La chaleur sombre et se dilue dans la nuit. Apaisement, détente, volupté
de l’ombre après une lumière trop cruelle!... Des parfums montent
jusqu’à nous, tièdes bouffées de roses et de jasmins qui apportent, des
vergers, une énervante langueur.
Une femme chante et sa voix, brisée comme un sanglot, semble l’haleine
de la cité.
C’est un air obsédant et triste, indéfiniment répété, où vibre toute
l’âme de l’Islam, sa passion, sa griserie, son indéfinissable
mélancolie, et qui s’arrête soudain, en l’air, suspendu... dans une
attente...
Des oliviers, au sommet de la colline, détachent leurs silhouettes sur
un obscur et rouge flamboiement. Puis la lune s’élève, déformée,
monstrueuse, plus écarlate qu’un coussin de cuir filali.
Une à une les terrasses surgissent des ténèbres, reflets étagés qui
s’affirment et se précisent, nappes de lumière bleue, transparente et
fluide, au-dessus des ombres dures, miroirs tournés vers le ciel.
Les rayons glissent entre les arcades du menzeh, et nous enveloppent.
Tout à coup, Kaddour impétueux dérange notre rêve.
--O Sidi! O Lella!... Venez voir ce que j’ai trouvé.
Le son des paroles blesse le silence. Nous ne sommes point disposés à
entendre ni à remuer.
--Par Allah! le Clément! le Miséricordieux! il faut que vous descendiez.
Nous le suivons sans enthousiasme. La coupole perforée de sa lanterne
projette, aux murs, des ombres géométriques. Il nous entraîne dans le
vestibule, se penche, éclaire un petit tas grisâtre... Des chiffons?...
un burnous oublié?... O Prophète! c’est un enfant, un minuscule petit
garçon, qui dormait sur les mosaïques. Il se retourne en poussant un
grognement plaintif et continue son sommeil.
Kaddour le soulève avec précaution. Ce grand diable de sauvage a les
gestes délicats d’une mère pour manier le bambin.
--Je l’ai aperçu lorsque j’allais fermer la porte. C’est le Seigneur qui
l’envoie! S’il est orphelin, nous l’adopterons, dit-il.
L’enfant se réveille enfin. Il nous fixe de ses grands yeux en velours
noir, étonnés et puérils.
--Qui es-tu? Comment t’appelles-tu?
--Saïd ben Allal.
Il a une voix frêle comme un oiseau.
--Où est ton père?
--Il est mort.
--Et ta mère?
--Elle est morte.
Kaddour rayonne et rit de toutes ses dents. Sans doute, Allah prit en
pitié notre maison vide. Il nous avait bien envoyé, d’aussi étrange
façon, Yasmine, Kenza et Rabha, mais ce ne sont que des filles...
Louange à Dieu! Voici un «célibataire» pour réjouir notre existence.
Le «célibataire» paraît avoir trois ans, quatre tout au plus, malgré son
air d’enfant triste qui serre le cœur.
Combien il est sale et maigre!
Ses haillons jaunâtres s’effilochent... Il se gratte... on dirait un
petit singe cherchant ses poux. Certes Saïd en régente une colonie
florissante!
N’approfondissons pas cette nuit... Kaddour lui lave cependant la figure
et les mains.
A-t-il faim? Assurément il meurt d’inanition, car il se précipite sur le
lait et sur le couscous, et il nous faut modérer son appétit, malgré les
regards passionnés dont il suit le plat.
--Depuis longtemps tu n’avais pas mangé?
--Depuis deux jours.
Saïd n’a pas peur. Ces Nazaréens doivent être bons puisque leur voix est
douce, et qu’ils l’ont bien restauré. Par bribes, nous reconstituons son
histoire! Saïd ne connut pas son père. Quant à sa mère, une pauvre
femme, dit-il, Dieu la prit il y à quelques jours en sa Miséricorde.
Alors Saïd partit, au hasard, à travers les rues. Des gens lui donnèrent
quelquefois du pain ou de la soupe... il couchait dans les coins.
Pauvre petit perdu en l’existence, sans un parent, sans un être pour le
secourir! Comment se fait-il que les voisins, les gens du quartier
n’aient pas eu pitié de cette infortune?
Nous savons les Musulmans si généreux que la misère, ici, existe à
peine. Il y a des pauvres dans l’Islam, des «meskine», il n’y a guère
d’abandonnés en détresse.
Mais Saïd ne saurait nous répondre. Il dort à présent, pelotonné dans
le burnous de Kaddour, comme un petit chat qui ronronne.
1ᵉʳ octobre.
Des éclats de rire partent de la terrasse, Rabha et Yasmine ont frotté,
savonné, décrassé le «célibataire». Et voici qu’il échappe à leurs
mains, tout nu, et gambade au soleil avec ivresse.
C’est un pauvre petit corps au ventre ballonné, aux membres trop grêles.
Mais la figure de ouistiti ne manque pas d’un charme touchant et drôle,
avec son grand front proéminent, son minuscule nez qui s’étale, sa
bouche malicieuse, et surtout ses yeux immenses, au sombre éclat, sous
les cils très longs et retroussés.
Saïd prend fort bon air dans les vêtements neufs qu’il consent enfin à
passer: une chemise, un caftan vert pomme, recouvert d’une belle
mansouria en mousseline. Puis la djellaba de laine, dont le capuchon
encadre de blanc sa petite tête brune.
Kaddour a rapporté tout cela du souk, ce matin, et il n’a pas oublié les
amulettes: mains en argent, piécettes, coraux et cornalines qu’il s’agit
de suspendre tout au long de la mèche si comiquement tressée, sur la
gauche, au sommet du crâne. Saïd est donc Aïssaoui?
--En vérité! répond-il avec orgueil, et il se met à danser en scandant
rituellement le nom d’Allah.
Kaddour, et les petites filles très satisfaites contemplent Saïd. Il a
l’air d’un «fils de hakem» dans ses beaux vêtements. On l’enverra
étudier à la mosquée, pour qu’il nous fasse honneur.
--Je veux bien devenir un lettré, consent le bambin.