aux
cordes, son selham vert balaye l’assistance. Il est heureux!
Nous accédons à ses supplications et le confions à Kaddour qui s’amuse
autant que lui. Les petites filles, déjà lasses, inhabituées aux
sorties, ne demandent qu’à rentrer. Mais tout le reste du jour, elles
ressassent, avec excitation, les plaisirs de la fête.
Vers le mohgreb, Kaddour est revenu, seul et la mine soucieuse. Il porte
sur son bras le selham de satin vert.
--Où est Saïd?
--C’est un vaurien, fils de vaurien!... Il s’est sauvé de moi, tandis
que nous étions devant un marchand de bonbons. Voici des heures que je
le cherche!... La foule était si compacte qu’une sauterelle, tombant sur
la place, n’aurait pu se poser à terre...
Saïd n’est pas beaucoup plus gros qu’une sauterelle, mais le vert de son
selham l’emporte, quant à l’éclat, sur celui de ces bestioles.
--Dans ma pensée, reprend Kaddour, il s’en est justement débarrassé afin
que je ne puisse plus le reconnaître. Un homme me l’a remis tout
piétiné. Un selham de satin!...
--As-tu été chez le Pacha?...
--J’ai vu le Pacha, j’ai vu le Mohtasseb, j’ai vu le chef du
quartier!... Il n’y a pas de lieu au monde où je ne sois allé.
Maintenant j’ai lâché les crieurs publics, ils parcourent la ville.
Écoute...
La voix sonore, au rythme connu, s’enfle et décroît, tout au long de la
rue, derrière nos murs, mais elle ne proclame point la perte ordinaire
d’une sacoche ou d’un âne:
_O les gens de religion!
O les braves gens!
Un enfant a disparu!
Un garçon de trois ans,
Possesseur d’un petit caftan rose,
Celui qui peut donner de ses nouvelles
Fera le bien et recevra sa récompense._
Le crieur chante en courant, la voix s’éloigne:
_O les gens de religion!
O les braves gens_...
Toute la ville va s’occuper du méchant gamin, et je ne doute point qu’on
ne le ramène ici. Qui donc, sauf nous, voudrait garder Saïd?...
Pourtant la nuit s’avançait lorsqu’un Mokhazni du Pacha, tenant l’enfant
endormi dans ses bras, vint heurter à notre porte.
--Il était sous l’auvent de la grande mosquée. Une femme qui avait
entendu le crieur est venue me prévenir.
--Sur elle et sur toi, la bénédiction d’Allah! Voici des réaux que vous
partagerez.
Saïd, posé à terre et mal réveillé, ouvre des yeux hagards.
Il parle, parle, d’une bizarre petite voix haletante:
--Mes sœurs m’ont dit: «Prends-leur des gâteaux, il y en a chez eux...
prends-leur du sucre que tu nous apporteras, et du petit argent si tu en
trouves...» Il y avait des hommes et des femmes. Nous nous sommes bien
réjouis, nous avons bu et nous avons mangé... nous avons parfumé nos
vêtements... Mes sœurs, ce ne sont que des p... de Sidi Nojjar, mais
elles m’ont donné des bonbons.
--O méchant! pourquoi t’es-tu sauvé de Kaddour? Tes sœurs étaient donc à
la fête? Nous t’avions défendu de les voir jamais, tu le sais bien.
L’enfant rit sans répondre, puis il entonne une chanson obscène, vacille
et tombe accroupi sur les mosaïques. Son haleine, empestée de
mahia[63], confirme ce que déjà nous avions deviné.
Saïd est ivre, épouvantablement!...