15 avril.

Curieuse sensation nocturne: je me rends à des noces chez le nakib des

Chorfa Alaouïine[38], notre grand ami, Mouley el Kebir.

De nouveau, Lella Fatima Zohra m’a transformée en idole. Et je suis

partie, enveloppée de voiles blancs, laissant à peine deviner mes yeux.

Le capuchon de ma djellaba est retenu sur ma tête par une grosse

cordelière d’or et de soie; mon burnous de fin cachemire blanc flotte au

vent du soir, il découvre parfois mes cherbils brodées d’argent, dans

les massifs étriers niellés. Kaddour conduit ma mule par la bride; un

petit esclave de Mouley Hassan nous précède avec une énorme lanterne.

Yasmine et Kenza, emmitouflées dans leurs haïks, ferment le cortège...

Quelques passants rasent les murs, indifférents, silhouettes furtives

qu’engloutit aussitôt la nuit. Pourtant, place El Hedim, nous croisons

des Européens, un groupe d’officiers. Ils se retournent, me contemplent,

échangent leurs réflexions... Cet équipage, mon costume, dénoncent une

femme de qualité.

--Tiens! une sultane en balade!

--Je donnerais quelque chose pour connaître la belle.

--C’est bizarre, l’attrait de ces femmes invisibles!...

Je passe, imperturbable et droite, dédaigneuse des vulgaires piétons.

J’ai pris un peu de l’âme musulmane en revêtant ces draperies; je

rougirais d’être aperçue par un homme et, lorsque le vent indiscret

écarte mon burnous, je le ramène avec précaution, voilant mes étriers et

mes mains.

Pourtant, j’ai bien gardé mon âme à moi, car je jouis du pittoresque de

mon cortège et de ce qu’il s’adapte si bien au site.

Nous franchissons Bab Mansour, plus énorme, plus impressionnante encore

dans la fantasmagorie lunaire. Les rayons glissent le long des mosaïques

aux reflets verts, qui luisent, telle une eau attirante et glacée dont

les gouffres d’ombre cernent les rives... Puis le chemin s’engage entre

les murs croulants des vieux palais. Dédale au sortir duquel la demeure

en fête, pleine de femmes parées et de cierges, apparaît plus

éblouissante.

Beauté des étoffes, des bijoux, des guirlandes de fleurs, des ors et des

parfums! Beauté d’Orient que je sens intensément et dont je fais

partie!...

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 45 / 94 题