Des notaires causent dans une petite mesria[39]. Ils sont pareillement
ennuagés de mousselines très blanches, d’une extrême finesse. Leurs
turbans s’enroulent en plis réguliers, leurs djellabas impeccables
s’ornent d’une simple ganse. Ils semblent plus immaculés que les autres.
Si Abd el Kader grasseye, selon la coutume de Fès. Ses joues molles
retombent avec onction; ses yeux laissent filtrer des regards atténués
sous les paupières lourdes; tout son être est imprégné de mansuétude.
Malgré l’apparence joviale d’une face rubiconde, ornée aux tempes de
petites mèches frisées, Si Thami n’est pas moins patelin personnage. Il
arrondit ses gestes, ne parle qu’à voix grave et lente, tel un azzab
lisant le Koran à la mosquée. Le moindre propos l’effarouche, il ne se
permet que d’insipides plaisanteries pieuses, dont il rit lui-même, d’un
rire discret, tout enroué de pudeur.
Hadj Bou Médiane somnole dans une perpétuelle apathie. Il est plus
savant, dit-on, que les autres; c’est pour cela qu’il se tait... Parfois
cependant son visage noir s’éveille, et une voix sort, étrangement
fluette, de l’énorme corps affalé au milieu des draperies. Chacun écoute
avec déférence l’avis du «lettré». Puis la discussion se ranime et Hadj
Bou Médiane retombe en sa torpeur.
Il s’agit, sujet passionnant entre tous et jamais épuisé depuis des
siècles, de savoir s’il est permis d’écrire le Koran avec une encre dans
laquelle une souris est tombée.
--Cela se peut, prétend Si Abd el Kader, si la souris n’est point morte,
mais c’est péché si elle s’est noyée.
--Pourtant, objecte mon mari, la souris, même vivante, est un être impur
qui suffit à corrompre l’encre...
--Il est permis, déclare Si Thami, de faire ses ablutions avec l’eau
dont un chien a bu. Or, comme la souris, le chien est un animal impur et
l’on ne saurait employer l’eau dans laquelle son cadavre aurait
séjourné...
Lentes et paisibles s’écoulent les heures en la mesria proprette. Des
nattes de jonc couvrent les murs et le sol; les manuscrits s’entassent
auprès d’un encrier en poterie tout hérissé de calames. Les notaires
sont accroupis sur leurs petits tapis de feutre rouge, dont ils ne se
séparent jamais, afin de pouvoir faire les prières rituelles en quelque
lieu qu’ils soient. Ils sirotent le thé à la menthe, ou boivent une
gorgée d’eau dans une coupe de verre qu’ils se passent... et ils
discutent, avec une béate satisfaction, sur des questions absurdes pour
lesquelles ils font étalage de science et de raisonnement.
Je vais saluer Zohor, la femme de notre hôte Si Thami. Elle est toujours
installée au rez-de-chaussée, dans une longue chambre qui donne sur le
patio. Des cotonnades à ramages garnissent les sofas. Les coussins
s’arrondissent ou s’allongent sous leurs housses de mousseline. Ils ne
sont point de soie, mais de toile brodée à chaque extrémité en teintes
monochromes. Aucun luxe n’apparaît dans la maison; tout y est simple,
convenable et propre. Une vieille esclave aide aux soins du ménage; elle
éleva Si Thami et le vénère. A présent les enfants du maître l’appellent
Dada.
Zohor fait, pour m’accueillir, un grand effort d’amabilité, car elle est
naturellement indolente. Sa vie glisse, insipide et monotone, comme
l’huile qui coule sans bruit. Après les premières formules de politesse,
nous nous taisons... Elle ne s’intéresse à rien de moi, ni de personne;
elle parle peu, ne monte pas aux terrasses et ne s’impatiente jamais.
C’est l’épouse admirable.
Son mari la traite avec une douceur hautaine empreinte de mépris.
Nous nous taisons... cela ne fait rien, il n’est pas nécessaire de
parler quand on n’a rien à dire. Il suffit d’être là pour honorer l’amie
et jouir de sa présence. Zohor allaite son dernier né avec une sereine
bestialité. De temps à autre elle répète, indifférente:
--Il n’y a pas de mal sur toi?
... Quel est ton état?
Et puis nous nous taisons encore...
La nuit tombe, les notaires se séparent sans avoir terminé la
discussion... chacun s’en va, son petit tapis rouge bien plié sous un
bras. La ruelle silencieuse s’émeut à peine de leurs pas discrets.