Presque chaque jour des cris montent jusqu’à moi, aigres ou douloureux.
Ils viennent de chez nos pauvres voisins et me révèlent que la vilaine
et noire petite mariée n’a pas trouvé de bonheur auprès de Mohammed le
vannier.
Après la si décevante attente des noces, le charme fut rompu.
Grâce à Dieu! une vieille s’avisa de dénouer une sebenia devant le mari
ensorcelé, tout en prononçant d’efficaces paroles magiques. Et, le soir
même, on sortit le siroual.
Cependant Mohammed ne chérit pas son épouse d’un grand amour.
Certes, elle ne reçut aucune grâce d’Allah... puis elle est criarde et
querelleuse... Enfin il est naturel de battre une femme sans déférence
pour les gens d’âge, et qui se dispute perpétuellement avec sa
belle-mère. Mohammed n’excède pas ses droits.
Moi, je songe que la petite mariée n’a peut-être pas quinze ans, et que
sa belle-mère est une vieille, calamiteuse entre les plus calamiteuses
des vieilles... or elle habite la masure et, sans répit, elle harcèle sa
bru.
Il faut avoir pitié des épouses trop laides.
--O visage de porc-épic! O celle qu’une mère ne doit pas regarder au
moment où elle enfante! crie la mégère.
--Qu’Allah vide ta maison! puante! répond une voie aiguë.
--Qu’il vide la tienne! C’est toi qui es puante.
--Les gens verront... Voici ma planche à pain auprès de la tienne. Les
gens jugeront.
--Pourquoi prendre ce soin?... La rue donne les nouvelles. Tous les
jours on te voit prendre haïk pour racoler des passants.
--O gens! Venez témoigner!... Tu veux me rendre pécheresse devant mon
mari!
--N’as-tu pas honte, toi qu’un homme a prise au milieu d’un fondouk?
--Moi! fille de bonne maison et bien apparentée!
--S’il plaît à Dieu! mon fils te répudiera pour choisir une autre
épouse.
--Mon tambour et ma trompette! (Je ne t’écoute pas)!
Certes l’expression est peu séante vis-à-vis d’une belle-mère.
Un cri de chatte furieuse y répond... Je devine la bataille, aux
injures, aux halètements de colère, aux piaillements aigus qui
s’entremêlent...
Soudain, un coup sourd, angoissant, terrible,--l’homme est rentré,--puis
de tragiques hurlements.
La souffrance qui s’exhale sans révolte, sans paroles... rien que de la
souffrance...
Un autre coup... un autre! Il va la tuer? La vieille vocifère et grince
encore.
--O mon malheur! ô mon malheur! gémit la victime.
Des coups s’abattent... On dirait que le voisin fend du bois.
--Donnez-moi mon haïk! sanglote la petite. Je veux retourner chez mon
père! Donnez-moi mon haïk!
Une masse pesante retombe, tandis que la vieille ricane...
--Donnez-moi mon haïk! implore une faible voix brisée...
--Donnez-moi mon haïk!
Puis les plaintes agonisent et je n’entends plus rien...