12 mars.

Deux paons se promènent dans un beau jardin.

Nonchalants et fiers, ils s’en vont à petits pas étudiés, comme ceux

d’une belle. Et le bout de leur queue balaye le sol qui reluit,

fraîchement lavé.

Des profonds parterres, les arbres et les fleurs jaillissent, pleins de

sève. Jamais émondés, livrés à leur fantaisie et mêlés de plantes

sauvages, ils croissent au hasard dans leur rigide encadrement de

mosaïques. Par caprice ornemental, plutôt que pour séparer le jardin du

reste de la cour, Si Ahmed Jebli le fit entourer de balustrades en bois

tournés et peints, à travers lesquelles s’évadent quelques branches.

Une touffe de bananiers agonise en un enchevêtrement de palmes jaunes

que le vent froisse; un poirier, tendrement fleuri, abrite leur déclin

de son triomphant renouveau; des oranges éclairent la sombre masse de

leurs arbres; d’invisibles violettes exhalent leur odeur.

Allégresse des fleurs dans la lumière et dans l’azur!... des rameaux

très blancs, balancés par la brise, qui papillonnent sur le ciel!... des

boiseries multicolores, des treillages, des petits pavillons aux

couleurs vives, des superbes oiseaux dont la somptuosité s’unit si

parfaitement à celle du décor, et qui réussissent,--comme ce palais,--à

faire de la beauté avec de trop insolentes splendeurs!

Savent-ils, ces paons, qu’ils sont bleus, au paroxysme du bleu, du même

bleu que les balustrades extrêmement bleues, et que l’incroyable bleu

profond du ciel? Ont-ils conscience de leur harmonie, en ce beau jardin

artificiel et passionné, lorsqu’ils vont boire aux bassins cerclés de

mosaïques et qu’ils font la roue, sous les arcades, auprès des portes où

miroitent autant d’ors et de rayonnantes magnificences que les leurs?

Savent-elles, ces belles recluses, chargées de bijoux et de soieries,

accroupies dans l’ombre des salles, savent-elles, ces négresses qui

circulent, portant à bras tendus les corbeilles de fruits ou les

plateaux de cuivre, l’accord qu’elles forment avec toutes choses de leur

demeure?

Et celui qui voulut cet ensemble, qui mit ces femmes et ces oiseaux dans

le jardin, qui allia le désordre des parterres à la précieuse recherche

des boiseries et des vasques, Si Ahmed Jebli, sait-il quel chef-d’œuvre

il réalisa?

Non, sans doute... Les Mauresques, les paons, les esclaves, les

fontaines et les fleurs ne raisonnent point.

Ni le riche marchand aux conceptions d’artiste, ni ses frères musulmans

qui, sans cesse, créent de la beauté, qui sont eux-mêmes de la beauté.

Mais d’instinct, et d’autant plus intensément, ils en vivent.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 37 / 94 题