6 novembre.

«L’Achoura vient.».... En cette attente, Meknès a pris son visage le

plus riant; toutes les préoccupations, toutes les querelles restent

suspendues, rien ne pouvant égaler l’importance d’une fête qui se

renouvelle, identique, chaque année.

Puissance des fêtes sur les enfants et les peuples simples qui leur

ressemblent.

Nous ne savons plus en jouir comme eux. Qui nous rendra les liesses de

jadis, pour Noël et pour Pâques? Nos jours enfiévrés fuient d’une allure

uniforme.

Mais ici, grâce à Dieu! les fêtes gardent tout leur prestige. Saïd en

parle abondamment. Il sait déjà prévoir le nombre de roues qui

tourneront sur la place de Bab Berdaine.

--On dit, ô ma mère, qu’il y en aura dix mille! Combien plus que l’an

dernier!...

Toujours, bien entendu, la fête qui vient surpassera les précédentes.

Depuis une semaine, Saïd a été presque sage. Il n’a point menti, ni

volé, ni fait d’affreuses colères. Il mérite aujourd’hui de revêtir le

selham de satin émeraude, dont le capuchon encadre sa face de ouistiti.

Les petites filles suivent, fières et gauches dans leurs caftans de drap

neuf et leurs tfinat en mousseline raide. Mais on ne distingue de leurs

splendeurs que de très estimables babouches, car elles se voilent

pudiquement dans leurs haïks. Rabha, elle-même, a voulu enrouler son

visage de linges qui écrasent son petit nez.

A mesure que nous approchons de la place, la foule se fait très dense et

Kaddour a bien de la peine à nous frayer un passage. Foule éclatante,

colorée, sans une tache d’étoffe sombre. Pas de femmes, ou presque, à

part quelques hétaïres et des femmes berbères au profil sauvage, mais

des tirailleurs, des artisans, de jeunes bourgeois, et surtout des

enfants.

C’est la fête des petits. Il y en a de tous les âges, de toutes les

tailles, importants et raides en leurs beaux habits. Ceux qui ne

marchent pas encore sont portés sur les bras. Tous les crânes des

garçons reluisent, fraîchement rasés; une mèche se balance au sommet, à

droite ou à gauche, selon la confrérie à laquelle on les a voués. Les

selhams, de velours et de soie, miroitent au soleil. Les fillettes ont

des nattes minuscules, enchevêtrées avec art et régularité, tout autour

de la tête. Elles se parent de ferronnières, de lourds anneaux

d’oreilles et de colliers prêtés par leurs mamans. La plupart circulent

à visage découvert, le port du haïk n’étant de rigueur qu’au moment où

l’enfant devient nubile, et alors les sorties se font très rares...

Celles qui voulurent, ainsi que les nôtres, prendre des allures de

dames, se trouvent fort embarrassées de leurs voiles, sur cette place où

l’on s’amuse.

Les marchands de sucreries, très entourés, se tiennent derrière leurs

frêles étalages qui attirent les guêpes. Ils vendent des bonbons roses

et blancs, des nougats empoussiérés, des pains de millet au miel, des

beignets, des grenades et de jolies arbouses écarlates et veloutées.

La foule s’agite dans un brouillard doré, poussière et soleil.

Un immense grincement domine le tumulte des voix, acide, exaspérant,

grincement de bois et de ferraille, grincement des roues, à sièges

suspendus, qui tournent en hauteur, au moyen d’un mécanisme

ingénieusement simple. Ces roues,--il y en a une quinzaine,--sont le

plus couru des divertissements, et les amateurs attendent, avec

impatience, leur tour de monter dans les grinçantes machines. Mais ceux

qui déjà y sont accroupis, ne se rassasient point d’un tel plaisir et

paient guirch sur guirch pour le prolonger. Ils jouissent aussi de se

trouver en mire à tous les yeux, ils rient très haut et s’efforcent de

faire tourner leurs sièges sur eux-mêmes, sens dessus dessous, tandis

que la roue continue à les emporter, de son propre mouvement.

Parmi les tirailleurs et les jeunes hommes, trois belles sont montées

dans une roue, et font sensation. Les voiles ne laissent apercevoir de

leurs visages que les yeux peints, allongés jusqu’aux tempes, mais les

djellabas, impudemment ouvertes, révèlent de clinquants colliers et

l’éclat des étoffes, tandis que les jambes s’agitent, avec ostentation,

chaque fois que le siège bascule.

--Par Allah! s’écria Rabha. Regarde, ô ma mère, c’est Mouley El Fadil

qui rit avec ces femmes! Un chérif d’entre les chorfas!...

Je partage l’indignation de la petite. Il faut, en vérité, que Mouley El

Fadil ait perdu la raison pour s’exposer avec des courtisanes, aux

populaires réjouissances d’Achoura!...

Installé dans le quatrième siège de la roue, il semble s’amuser à

l’extrême limite de l’amusement, bascule, pieds par-dessus tête,

virevolte, lance aux belles de plaisantes apostrophes.

Dès ce soir, Lella Oum Keltoum sera certainement informée de ce

scandale, et les colporteuses de nouvelles insisteront, avec perfidie,

sur les ébats du «fils de son oncle».

--Il est fou de cette Drissia, tu vois, la plus salée, celle au caftan

«cardon»... Les hommes ne valent rien, formule Rabha en faisant une moue

attristée.

Que ne m’eût-elle appris, la petite fille, si la «carroussa» n’était, à

ce moment, passée près de nous. Rabha fut saisie d’un intense désir d’y

prendre place. Haïk et mines de femme sont vite rejetés. Pour un sou, la

voici logée dans la boîte, prison roulante qui bute, cahote et grince,

où les enfants s’entassent jusqu’à l’étouffement. Un homme traîne, deux

autres poussent et s’efforcent d’activer les roues qui ne marchent

pas...

Pendant ce temps, Saïd savoure les joies d’un autre sport. Sur ce

poteau, fiché dans le sol, des barres en croix tournent horizontalement.

Au bout de chaque poutre, deux cordes soutiennent un siège fait de

quatre planches peintes et parfois décorées de colonnettes. Si les

enfants placés vis-à-vis sont d’un poids égal, et si les gamins chargés

de tirer sur les cordes accomplissent leur tâche, le système s’ébranle.

Entraînés par la force centrifuge, les sièges s’éloignent du poteau

central, dans une envolée qui force l’entourage à s’écarter. Saïd ne

veut plus quitter la passionnante machine, ses menottes s’agrippent aux

cordes, son selham vert balaye l’assistance. Il est heureux!

Nous accédons à ses supplications et le confions à Kaddour qui s’amuse

autant que lui. Les petites filles, déjà lasses, inhabituées aux

sorties, ne demandent qu’à rentrer. Mais tout le reste du jour, elles

ressassent, avec excitation, les plaisirs de la fête.

Vers le mohgreb, Kaddour est revenu, seul et la mine soucieuse. Il porte

sur son bras le selham de satin vert.

--Où est Saïd?

--C’est un vaurien, fils de vaurien!... Il s’est sauvé de moi, tandis

que nous étions devant un marchand de bonbons. Voici des heures que je

le cherche!... La foule était si compacte qu’une sauterelle, tombant sur

la place, n’aurait pu se poser à terre...

Saïd n’est pas beaucoup plus gros qu’une sauterelle, mais le vert de son

selham l’emporte, quant à l’éclat, sur celui de ces bestioles.

--Dans ma pensée, reprend Kaddour, il s’en est justement débarrassé afin

que je ne puisse plus le reconnaître. Un homme me l’a remis tout

piétiné. Un selham de satin!...

--As-tu été chez le Pacha?...

--J’ai vu le Pacha, j’ai vu le Mohtasseb, j’ai vu le chef du

quartier!... Il n’y a pas de lieu au monde où je ne sois allé.

Maintenant j’ai lâché les crieurs publics, ils parcourent la ville.

Écoute...

La voix sonore, au rythme connu, s’enfle et décroît, tout au long de la

rue, derrière nos murs, mais elle ne proclame point la perte ordinaire

d’une sacoche ou d’un âne:

_O les gens de religion!

O les braves gens!

Un enfant a disparu!

Un garçon de trois ans,

Possesseur d’un petit caftan rose,

Celui qui peut donner de ses nouvelles

Fera le bien et recevra sa récompense._

Le crieur chante en courant, la voix s’éloigne:

_O les gens de religion!

O les braves gens_...

Toute la ville va s’occuper du méchant gamin, et je ne doute point qu’on

ne le ramène ici. Qui donc, sauf nous, voudrait garder Saïd?...

Pourtant la nuit s’avançait lorsqu’un Mokhazni du Pacha, tenant l’enfant

endormi dans ses bras, vint heurter à notre porte.

--Il était sous l’auvent de la grande mosquée. Une femme qui avait

entendu le crieur est venue me prévenir.

--Sur elle et sur toi, la bénédiction d’Allah! Voici des réaux que vous

partagerez.

Saïd, posé à terre et mal réveillé, ouvre des yeux hagards.

Il parle, parle, d’une bizarre petite voix haletante:

--Mes sœurs m’ont dit: «Prends-leur des gâteaux, il y en a chez eux...

prends-leur du sucre que tu nous apporteras, et du petit argent si tu en

trouves...» Il y avait des hommes et des femmes. Nous nous sommes bien

réjouis, nous avons bu et nous avons mangé... nous avons parfumé nos

vêtements... Mes sœurs, ce ne sont que des p... de Sidi Nojjar, mais

elles m’ont donné des bonbons.

--O méchant! pourquoi t’es-tu sauvé de Kaddour? Tes sœurs étaient donc à

la fête? Nous t’avions défendu de les voir jamais, tu le sais bien.

L’enfant rit sans répondre, puis il entonne une chanson obscène, vacille

et tombe accroupi sur les mosaïques. Son haleine, empestée de

mahia[63], confirme ce que déjà nous avions deviné.

Saïd est ivre, épouvantablement!...

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 70 / 94 题