24 juin.

Dès l’aube, le rabbin Tôbi Ben Kiram me fait chercher pour le mariage de

sa fille.

Au contraire des nocturnes noces musulmanes, celles des Juifs sont très

matinales.

Le Mellah s’éveille dans la fraîche lumière; les étaux de bouchers

encore fermés, les rues désertes, lui donnent un air plus avenant. Un

vent pur balaye tous ses miasmes.

Des femmes entrent, en même temps que moi, chez la fiancée. Très

affairées, elles ont cette allure grave, importante, qu’il convient de

prendre en pareil cas. Mais leurs vêtements négligés, des vêtements de

tous les jours, m’étonnent. Sans doute ce n’est pas la mode ici de faire

toilette pour un mariage, alors que chaque samedi on exhibe des jupes de

velours et d’extraordinaires châles bariolés!...

Isthir vient me dire bonjour, et cela me surprend aussi de la voir agir

et circuler sans embarras le jour même de ses noces, car je suis

habituée à la hiératique impassibilité des mariées musulmanes...

On l’appelle dans une chambre pour l’habiller. Vingt mains s’emparent

aussitôt d’elle: les mains grasses, molles et moites de ses parentes;

les mains décharnées, aux gestes crochus, des vieilles qui encombrent la

pièce. On la tourne, on la retourne, on la peigne, on la farde. Les

femmes discutent autour d’elle sur les détails de sa parure; les petites

Juives se pressent pour l’apercevoir; elles ouvrent d’immenses yeux

attentifs, et, peut-être, songent-elles à l’instant où elles-mêmes

seront des mariées!...

Jour suprême! Jour d’orgueil et de joie secrètement attendu par toutes

les jeunes filles!

Isthir n’en semble pas goûter le charme sans mélange. Huit mégères, dont

les mentons provoquent les nez, s’attaquent à sa chevelure. Chacune

tire sur une mèche, et tresse une natte si raide, si serrée, que la peau

du front doit en être mieux tendue... La pauvre mariée a un air de

martyre; elle ne bouge pas, ne proteste pas, mais de grosses larmes

roulent sur ses joues. Les vieilles impitoyables continuent leur

travail, tout en chantant avec des voix éteintes, presque sans timbre.

Les louanges de l’aroussa prennent, dans leurs gosiers, des accents de

funèbre complainte.

Le supplice s’achève enfin! Isthir est embellie d’une sorte de frange,

curieusement nattée au ras des sourcils, et de huit petites queues qui

se retroussent. On lui passe des lingeries toutes raides et neuves: la

chemise, le pantalon, une guimpe, un jupon, de coupe française, avec

beaucoup de dentelles, de volants, de rubans roses et bleus très

agressifs. La tête d’Isthir surgit, insolite, de ce luxe vulgaire. Mais

les dessous galamment européens, disparaissent bientôt dans l’ampleur

d’un caftan de brocart blanc à ramages multicolores, et d’une tfina de

soie transparente.

Cela devient tout à fait arabe, tandis que le visage de la mariée se

judaïse de plus en plus. Des plaques de carmin, rehaussées de points

blancs, s’étalent au milieu de ses joues; ses lèvres peintes laissent

couler jusqu’au menton des ornements écarlates; ses cheveux sont coiffés

d’une petite tiare très disgracieuse d’où tombe un voile en mousseline.

Il ne reste plus qu’à poser le fistoul[48].

Une discussion s’engage entre la mère et la tante d’Isthir. L’une tient

un fistoul de soie citron liseré d’or, l’autre un fistoul de soie

pistache liseré d’argent, et chacune veut imposer son choix. La dispute

s’envenime, devient aigre et tout à coup se termine par la victoire du

fistoul vert, dont l’aroussa est aussitôt parée. Alors on apporte les

bijoux: les colliers de perles, la main d’or préservatrice du mauvais

œil, les bracelets, les bagues aux pierreries voyantes, les boucles

d’oreilles en émeraudes, que l’on me prie de poser moi-même le long du

visage.

La mariée est prête.

Elle trône sur une estrade au-dessus de l’assistance. Elle a pris enfin

l’attitude solennelle convenant à une aroussa. Je ne puis plus

l’identifier à la fillette qui, ce printemps, me servit le thé avec des

allures de petite Française. Cette ridicule poupée, haute en couleur,

ces vieilles dont les seins pendent et ballottent dans l’échancrure du

boléro d’or fané; ces rondes matrones en robes de cotonnade, me semblent

aujourd’hui très étrangères, d’une autre espèce humaine inapparentée à

la nôtre...

Pourtant Isthir porte des jupons et des chemises ornés de dentelles.

Quand elle partira pour la France, une couturière l’affublera d’un

costume tailleur. Mais aujourd’hui, elle revêt les caftans des

Musulmanes...

Race étonnamment souple et tenace que la sienne! Si prompte à s’adapter

et qui, pourtant, à travers les pays et les siècles, sous toutes les

civilisations et tous les costumes, conserve son essence: l’opiniâtre,

l’indestructible, l’inaltérable âme juive.

Des violons grincent dans la cour, une fade odeur écœurante s’épand, à

mesure que le patio se remplit d’invités. Ils ont gardé leurs lévites

habituelles, noires, maculées de taches, et leurs foulards graisseux.

Seul, le rabbin Tôbi exhibe une superbe redingote en drap blanc.

Le jeune Haroun traverse la foule au milieu d’une rumeur sympathique et

vient se placer devant l’aroussa. Il a renoncé, en ce jour, au veston,

aux bottes, au chapeau mou et aux cravates rutilantes, pour revêtir un

costume soutaché, gris tourterelle, que recouvre une ample draperie de

soie. Au sommet de son crâne bien pommadé, s’élève un étrange petit cube

noir, retenu par des courroies... Comique et pénétré, Haroun baisse

modestement les yeux, comme un figurant de théâtre.

Les rabbins chantent des litanies sur un air très religieux qui

ressemble aux nôtres; l’un d’eux psalmodie en hébreu une interminable

prière, puis l’époux passe au doigt de sa femme un anneau d’or en

disant:

--Au nom de la Loi de Moïse, tu m’es consacrée.

Tout cela aurait une certaine grandeur, si, dans l’assistance, on ne

faisait déjà circuler du rhum. Un vieux Juif à cheveux gris, adossé à la

muraille, fixe l’espace d’un air extatique, Moïse écoutant l’Éternel,

mais, au passage du verre, il se précipite sur la liqueur, qu’il avale

d’une seule lampée...

On descend la mariée de son estrade, et toutes les femmes s’empressent à

lui frotter les lèvres avec un morceau de sucre.

--Afin, me dit-on, qu’elle soit toujours douce et plaisante à son époux.

Isthir garde les yeux clos, on se bouscule et on l’écrase, une petite

larme perle au bord de ses paupières, de furtives grimaces contractent

son visage quand certaines invitées lui meurtrissent la bouche avec trop

d’ardeur. Des Juifs s’emparent de son fauteuil, et l’emportent hors du

logis, hissé sur la tête de l’un d’eux.

Le mariée s’en va dominant la foule, le cortège noir des hommes qui,

seuls, l’accompagnent au domicile conjugal.

Dans la rue il fait clair et chaud. Le soleil se rit des brocarts

éclatants et de l’entourage sordide. On dirait un mannequin de mardi

gras promené dans les bas-faubourgs.

Devant chaque maison, des Juives attendent, les mains pleines de sucre

qu’elles frottent sur les vêtements d’Isthir. Elles offrent aussi du

lait, symbole d’abondance et de pureté. La mariée n’y touche pas, mais

ses suivants se garderaient de manquer pareille aubaine. Ils vident au

passage tous les verres. Celui dans lequel Isthir trempe ses lèvres, en

arrivant chez l’époux, est aussitôt brisé à ses pieds.

Le rabbin Tôbi s’approche alors de sa fille. Il la prend dans ses bras

et la porte, au fond de la chambre nuptiale, sur le grand lit voilé de

dentelles, où elle doit attendre jusqu’au moghreb, tandis que les

invités festoieront.

Déjà, les tables sont prêtes, on se verse à la ronde d’abondantes

rasades de mahia[49].

Ce soir, chacun s’en ira fort ivre, et l’époux s’approchera d’Isthir en

titubant.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 57 / 94 题