Le long de l’Oued Bou Fekrane, la rivière aux tortues, nous cheminons
avec Saïd et Kaddour. L’un se réjouit de trouver des grenades et des
raisins dans le verger où nous le conduisons; l’autre, de suspendre aux
branches la cage qu’habite un nouveau canari.
Au début de notre promenade, Saïd gambadait devant nous comme un cabri.
Mais, fatigué sans doute, il devient grave, presque boudeur. Il se fait
traîner par Kaddour, puis s’arrête soudain, obstiné, refusant d’aller
plus loin.
--J’ai peur, dit-il.
--De quoi donc as-tu peur?
--J’ai peur des djinns...
Aucun raisonnement ne l’emporte sur cette affirmation. Tout à coup Saïd
se sauve en hurlant.
--Allons! dis-je à Kaddour, ramène-le à la maison. Cet enfant gâterait
notre plaisir. Tant pis pour lui, il n’aura ni raisins, ni grenades.
Malgré sa gourmandise, Saïd ne proteste pas. Il s’éloigne avec Kaddour
et l’inutile canari.
Des ânes, chargés de doum[60], encombrent le sentier, ils descendent
vers l’étrange petite cité des potiers qui remplace les bourgades
successivement détruites, alors que la ville ne s’accrochait pas à la
colline et s’étalait dans la vallée. «En l’antiquité du temps, et le
passé des âges», les premiers hommes se groupèrent en cet endroit,
auprès des sources, et les grottes qui leur servaient d’abri subsistent
encore, parmi les oliviers millénaires. Plus tard, lorsque les Roums[61]
avancèrent dans le pays et construisirent Volubilis, un village berbère
campait au bord de l’oued. Il fut remplacé par la florissante Meknès
musulmane des premiers siècles de l’hégire, dont il ne reste que des
murailles énormes et de cyclopéennes assises, enfouies au milieu des
vergers.
«_Là s’élevait un hammam, construit par Alfonso le converti. Et
c’était un lieu de perdition pour les hommes et pour les femmes qui
découvraient au bain leurs formes admirables._
»_Par la permission d’Allah tout-puissant, la ruine est venue le
détruire, afin que disparût la débauche et les plaisirs lascifs._
»_L’eau et les piscines existent encore, mais nul ne vient s’y
purifier._
»_Les chauves-souris, les chouettes, y trouvent leur refuge et
l’araignée a tapissé de ses toiles légères tous les recoins._
»_Tel est, en la vanité de ce monde, le sort de toute superbe
construction qui ne fut point faite jour honorer Allah._»
Ainsi chantait, au VIIIᵉ siècle de l’hégire, le poète Aboul Abbas Ahmed
ben Saïd El Cefjisi, afin d’expliquer la ruine de la première Meknès.
Ce hammam légendaire exista-t-il vraiment? Les gens en parlent encore,
mais ils ne s’accordent pas sur sa place, et plusieurs vergers
revendiquent le souvenir de cette demeure fatale qui entraîna le
châtiment de tout un peuple.
En réalité, la ville, trop souvent détruite par les pillards, dut
abandonner sa riche et facile vallée pour s’ériger en forteresse, au
sommet de la colline.
Il ne reste plus, sur les bords de «l’oued aux tortues» que le peuple
industrieux des potiers. Dans les cavernes des premiers âges, ils ont
monté leurs tours, très semblables à ceux que leur léguèrent les Roums.
Du pied, ils frappent en cadence un lourd plateau de bois qui s’ébranle
et fait tourner la glaise complaisante à leurs doigts. Ils ont conservé
les formes d’autrefois, sans rien changer, et leurs amphores au fond
pointu ont encore besoin du trépied. Avec de l’eau, de la terre et du
feu, trois éléments du monde accordés par Allah, l’humble artisan
devient réellement l’homme créateur. Il sait confectionner les beaux
vases aux flancs sonores et les instruments nécessaires à la vie. C’est
lui qui façonna, brique par brique, toutes les demeures de Meknès.
En dehors des cavernes s’agitent les enfants et les femmes, que leur
entendement étroit destine aux labeurs grossiers. A demi nues, sauvages
et vigoureuses comme de simples femelles, ces femmes pétrissent la
glaise avec leurs pieds, sans repos, sans pensée, absorbées par
l’incessant travail monotone et dur. Leurs membres musclés sont beaux et
leurs corps sont parfaits, malgré les faces bestiales qui repoussent.
Le tourneur auquel nous venons commander les hautes jarres à provisions,
où l’on conserve l’huile et les grains, est un artisan chenu.
Complaisant, mais peu loquace, il travaille en silence devant nous, et
tire, de son bloc de glaise, les plus surprenants objets.
--Il est le maître des maîtres,--nous dit un de ses compagnons, Allah le
conserve et le dédommage! C’est le père de Saïd, ce petit que vous avez
chez vous.
--Comment, son père?... Saïd nous a dit qu’il était mort avant sa
naissance...
Le vieux tourneur se met à rire:
--Saïd vous a menti. Vous ne savez pas encore toute sa malice! Que le
Seigneur m’en décharge!... Si vous voulez le prendre, je vous le donne.
Nous nous taisons, stupéfaits... Cet homme qui, si naïvement, abandonne
son enfant!... et puis l’étonnant mensonge de Saïd, la longue histoire
combinée par un tout petit être...
--Écoute, ô hakem, continue le potier, Saïd ne vaut rien. Le diable lui
parle et il l’écoute. J’ai voulu lui faire porter les briques, il les
cassait toutes, par méchanceté. Alors je l’ai placé, comme les enfants
de son âge, chez un tailleur de djellabas, pour dévider les fils. Saïd
s’est sauvé de chez son maître, après avoir mis le trouble dans le
quartier. Et, l’autre jour, il m’a quitté, en me volant deux réaux, à
moi qui ne suis qu’un pauvre artisan!... Les gens m’ont dit qu’il était
chez toi, je ne suis pas allé le chercher... je suis las, je suis vieux
et j’avais peur qu’il n’eût déjà commis bien des méfaits dans ta
maison... vous feriez mieux de ne pas le garder! Par le Prophète! ô
seigneur hakem, je te supplie de ne pas faire retomber sur moi le mal
qu’il vous causera!
Nous rassurons le père, très contents en somme de garder l’enfant auquel
nous nous sentons attachés déjà. Comment ce gosse pourrait-il nous
nuire? Le bonhomme, trop rude, n’aura pas su redresser cette petite
nature, mauvaise, mais bien drôle.
Dès notre retour, nous interrogeons Saïd.
--Qu’est cela? Pourquoi nous as-tu dit que ton père était mort?
--Allah l’ait en sa Miséricorde! répond le gamin avec componction.
--Tu mens! C’est Sellam le tourneur. Nous l’avons va, tu le sais bien.
C’est pourquoi tu n’as pas voulu venir avec nous chez les potiers.
--J’avais trop peur de lui, avoue Saïd. Il me battait, alors je me suis
sauvé.
--Et ton maître, le tailleur de djellabas?
--Il me battait aussi, affirme Saïd, l’air tellement innocent que nous
le croyons presque, malgré ses premiers mensonges.
Et puis, qu’importe?... Déjà nous n’avons plus d’illusions! _Nous
voulons en avoir._