26 juin.

Accablement d’une nuit chaude... insomnie!

Inquiet, mal éveillé, l’esprit erre dans les ténèbres. L’oreille

attentive écoute... elle néglige les sons familiers qui tissent la trame

de la nuit, tintement monotone de l’eau, chants répercutés des coqs,

pour capter d’imperceptibles bruits.

A force d’épier, elle saisit: des souris grignotent,... la brise halette

contre les vitres,... un insecte grimpe au mur et retombe,... les

moustiques bourdonnent.

Une chatte miaule, amoureuse. Soudain, sa plainte atroce, longue,

stridente, fait palpiter le silence d’une souffrance aiguë qui s’apaise

en ronronnements.

Ah!... on marche au-dessus de nous... Folie!... on croit toujours

entendre des pas dans la nuit... A-t-on parlé?... L’ombre vibre

doucement. Tous les sens énervés cherchent à percevoir... Ce n’est

rien... Mais voici qu’un son réel et lourd nous dresse en sursaut.

Nous courons à la terrasse: trois silhouettes se détachent sur le bleu

sombre du ciel,... ce sont des femmes. L’une d’elles gémit affalée, ses

compagnes essayent de la relever. En nous voyant elles font un geste

d’effroi, puis elles se précipitent vers nous, suppliantes, et baisent

nos pieds.

--O mon seigneur le hakem! O Lella! pardonne-nous!... Par votre vie,

nous ne voulions pas le mal!

--Qui êtes-vous? Que faites-vous ici à cette heure?

Elles ne répondent pas, elles implorent... mes yeux distinguent des

visages connus.

--Saadia! Khaddouje?

Les femmes du tajer Ben Melih! Je comprends et ne puis m’empêcher de

rire... cette autre qui se plaint est Yakout, l’esclave favorite...

--Es-tu blessée?

--O mon malheur! O calamité! Je suis tombée en sautant ce mur, mon pied

s’est brisé, je ne puis plus marcher... O Prophète... Qu’allons-nous

devenir? Le maître nous tuera!

--Mais non! il tient à son bien. Vous lui avez joué tant d’autres tours

et vous êtes toujours en vie...

--O seigneur!... Par la tête de ma mère, je le jure, nos cœurs sont

blancs! Nous allions seulement rendre visite à une amie.

--Elle a une petite barbe, votre amie, et elle porte un turban?

--O Lella! tu es avisée... Nous ne te cacherons rien, mais ne nous fais

pas honte devant le hakem.

J’accède à cette pudeur imprévue. Du reste mon mari, dès que j’ai

reconnu les aventureuses, s’est éloigné discrètement. Je l’appelle à

notre aide. Il s’agit de sauver ces femmes, tout en ménageant, pour une

fois, l’honneur du marchand. Kaddour, que l’on a fait chercher, les

reconduira par le chemin des terrasses. Mais les fugitives, tout à coup,

ont pris une excessive réserve: elles me conjurent de ne pas les

abandonner ainsi, seules, avec un homme!

Nous partons en silence, tels des rôdeurs nocturnes. Il faut grimper,

redescendre, escalader les petites murettes. Des échelles, des cordes à

linge nous prêtent parfois leur appui. Yakout entrave notre marche, nous

la portons presque et elle se mord les lèvres pour contenir ses cris.

Souvent nous nous arrêtons au-dessus d’une demeure, haletants, oppressés

par la crainte d’avoir fait quelque bruit.

Y a-t-il des gens qui écoutent dans la nuit?..... Tout dort... Les

patios creusent des puits mystérieux; la ville m’apparaît comme en un

cauchemar où l’on bute au milieu des obstacles, où l’on va sans fin, le

cœur étreint d’angoisse.

Louange à Dieu! Voici la demeure de Si Ben Melih. Une porte entr’ouverte

sur l’escalier engloutit les trois femmes. Ce n’est point l’heure des

remerciements. La nuit devient plus grise. Hâtons-nous!... Un muezzin

jette au-dessus de Meknès la plainte religieuse du Feger; de tous les

minarets, aussitôt, s’envolent les prières annonçant l’aube.

Le ciel s’empourpre, la chaîne du Zerhoun apparaît en silhouette

onduleuse, les choses perdent leur aspect bizarre et redeviennent

normales. Pour une fois, la magie du décor me laisse insensible. Que

dirait-on d’apercevoir la femme du hakem et son mokhazni sur la terrasse

des voisins!

Mais Allah nous avait écrit la sécurité! Délivrés de Yakout, notre

retour s’accomplit plus vite et sans peine. Nul ne nous a vus.

Seul, un ramier, au bord de son nid, nous contemple d’un œil étonné...

1ᵉʳ juillet.

Toutes les femmes ce soir montent aux terrasses; un recueillement

insolite plane au-dessus de leur assemblée... Elles ne bavardent point

ni ne s’attardent en escalades pour rejoindre les voisines. Droites et

graves, tournées vers l’Occident, elles inspectent le ciel où vacille un

dernier reflet. Elles ne savent point qu’il est mauve, d’une nuance

incertaine et délicieuse faite de tous les roses du couchant fondus en

l’azur du jour, mais seulement qu’il y doit paraître le signe des temps

attendus.

Tout à coup une rumeur s’élève de la ville; les discordants hautbois[1]

ont déchiré le crépuscule et dominent la cantilène des muezzins... Les

femmes y répondent par des yous-yous suraigus; les enfants courent en

criant l’heureuse nouvelle, les passants se la confirment d’un air ravi:

la première lune du Ramadan est apparue!

Quelle joie! Tous les cœurs sont en liesse, excités par la perspective

des jours inhabituels, qui ne seront point comme les autres jours, qui

rompront le cours monotone de la vie! Pourtant ce seront des jours si

cruels et trop longs en cette saison d’été, où, depuis la naissance de

l’aube jusqu’à l’agonie dorée du moghreb, toutes les abstinences

mortifieront les serviteurs d’Allah: abstinence de nourriture, de

boisson, de tabac, abstinence d’amour... Mais ils débutent par une fête.

Chacun s’affaire pour le premier repas nocturne, et, bien qu’il fût

prévu depuis longtemps et même préparé, la foule se presse autour des

marchands. Une odeur de friture domine tous les relents des souks, les

saucisses rissolent, les beignets s’entassent; les petites lampes à

huile, allumées au fond des échoppes, révèlent l’amoncellement des

victuailles. De bons bourgeois, dignes et blancs, promènent les melons

et les figues précoces qu’ils viennent d’acheter.

Voici les nuits sans sommeil, les souffrances du jeûne, l’épuisement, la

soif torturante... Nul n’y songe.

La brûlante harira fume dans toutes les demeures.

Gloire à Dieu! Monseigneur Ramadan est arrivé!

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 58 / 94 题