12 juillet.

Ce ne sont que gens las et dolents, mines creuses, regards ternes, ou

brillants de fièvre, dans les visages émaciés. Les bons bourgeois

replets ont perdu leur air jovial en même temps que leurs joues. Ils

somnolent tout le jour au hasard des sofas et se réveillent très

grognons, la bouche mauvaise et sèche. Ils se montrent tyranniques,

exigeants, emportés. Les esclaves travaillent à contre-cœur avec des

gestes mous; les femmes redoublent de jalousie... Les ménages se

désunissent, les meilleurs amis se brouillent; partout on entend des

disputes et des criailleries. La moindre chose irrite les nerfs trop

tendus et prend la proportion d’un drame; jamais on ne vit tant de

plaideurs aux audiences du pacha. Pour un morceau de viande, pour un

fruit écrasé, pour un mot, des hommes s’empoignent férocement, une lueur

de meurtre au fond des yeux. Les voix s’éraillent en injures gutturales:

--Qu’Il maudisse ton père, ô fils d’esclave!

--O fils du fainéant cet autre!

--Qu’Il maudisse ton père et ta tribu!

--O fils du vagabond!

--N’as-tu pas honte, ô le plus vil des hommes, qui fais des actions de

femmes!

--Pourquoi rougirais-je? Je vaux mieux que toi. Les gens me connaissent

et la tribu témoignera.

--Qui es-tu? Homme vivant au crochet des femmes! Serviteur de p...! qui

rassemble les babouches de tes maîtresses!

--O Dieu! Écoute-le! Lui qui a prostitué sa mère à un Juif!

--Fils de brigand!

--Fils de voleur! Fils de coupeur de routes!...

... L’éclair d’un poignard zigzague dans l’air, un peu de sang macule un

burnous. Les cris sont devenus de rauques hurlements, une mêlée générale

met aux prises tous les passants.

Qu’y a-t-il?... Pourquoi cette tragique querelle?

C’est que El Ghali, le forgeron, a pris un peu d’eau à la cruche de son

voisin pour en arroser un pot de basilic...

La troupe des énergumènes s’éloigne en vociférant. Et le Pacha va faire

donner cent coups de bâton à tous les combattants qui n’auront pas

glissé quelques douros entre les doigts de ses mokhaznis...

La rue retombe dans sa torpeur silencieuse et chaude.

J’entre chez Si Larbi el Mekki à qui je dois remettre un message.

Le soleil flambe sur les mosaïques de la cour, l’ombre des arcades

descend à peine, toute courte et cassée, au bas de la muraille. Derrière

les tentures de mousseline, les femmes dorment dans le désordre des

pièces; nulle ne m’appelle au passage. Meftouha la négresse me précède

toute gémissante:

--O mon malheur! Que je suis lasse par ce temps! Monseigneur Ramadan me

tue!

Elle ne songe même pas à me poser les mille aimables et vaines questions

d’usage, auxquelles j’aurais répondu par mille autres questions,

également aimables et non moins vaines. Pourtant, au moment de

m’introduire chez son maître, elle interrompt ses plaintes pour me dire

d’un air mystérieux:

--Ce matin, l’intendant de Si Larbi a ramené de Fès une nouvelle

esclave...

--En vérité! Comment est-elle?

Meftouha grimace sans répondre, elle entr’ouvre la lourde porte de

cèdre.

Mes yeux éblouis ne perçoivent rien tout d’abord, en la salle somptueuse

et fraîche, refermée sur l’ombre comme un coffret.

Si Larbi et quelques amis gisent affalés parmi les coussins. Hadj Hafidh

ronfle avec conviction, les autres s’étirent et bâillent. A travers la

croisée ils surveillent les progrès de l’ombre qui, insensiblement,

allonge ses arcades sur le sol.

--Encore cinq heures jusqu’au moghreb!

La conversation languit. Ils se taquinent entre eux avec des

plaisanteries toujours répétées.

--Si Mohammed! Tu sembles altéré. Veux-tu prendre une tasse de thé ou

du sirop de grenades?...

--Allah te bénisse! Je n’ai besoin de rien.

--Que cherches-tu?... Ta tabatière?... Voici la mienne.

Si Larbi, à demi soulevé de ses coussins, tend au vieillard la petite

boîte de corne pleine d’odorante neffa.

Si Mohammed détourne la tête, mais ses narines palpitent et,

instinctivement, il esquisse le geste du priseur...

Tentation! Suprême et trop douloureuse tentation!

Puis, une interminable discussion use le temps, sur le point de savoir

s’il reste encore quinze ou seize jours de jeûne... Les pénibles heures

passent plus lentes chez les riches oisifs, prostrés dans leur fatigue,

que pour les pauvres diables contraints au travail quotidien.

D’un suprême effort Si Larbi se lève, afin de me reconduire. En

traversant le patio, il me désigne la nouvelle esclave, une négresse

toute jeune, ferme et luisante comme un beau marbre. L’œil du maître

brille et s’éteint aussitôt...

... C’est Ramadan! Quatre heures encore jusqu’au moghreb!

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 59 / 94 题