Deux paons se promènent dans un beau jardin.
Nonchalants et fiers, ils s’en vont à petits pas étudiés, comme ceux
d’une belle. Et le bout de leur queue balaye le sol qui reluit,
fraîchement lavé.
Des profonds parterres, les arbres et les fleurs jaillissent, pleins de
sève. Jamais émondés, livrés à leur fantaisie et mêlés de plantes
sauvages, ils croissent au hasard dans leur rigide encadrement de
mosaïques. Par caprice ornemental, plutôt que pour séparer le jardin du
reste de la cour, Si Ahmed Jebli le fit entourer de balustrades en bois
tournés et peints, à travers lesquelles s’évadent quelques branches.
Une touffe de bananiers agonise en un enchevêtrement de palmes jaunes
que le vent froisse; un poirier, tendrement fleuri, abrite leur déclin
de son triomphant renouveau; des oranges éclairent la sombre masse de
leurs arbres; d’invisibles violettes exhalent leur odeur.
Allégresse des fleurs dans la lumière et dans l’azur!... des rameaux
très blancs, balancés par la brise, qui papillonnent sur le ciel!... des
boiseries multicolores, des treillages, des petits pavillons aux
couleurs vives, des superbes oiseaux dont la somptuosité s’unit si
parfaitement à celle du décor, et qui réussissent,--comme ce palais,--à
faire de la beauté avec de trop insolentes splendeurs!
Savent-ils, ces paons, qu’ils sont bleus, au paroxysme du bleu, du même
bleu que les balustrades extrêmement bleues, et que l’incroyable bleu
profond du ciel? Ont-ils conscience de leur harmonie, en ce beau jardin
artificiel et passionné, lorsqu’ils vont boire aux bassins cerclés de
mosaïques et qu’ils font la roue, sous les arcades, auprès des portes où
miroitent autant d’ors et de rayonnantes magnificences que les leurs?
Savent-elles, ces belles recluses, chargées de bijoux et de soieries,
accroupies dans l’ombre des salles, savent-elles, ces négresses qui
circulent, portant à bras tendus les corbeilles de fruits ou les
plateaux de cuivre, l’accord qu’elles forment avec toutes choses de leur
demeure?
Et celui qui voulut cet ensemble, qui mit ces femmes et ces oiseaux dans
le jardin, qui allia le désordre des parterres à la précieuse recherche
des boiseries et des vasques, Si Ahmed Jebli, sait-il quel chef-d’œuvre
il réalisa?
Non, sans doute... Les Mauresques, les paons, les esclaves, les
fontaines et les fleurs ne raisonnent point.
Ni le riche marchand aux conceptions d’artiste, ni ses frères musulmans
qui, sans cesse, créent de la beauté, qui sont eux-mêmes de la beauté.
Mais d’instinct, et d’autant plus intensément, ils en vivent.