Quatorze plats coiffés de leurs couvercles coniques, en paille tressée
ou en poterie, s’alignent devant la salle où le tajer Ben Melih à réuni
ses hôtes.
Il se plaît, quand il reçoit, à étaler une excessive magnificence.
Nous ne sommes que cinq, et les esclaves ont disposé auprès de nous une
dizaine de mrechs d’argent, lourdement ciselés, pleins d’eau de rose;
des brûle-parfums dont les effluves estompent la pièce d’une buée
bleuâtre; des plateaux chargés de tasses et de verres; des buires en
cristal contenant les sirops variés; des coupes débordantes de
pâtisseries.
Tout est splendide, abondant et riche... trop riche. Ce n’est point la
seigneuriale opulence de Mouley Hassan, mais un luxe neuf, indiscret,
qui dénonce la très récente fortune du marchand. La demeure rutile
insolemment de ses couleurs et de ses ors, que le temps n’a point encore
atténués; les brocarts des tentures et les mosaïques étincellent à
l’envi; les piles de coussins menacent les précieuses stalactites du
plafond; les tapis, selon le goût d’à présent, ont été tissés en
Angleterre, sur de fantaisistes modèles asiatiques. Un piano à queue
voisine avec un phonographe, et le tajer Ben Melih aime à raconter qu’il
le fit venir à grands frais, alors qu’aucune route n’était tracée, à
travers le bled. Il fallut quatre chameaux pour transporter la lourde
caisse, et quatre autres suivaient afin de les relayer... Les seize
cents réaux[40] que coûta cet instrument procurent au marchand le
plaisir vaniteux de relater son odyssée, tout en tapant avec un doigt,
au hasard, sur Les notes désaccordées.
De la coupole dorée, qui s’arrondit au centre de la salle, descend un
lustre aux scintillantes pendeloques, et des glaces appliquées le long
des parois prolongent et répètent la splendeur trop fastueuse des
choses.
Le tajer Ben Melih est un personnage rubicond, aux mains grasses. Un
très gros diamant brille à son annulaire, bien que le Coran interdise
aux hommes les bijoux d’or et les pierreries. Des mousselines
superposées calment l’éclat de son caftan géranium, dont le bord heurte
des chaussettes d’un vert pistache, fort irritant. Car le marchand, dans
ses voyages, prit quelques habitudes d’Europe. Ses commensaux, qui
fréquentent aussi Manchester et Marseille, Si Abd el Kerim à la figure
chafouine, et le noir Si Aïssa Zerhouni, affectent certain mépris pour
les Marocains à l’entendement étroit. Leurs critiques ne ménagent ni les
lettrés, ni les Chorfa, ni les Sultans; elles s’exercent même très
volontiers à leurs dépens.
--En l’an 1330[41], nous raconte Si Abd el Kerim, Fès fut assiégée
pendant trois mois par les Berbères qui pillaient les douars
environnants et répandaient l’épouvante. Notre maître Mouley Hafidh dut
se résoudre à appeler les Français à son secours. Mais, lorsque leurs
troupes approchèrent de la ville, le Sultan eut une hésitation. Il
réunit tous les savants pour prendre leurs conseils et décider avec eux
s’il convenait de laisser l’armée du général Moinier pénétrer dans la
sainte cité de Mouley Idriss... Le Sultan, qui était lui-même un lettré,
se plaisait aux controverses; comme toujours en pareil cas, l’entretien
dévia; et il discutait interminablement avec les savants sur le sexe de
la fourmi qui, selon les Écritures, adressa la parole à Salomon,--les
uns prétendant que c’était une fourmi-mâle, et les autres une
fourmi-femelle,--tandis que les Français entraient à Fès, sans
rencontrer de résistance... Allah est le plus savant!
A ces paroles, Si Ben Melih fut pris d’un tel rire qu’il faillit pâmer,
tandis que Si Aïssa Zerhouni se convulsait de plaisir.
--Certes! s’écria le marchand, après qu’il se fut calmé, cette histoire
est fort divertissante, mais je puis vous citer un trait, plus curieux
encore, de nos mœurs arriérées: Mouley Ahmed et Mouley Mahmoud,
petits-fils du Sultan Mouley Abd er Rahman, héritèrent en commun de la
demeure paternelle. Aucun d’eux ne voulut se désister de son droit,
moyennant une redevance à l’autre. Or, selon la coutume des Chorfa
Alaouiïne, un frère ne saurait voir les femmes de son frère, et leurs
épouses et concubines demeurant ensemble dans cette maison, ils se
trouvent ainsi proscrits de leur propre logis. Ils ne peuvent dépasser
les petites mesrias attenantes qu’ils habitent. En sorte que, s’ils
veulent parler à une épouse ou une favorite, et faire avec elle ce
qu’ils ont à faire, il leur faut l’envoyer quérir par une esclave, qui
la remmène une fois l’entretien terminé...
Nous accueillîmes ce récit par des exclamations et des compliments. Et
nous nous dilations intérieurement, en songeant que, si l’on en venait
aux anecdotes de harem, il y aurait fort à rire avec celles qui
circulent sur la maison de notre hôte... Ainsi nous devisions en
l’attente du repas.
Pendant ce temps, les esclaves avaient encore aligné quelques plats
devant nous, et Mahjouba la négresse passait l’aiguière aux ablutions.
On servit d’abord la pastilla, sorte de galette croustillante,
feuilletée, toute farcie de pigeonneaux, saupoudrée de cannelle et de
sucre. Puis un agneau rôti dont le ventre recélait un succulent
couscous. Ensuite vinrent d’innombrables poulets diversement
assaisonnés; des tajines de mouton aux olives, aux jeunes courgettes,
aux fonds d’artichauts, au fenouil, aux fèves tendres et vertes, aux
aubergines, aux pommes précoces, à tout ce que le Seigneur fit pousser
d’excellent à travers le bled et les jardins. Entre les plats, des
hors-d’œuvre couvraient la mida pour exciter nos appétits; mais, malgré
l’extrême acidité des citrons au vinaigre, des piments rouges et des
poivrons confits, nous regardâmes défiler les derniers mets d’un œil
morne et sans désir.
Et nous répondions avec accablement aux insistances de Si Ben Melih:
--Pardonne-nous!... Grâce à Dieu, nous sommes rassasiés! Certes! Tu
n’as pas restreint avec nous!...
--Si je n’ai pas restreint, proteste le marchand, c’est dans la
restriction, car, pour honorer des hôtes tels que vous, il ne devrait
plus rester en ville un poulet ni un seul mouton!... Au moins, goûtez
encore à ce méchoui.
Mais le méchoui au cumin ne saurait nous tenter, pas plus que les
«charia[42]»,--les petits cheveux,--que les femmes ont roulés
patiemment, un à un, entre leurs doigts; ni les beignets bourrés de
crème, de viandes ou d’amandes pilées; ni les beraouat à la frangipane;
ni les confitures de limons, de tomates et de fleurs d’oranger.
La verve des convives s’est éteinte; ils ne songent plus à médire de
leurs compatriotes.
Affalés sur les sofas, nous nous taisons, l’esprit lourd et la pensée
vague. Les pâtisseries, que les esclaves passent en même temps que le
thé, nous font presque horreur; le moindre geste nous semble épuisant...
Pourtant je me lève et je suis Mahjouba la négresse, afin d’aller dans
le harem où l’on m’attend. J’accomplis cette visite sans joie, par
simple bienséance, car les femmes du tajer Ben Melih ne méritent pas
seulement leur réputation de dévergondage. Ce sont les plus communes,
les plus grossières créatures que j’aie rencontrées; leurs
conversations feraient rougir un eunuque!
Elles m’entourent, me tripotent, m’examinent, tâtent mes vêtements,
évaluent mes bijoux, s’enquièrent du prix de tout ce que je porte,
soulèvent mes jupes, me posent des questions malséantes, rient de mes
moindres paroles avec des airs sournois et vicieux, m’indiquent
d’invraisemblables remèdes.....
J’ai peine à me défendre entre leurs mains curieuses et leurs langues
déchaînées. Yakout, la favorite, s’est emparée de ma bague, qu’elle
prétend échanger contre un vulgaire anneau dont elle fait miroiter
devant moi la pierre.
Elles sont toutes couvertes de joyaux et de brocarts rutilants; elles
exhalent des parfums violents et leurs visages si fardés ont des
expressions plus équivoques encore que ceux des cheikhat de Fès. Où donc
le tajer Ben Melih a-t-il été recruter son harem? Les esclaves
rivalisent avec leurs maîtresses d’inconduite et de propos obscènes.
Une jeune fille très brune, aux épaisses lèvres violettes et sensuelles
dans la face ronde, se glisse près de moi et murmure une plaisanterie,
que je feins n’avoir pas entendue.
Elle ne connaît pas la honte! C’est Halima, la fille aînée du marchand,
l’immariable jouvencelle. Qui voudrait épouser celle que tous les hommes
du pays ont approchée? Ses scandaleuses aventures ne se racontent
qu’après avoir dit: «Hachek!» (Sauf ton respect!)
Elle a dépassé les limites du célibat. Sachant trop bien qu’aucun
Meknasi ne consentirait à devenir son gendre, Si Ben Melih fit
pressentir un caïd du Zerhoun, en lui offrant, avec la fille, des
troupeaux de moutons, des oliveraies et des sacs de réaux. Malgré
l’appât, le montagnard déclina, lui aussi, l’opulente alliance.
Il eût peut-être passé sur la réputation de Halima, mais il craignit de
corrompre à jamais son harem, en y introduisant une femme sortie de
celui du marchand. Par une fatalité, la vierge la plus pudique et la
mieux gardée devient une fille de péché dès qu’elle pénètre chez Si Ben
Melih! Et les répudiations, la bâtonnade, les châtiments variés, pas
plus que les verrous, ne sauraient empêcher les débordements de toutes
ces perverses.
Las de surveiller, de sévir et de frapper en vain, Si Ben Melih se
résigne à ne plus voir, à ne plus entendre,... il voyage. Sans doute,
n’a-t-il d’espérance qu’en les compagnes dont, au paradis, le
Rétributeur dédommagera ses infortunes terrestres:
«_De bonnes et belles femmes,
Des femmes vierges aux grands yeux noirs, bien enfermées
dans des pavillons,
Et que jamais homme ni génie n’a touchées[43]..._»
... Je me sens fort mal à l’aise au milieu de ces effrontées. J’ai tenté
de prendre congé, mais je suis enlacée dans un réseau de protestations
et de mains familières.
Deux visiteuses, emmitouflées dans leurs haïks, détournent heureusement
l’attention. Elles quittent leurs babouches au seuil de la salle et nous
saluent.
La première écarte ses draperies de laine, et fait glisser, au bas du
menton, les linges dont elle avait masqué son visage. C’est une vieille
aux dents cariées, aux petits yeux larmoyants entre les rides, fort
déplaisante en vérité!... Elle me considère sans bienveillance et va
s’accroupir à l’autre bout de la pièce, entraînant Khaddouje et Saadia,
les co-épouses. Sa compagne, effacée, discrète, toujours voilée, se
place derrière elle et ne prononce pas une parole, désintéressée,
semble-t-il, de l’entretien.
Le vide, subitement, s’est fait autour de moi. Les femmes, les
favorites, les esclaves, les grandes et les petites filles, enveloppent
la vieille à figure d’entremetteuse, attentives, les regards brillants,
un sourire suspect au coin des lèvres. Elles discutent à voix basse avec
animation.
Personne, maintenant, ne s’occupe de moi. Je suis toute seule dans mon
coin, sur le sofa déserté. Même, il me semble sentir une gêne causée par
ma présence, un désir d’en être débarrassées...
Je me lève et prononce, par politesse, quelques formules de départ,
auxquelles on répond à peine.
Mais, dans le mouvement que j’ai fait en me rapprochant du groupe,
j’aperçois le pied de la silencieuse et pudique forme voilée, qui se
recule un peu plus dans l’ombre.
Et c’est un large pied, robuste, aux phalanges embroussaillées de
poils!.....