Dès l’aube, le rabbin Tôbi Ben Kiram me fait chercher pour le mariage de
sa fille.
Au contraire des nocturnes noces musulmanes, celles des Juifs sont très
matinales.
Le Mellah s’éveille dans la fraîche lumière; les étaux de bouchers
encore fermés, les rues désertes, lui donnent un air plus avenant. Un
vent pur balaye tous ses miasmes.
Des femmes entrent, en même temps que moi, chez la fiancée. Très
affairées, elles ont cette allure grave, importante, qu’il convient de
prendre en pareil cas. Mais leurs vêtements négligés, des vêtements de
tous les jours, m’étonnent. Sans doute ce n’est pas la mode ici de faire
toilette pour un mariage, alors que chaque samedi on exhibe des jupes de
velours et d’extraordinaires châles bariolés!...
Isthir vient me dire bonjour, et cela me surprend aussi de la voir agir
et circuler sans embarras le jour même de ses noces, car je suis
habituée à la hiératique impassibilité des mariées musulmanes...
On l’appelle dans une chambre pour l’habiller. Vingt mains s’emparent
aussitôt d’elle: les mains grasses, molles et moites de ses parentes;
les mains décharnées, aux gestes crochus, des vieilles qui encombrent la
pièce. On la tourne, on la retourne, on la peigne, on la farde. Les
femmes discutent autour d’elle sur les détails de sa parure; les petites
Juives se pressent pour l’apercevoir; elles ouvrent d’immenses yeux
attentifs, et, peut-être, songent-elles à l’instant où elles-mêmes
seront des mariées!...
Jour suprême! Jour d’orgueil et de joie secrètement attendu par toutes
les jeunes filles!
Isthir n’en semble pas goûter le charme sans mélange. Huit mégères, dont
les mentons provoquent les nez, s’attaquent à sa chevelure. Chacune
tire sur une mèche, et tresse une natte si raide, si serrée, que la peau
du front doit en être mieux tendue... La pauvre mariée a un air de
martyre; elle ne bouge pas, ne proteste pas, mais de grosses larmes
roulent sur ses joues. Les vieilles impitoyables continuent leur
travail, tout en chantant avec des voix éteintes, presque sans timbre.
Les louanges de l’aroussa prennent, dans leurs gosiers, des accents de
funèbre complainte.
Le supplice s’achève enfin! Isthir est embellie d’une sorte de frange,
curieusement nattée au ras des sourcils, et de huit petites queues qui
se retroussent. On lui passe des lingeries toutes raides et neuves: la
chemise, le pantalon, une guimpe, un jupon, de coupe française, avec
beaucoup de dentelles, de volants, de rubans roses et bleus très
agressifs. La tête d’Isthir surgit, insolite, de ce luxe vulgaire. Mais
les dessous galamment européens, disparaissent bientôt dans l’ampleur
d’un caftan de brocart blanc à ramages multicolores, et d’une tfina de
soie transparente.
Cela devient tout à fait arabe, tandis que le visage de la mariée se
judaïse de plus en plus. Des plaques de carmin, rehaussées de points
blancs, s’étalent au milieu de ses joues; ses lèvres peintes laissent
couler jusqu’au menton des ornements écarlates; ses cheveux sont coiffés
d’une petite tiare très disgracieuse d’où tombe un voile en mousseline.
Il ne reste plus qu’à poser le fistoul[48].
Une discussion s’engage entre la mère et la tante d’Isthir. L’une tient
un fistoul de soie citron liseré d’or, l’autre un fistoul de soie
pistache liseré d’argent, et chacune veut imposer son choix. La dispute
s’envenime, devient aigre et tout à coup se termine par la victoire du
fistoul vert, dont l’aroussa est aussitôt parée. Alors on apporte les
bijoux: les colliers de perles, la main d’or préservatrice du mauvais
œil, les bracelets, les bagues aux pierreries voyantes, les boucles
d’oreilles en émeraudes, que l’on me prie de poser moi-même le long du
visage.
La mariée est prête.
Elle trône sur une estrade au-dessus de l’assistance. Elle a pris enfin
l’attitude solennelle convenant à une aroussa. Je ne puis plus
l’identifier à la fillette qui, ce printemps, me servit le thé avec des
allures de petite Française. Cette ridicule poupée, haute en couleur,
ces vieilles dont les seins pendent et ballottent dans l’échancrure du
boléro d’or fané; ces rondes matrones en robes de cotonnade, me semblent
aujourd’hui très étrangères, d’une autre espèce humaine inapparentée à
la nôtre...
Pourtant Isthir porte des jupons et des chemises ornés de dentelles.
Quand elle partira pour la France, une couturière l’affublera d’un
costume tailleur. Mais aujourd’hui, elle revêt les caftans des
Musulmanes...
Race étonnamment souple et tenace que la sienne! Si prompte à s’adapter
et qui, pourtant, à travers les pays et les siècles, sous toutes les
civilisations et tous les costumes, conserve son essence: l’opiniâtre,
l’indestructible, l’inaltérable âme juive.
Des violons grincent dans la cour, une fade odeur écœurante s’épand, à
mesure que le patio se remplit d’invités. Ils ont gardé leurs lévites
habituelles, noires, maculées de taches, et leurs foulards graisseux.
Seul, le rabbin Tôbi exhibe une superbe redingote en drap blanc.
Le jeune Haroun traverse la foule au milieu d’une rumeur sympathique et
vient se placer devant l’aroussa. Il a renoncé, en ce jour, au veston,
aux bottes, au chapeau mou et aux cravates rutilantes, pour revêtir un
costume soutaché, gris tourterelle, que recouvre une ample draperie de
soie. Au sommet de son crâne bien pommadé, s’élève un étrange petit cube
noir, retenu par des courroies... Comique et pénétré, Haroun baisse
modestement les yeux, comme un figurant de théâtre.
Les rabbins chantent des litanies sur un air très religieux qui
ressemble aux nôtres; l’un d’eux psalmodie en hébreu une interminable
prière, puis l’époux passe au doigt de sa femme un anneau d’or en
disant:
--Au nom de la Loi de Moïse, tu m’es consacrée.
Tout cela aurait une certaine grandeur, si, dans l’assistance, on ne
faisait déjà circuler du rhum. Un vieux Juif à cheveux gris, adossé à la
muraille, fixe l’espace d’un air extatique, Moïse écoutant l’Éternel,
mais, au passage du verre, il se précipite sur la liqueur, qu’il avale
d’une seule lampée...
On descend la mariée de son estrade, et toutes les femmes s’empressent à
lui frotter les lèvres avec un morceau de sucre.
--Afin, me dit-on, qu’elle soit toujours douce et plaisante à son époux.
Isthir garde les yeux clos, on se bouscule et on l’écrase, une petite
larme perle au bord de ses paupières, de furtives grimaces contractent
son visage quand certaines invitées lui meurtrissent la bouche avec trop
d’ardeur. Des Juifs s’emparent de son fauteuil, et l’emportent hors du
logis, hissé sur la tête de l’un d’eux.
Le mariée s’en va dominant la foule, le cortège noir des hommes qui,
seuls, l’accompagnent au domicile conjugal.
Dans la rue il fait clair et chaud. Le soleil se rit des brocarts
éclatants et de l’entourage sordide. On dirait un mannequin de mardi
gras promené dans les bas-faubourgs.
Devant chaque maison, des Juives attendent, les mains pleines de sucre
qu’elles frottent sur les vêtements d’Isthir. Elles offrent aussi du
lait, symbole d’abondance et de pureté. La mariée n’y touche pas, mais
ses suivants se garderaient de manquer pareille aubaine. Ils vident au
passage tous les verres. Celui dans lequel Isthir trempe ses lèvres, en
arrivant chez l’époux, est aussitôt brisé à ses pieds.
Le rabbin Tôbi s’approche alors de sa fille. Il la prend dans ses bras
et la porte, au fond de la chambre nuptiale, sur le grand lit voilé de
dentelles, où elle doit attendre jusqu’au moghreb, tandis que les
invités festoieront.
Déjà, les tables sont prêtes, on se verse à la ronde d’abondantes
rasades de mahia[49].
Ce soir, chacun s’en ira fort ivre, et l’époux s’approchera d’Isthir en
titubant.