2 mars.

Une avenue descend de la ville vers les remparts, large et d’un aspect

inhabituel. Les murs d’une mosquée s’élèvent à droite, un palmier les

dépasse qui semble regarder dans la rue. De l’autre côté s’alignent les

échoppes où travaillent des Juifs: bijoutiers, fabricants de lanternes

et de babouches, tisseurs de galons, marchands d’épices. Tout au bout,

une porte s’ouvre sur le Mellah, le lieu salé. C’est là que, jadis, les

Juifs, désignés aux besognes nauséabondes, tannaient les peaux de bêtes

et les salaient. Lorsqu’un Sultan revenait d’une expédition, il leur

envoyait aussi les têtes des rebelles, pour être préparées dans la

saumure. Ensuite elles étaient fichées le long des enceintes afin de

marquer les exploits du souverain, tout en médusant ses ennemis d’un

grand effroi... Cuites et recuites au soleil d’été, puis lamentables

sous les pluies diluviennes, elles restaient des mois à fixer le bled,

de leurs yeux morts, vidés par les rapaces.

Aujourd’hui les remparts n’arborent plus de sinistres trophées, et la

vie s’écoule en besognes familières dans la cité d’Israël, petite ville

bleue, d’un caractère spécial et inaltéré, enclose à côté de la grande

Meknès musulmane.

Mouchi Soutrit prétend y avoir découvert un ancien tapis de Rabat. Il

nous entraîne à travers les ruelles aux murs badigeonnés d’outremer.

Quelques Juifs nous suivent, dégingandés et blêmes dans leurs vêtements

noirs. Ils ont de longs nez tristes, des barbes frisottantes et

d’admirables yeux aux regards sournois.

La marmaille grouille; des femmes se penchent aux fenêtres; trois

aveugles déambulent, l’un derrière l’autre, en se tenant par les

épaules. Le premier s’agrippe à la queue d’un âne qui conduit ainsi le

trio.

Nous pénétrons avec notre guide en une pauvre maison où flotte un parfum

d’égout. Des femmes accroupies confectionnent les passementeries dont

les Musulmans ornent leurs caftans. Les ustensiles les plus divers

traînent autour d’elles; un marmot piaille sur son petit pot; des

guirlandes d’oignons et de piments sèchent, accrochées aux murs. Une

fillette gît dans un coin, chétive et pâle, si pâle qu’on dirait une

moribonde. Des essaims de mouches voltigent et la tourmentent. Ses yeux

en sont cernés comme d’un kohol répugnant. Personne ne s’occupe d’elle,

mais une tasse ébréchée, pleine de liquide, a été mise à portée de sa

main.

--Elle est bien malade! disons-nous.

--Ce n’est rien, répond une femme, elle a enfanté il y a quelques

jours...

Mon mari marchande le tapis, un vieux Rabat, aux points serrés, d’une

harmonieuse décoration. Il est beaucoup plus grand que la chambre, et il

faut le déployer dans la cour.

Depuis des années, explique la Juive, le Musulman, qui l’a mis en gage

chez mon père, ne paye plus les intérêts; nous voulons vendre ce tapis.

--Combien en demandes-tu?

--Cinquante réaux.

--C’est trop! Fais un prix raisonnable.

--Par l’Éternel! il nous garantissait de cette somme.

Une discussion s’engage. Obséquieuse, mais tenace, la Juive ne veut pas

lâcher un réal... Après bien des pourparlers, un arrangement se conclut

pourtant.

Dehors, nous retrouvons notre escorte qui s’est beaucoup augmentée. Un

gros homme ventripotent, ceint d’une écharpe en soie bariolée, nous

sollicite: «Ferons-nous au rabbin l’honneur de visiter sa maison?»

A notre réponse condescendante, Tôbi ben Kiram se redresse. Il nous

entraîne à travers les ruelles les plus encombrées; je le soupçonne de

vouloir exhiber sa bonne fortune à toute la Communauté. On se bouscule

dans le souk, des gens font la queue devant les étaux de bouchers qui

s’ornent de poumons rosâtres et mous. Une fade odeur de sang se mêle aux

relents d’ordures dont on est poursuivi; des trognons de choux, des

légumes écrasés gisent à terre; les individus exhalent une senteur

caractéristique. Des vieilles promènent leurs jupes couvertes de

broderies, et leurs châles d’un vert malsain; de malingres fillettes,

aux cheveux embroussaillés, plient sous le poids des couffes trop

remplies; des adolescents, des vieillards coiffés du traditionnel

foulard jaune, des femmes chargées de marmots morveux, se poussent et se

dépassent...

Il n’y a pas ici de ces quartiers paisibles qui s’endorment dans le

soleil. Une population trop dense étouffe entre les murs dont elle ne

saurait déborder. Et, bien que les maisons soient construites en

hauteur, avec plusieurs étages, la place manque. Des familles

s’entassent et végètent dans les logis trop étroits. Celui de notre

hôte, un des plus riches du Mellah, s’offre le luxe d’un assez large

patio. Il est très propre et clair, à cause des fenêtres qui donnent au

dehors. La chambre longue où l’on nous reçoit, s’orne, comme une pièce

arabe, de sofas et de coussins. Des tentures de mousseline flottent

devant la porte; des chandeliers en cuivre étincelant, des plats de

Chine, des verroteries et des fleurs sous globe, s’alignent, au-dessus

de boiseries peintes. Le thé est élégamment disposé sur une table, à la

mode européenne.

Le rabbin nous présente sa femme, une pâle Juive aux yeux bleus, dont

les cheveux apparaissent en bandeaux châtains qu’enserre la sebenia.

Elle semble jeune encore, malgré sa corpulence. Il y a vingt-cinq ans

que ses noces furent célébrées, alors qu’elle atteignait sa septième

année... Son visage garde certain charme de douceur, mais la silhouette

accuse des rotondités excessives, on dirait trois courges posées l’une

sur l’autre. Un rang d’émeraudes brutes et de perles s’enfouit dans les

replis du cou gras; des bracelets d’or très massifs encerclent ses

poignets.

Une fillette, vêtue à l’européenne, aide sa mère à servir le thé, les

confitures de tomates, les pâtisseries, les meringues blanches et

crémeuses. Isthir s’acquitte de sa tâche avec une aisance pudique de

très bon goût. Elle parle un français sans accent, car elle fréquente

l’école et prépare son certificat d’études.

--Ma fille a treize ans, dit le rabbin, elle se mariera bientôt. Nos

coutumes ont bien changé depuis quelques années. De mon temps, les

fillettes ne dépassaient pas huit ans avant que soient célébrées leurs

noces. Aujourd’hui, on les laisse grandir chez leurs parents.

Le fiancé est ce jeune Israélite en bottes et veston, très francisé,

assis sur une chaise, alors que nous sommes tous accroupis selon les

anciennes mœurs.

Après le mariage, le couple compte aller en France faire du commerce.

--Cela ne vous ennuie-t-il pas de quitter Meknès? demandé-je à la

fillette.

--Oh! non, madame, je serai contente de voyager.

Dans dix ans, ils feront, à Paris, un ménage très sortable; leurs

enfants flirteront dans les salons et suivront des conférences à la

Sorbonne.

Trop longtemps et durement opprimés, les Juifs marocains s’élancent à

présent vers la liberté. Malgré l’abjection d’une race pourrie par tous

les vices, les débauches, l’ivrognerie, les mariages précoces et

consanguins, la plus basse des servitudes, ils ont gardé l’intelligence

et les qualités essentielles de leur peuple. Ils nous apparaissent très

voisins, tellement aptes à s’assimiler nos habitudes, notre

civilisation!

Ces Juives fades et blondes nous ressemblent. Ces garçonnets anémiques,

aux visages effilés, qui, le samedi, délaissent les traditionnelles

djellabas de cotonnade noire et se promènent très fiers de leurs

costumes marins, auront vite fait de dépouiller à jamais toute orientale

apparence, pour se muer en hommes d’action dans nos capitales.

Le Mellah crève de toute part, et, ne pouvant s’épandre à son gré sur le

bled musulman, il déborde en Europe.

Pourquoi les Juifs regretteraient-ils un pays où ils furent des

esclaves, des parias, des maudits? Il n’y a pas longtemps encore, que

tous les égouts de la ville déversaient en leur quartier des flots

immondes, et que les Musulmans y faisaient jeter leurs ordures...

Interdiction absolue de s’en débarrasser! Lorsque l’amoncellement

devenait trop ignoble, que les odeurs empuantissaient les rues à

l’excès, une délégation d’Israélites s’en allait solliciter le pacha,

humblement, et obtenait, contre une forte somme, la permission de

nettoyer...

Leur existence n’était qu’une perpétuelle terreur. Toutes les révoltes,

quelle qu’en fût la cause, aboutissaient à un pillage du Mellah. Car on

les savait riches, malgré leur servitude, et les Juives ont une douce

peau blanche...

Ils furent épargnés une seule fois, en 1911, lors de la dernière

incursion berbère. Le cheikh de la kasbah voisine de Berrima, un vieux

coupeur de routes, avait une réputation de bravoure. Les notables

israélites vinrent se mettre sous sa protection en immolant devant lui

deux taureaux. Cheikh Ahmed ne pouvait se dispenser de les défendre. Il

le fit avec tant de vaillance que le Mellah et Berrima furent les seuls

quartiers préservés.

Je contemple nos hôtes: ceux du passé qui gardent encore le calot noir

et la lugubre djellaba; qui connurent les plus humiliantes

interdictions: défense de monter à cheval ou à mule, de revêtir des

étoffes de couleur, de chausser des babouches, de passer devant une

mosquée autrement qu’à quatre pattes, comme des chiens. Puis mes regards

se reportent sur ceux du présent, les fiancés qui préparent l’avenir.

Isthir est une belle fille vigoureuse; elle aspire à s’échapper vers une

plus large destinée. Malgré son aspect débile, Haroun rumine de vastes

projets. Il doit être persévérant, intelligent et débrouillard, comme

tous ceux de sa race; il a sans doute en lui l’envergure d’un négociant

ou d’un banquier. Une certaine gêne les paralyse encore tous les deux,

tels ces derniers relents qui s’attardent au Mellah, malgré les travaux

d’assainissement. Mais leurs manières ont déjà perdu presque toute

servilité. Demain ils relèveront la tête.

Les vieux gardent une attitude obséquieuse, une tendance à s’aplatir

devant le hakem.

Isthir et Haroun me semblent déjà plus près de nous que de leurs

parents.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 36 / 94 题