8 août.

Jour de lamentations, jour de deuil.

Les Juifs pleurent la chute de Jérusalem, où ils étaient rois, heureux

et fiers...

Simouel Atia, le bijoutier, me presse de le suivre dans sa petite ville

aux murailles bleues. Il me promet le spectacle d’un peuple désespéré.

--Depuis hier, me dit il, nos demeures ont été dépouillées de leurs

tapis, car un sol nu convient à ceux qui gémissent dans la douleur...

Aussitôt franchie la porte du Mellah, nous tombons en pleine cohue. On

se pousse, on s’écrase, on se dispute. Il y a des cris, des rires, un

familier tintement de monnaie; les gamins blêmes se faufilent entre les

groupes, chacun tient un jouet ou un gâteau. La foule se fait plus dense

autour des marchands accroupis à terre, derrière leurs étalages. Ils

vendent des courges, des melons, des pastèques ouvertes à la chair

juteuse, des concombres tortillés et raides. D’autres ont un petit bazar

européen, où les femmes trouvent des colliers en perles dorées, des

miroirs, des peignes, des savons au musc. Mais il y a surtout des

confiseries splendidement garnies: les meringues s’empilent, savoureuses

et légères, à côté des sucreries écarlates, des gâteaux d’amandes, des

biscuits, des dragées aux vives couleurs, des pâtes qui s’étirent comme

les guimauves de nos foires, et où s’engluent les mouches gourmandes.

Les garçons teigneux, les fillettes aux longs visages, ouvrent d’envie

leurs yeux, à la vue de tant de choses excellentes, et ils hésitent dans

leur choix, en tendant au marchand des liards crasseux. Ils pourraient

acheter des cacahouètes, des noix, des joujoux... Un vieux Juif, au nez

purulent, souffle en de petites amphores pleines d’eau, afin d’en tirer

des roulades et des pépiements de rossignol... Pour un guirch[50] les

enfants émerveillés soufflent après l’ignoble vieux, dans ces jouets

qu’il leur vend...

Une joyeuse animation épanouit le Mellah... Est-ce donc ainsi que les

Juifs déplorent la perte de Sion, le jour maudit où leur peuple fut

dispersé à travers le monde et y devint la plus lamentable des races?...

--Oh! me dit Simouel, ceci est seulement la fête des petits. Nous autres

ne faisons provision de gâteaux que pour la nuit, car nous sommes dans

le jeûne à présent...

Des synagogues entr’ouvertes s’échappe une confuse rumeur. Les hommes

accroupis sur les nattes et balançant leurs bustes d’avant en arrière,

chantent avec des airs vraiment attentifs. Mais d’autres circulent et

causent à haute voix de choses très profanes.

Je me souviens de cette synagogue tunisienne, tout illuminée pour les

Pâques, où les femmes faisaient cuire leur dîner à côté des gens en

prières, tandis qu’un gosse se traînait au ras du sol, bien campé sur

son petit pot.

Pour avoir pénétré chez les Juifs africains, on comprend mieux le geste

de Jésus chassant les marchands du temple...

Des femmes reviennent du cimetière, uniformément enveloppées de châles

blancs qui remplacent aujourd’hui les châles aux couleurs acides. Elles

ont une démarche grave et je pense enfin trouver auprès des morts un

émouvant désespoir.

Les tombes, en forme de sarcophages, étincellent au soleil comme des

mottes de neige. Petite cité soigneusement passée à la chaux, toute

propre, toute radieuse.

Un peu plus loin, d’antiques pierres grises s’effritent dans les

broussailles, ainsi que de vieux ossements.

Ce sont les sépulcres des anciens Juifs de Meknès, dont on ignore même

les noms... Au jour de la désolation, ils récitaient, eux aussi, des

psaumes dans les synagogues et achetaient des bonbons... mais leur vie

s’écoula pleine de terreur sous un ciel inhospitalier. Nul ne vient plus

gémir sur leur tombe... Les pleureuses se réunissent à côté dans le

pimpant cimetière nouveau.

Je m’approche d’un petit groupe d’où montent des cris.

Oh! ces vieilles! ces effrayantes vieilles sans âge, aux chairs flasques

ou desséchées, véritables sorcières réunies pour des incantations! Leurs

yeux, d’eau trouble et jaunâtre, clignotent au fond des orbites, leurs

bouches ouvrent des trous sombres que hérisse une seule dent cariée...

Elles portent des boléros d’or terni, des satins sans reflets...

étranges costumes surannés dont les bleus, les verts et les roses

achèvent de s’éteindre sous la crasse.

Toutes, avec leurs bras décharnés et leurs mains crochues, elles font

les gestes du désespoir, griffant leurs faces de spectres... mais leurs

doigts n’approchent point des joues, car elles ont soin de laisser une

bonne distance entre leurs ongles et leurs visages. Elles répondent aux

stances de la chanteuse principale par des aboiements scandés qui

voudraient être lugubres.

_Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état.

Aujourd’hui, croulante, croulée, sont tombés tous ses remparts.

Jérusalem! ô mon malheur! ô la belle des cités!

Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître les veaux!

Jérusalem! ô mon malheur! là des palais et des hammams.

Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître des ânes.

Jérusalem! ô mon malheur! Jadis abondances et festins,

Dressez les tables, apportez les grands plats!

Aujourd’hui, croulante, croulée, famine et malédiction!_

--Ha wou! wou! wou! hurlent les pleureuses en griffant le vide.

_Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état.

Aujourd’hui, croulante, croulée, sont morts tous ses jeunes guerriers.

Le sang de Zakaria, l’ont jeté à la mer qui bouillonne.

A juré Hanna qu’elle ne revêtirait plus ses caftans.

On tua ses fils, sur ses genoux, comme des agneaux.

N’allumez pas les flambeaux, dans les ténèbres,

Pleurez et gémissez jusqu’à ce que s’achève la nuit!

A juré Hanna la malheureuse, que ne finira jamais son deuil[51]!

Pour elle sont morts ses enfants d’un seul coup!_

--Ha wou! wou! wou!

Le rythme se précipite, les gémissements se font plus aigus et les mains

s’abattent dans l’air en gestes exaspérés. Quelques pleureuses,

entraînées par la cadence, effleurent même leurs vieilles joues que rien

ne saurait rougir.

--Ha wou! wou! wou!

Le cimetière résonne d’aboiements... là-bas, au-dessus des étalages de

bonbons et de la foule joyeuse, le vent apporte parfois les derniers

échos des voix qui déplorent la perte de Jérusalem:

--Ha wou! wou! wou!

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 60 / 94 题