Une avenue descend de la ville vers les remparts, large et d’un aspect
inhabituel. Les murs d’une mosquée s’élèvent à droite, un palmier les
dépasse qui semble regarder dans la rue. De l’autre côté s’alignent les
échoppes où travaillent des Juifs: bijoutiers, fabricants de lanternes
et de babouches, tisseurs de galons, marchands d’épices. Tout au bout,
une porte s’ouvre sur le Mellah, le lieu salé. C’est là que, jadis, les
Juifs, désignés aux besognes nauséabondes, tannaient les peaux de bêtes
et les salaient. Lorsqu’un Sultan revenait d’une expédition, il leur
envoyait aussi les têtes des rebelles, pour être préparées dans la
saumure. Ensuite elles étaient fichées le long des enceintes afin de
marquer les exploits du souverain, tout en médusant ses ennemis d’un
grand effroi... Cuites et recuites au soleil d’été, puis lamentables
sous les pluies diluviennes, elles restaient des mois à fixer le bled,
de leurs yeux morts, vidés par les rapaces.
Aujourd’hui les remparts n’arborent plus de sinistres trophées, et la
vie s’écoule en besognes familières dans la cité d’Israël, petite ville
bleue, d’un caractère spécial et inaltéré, enclose à côté de la grande
Meknès musulmane.
Mouchi Soutrit prétend y avoir découvert un ancien tapis de Rabat. Il
nous entraîne à travers les ruelles aux murs badigeonnés d’outremer.
Quelques Juifs nous suivent, dégingandés et blêmes dans leurs vêtements
noirs. Ils ont de longs nez tristes, des barbes frisottantes et
d’admirables yeux aux regards sournois.
La marmaille grouille; des femmes se penchent aux fenêtres; trois
aveugles déambulent, l’un derrière l’autre, en se tenant par les
épaules. Le premier s’agrippe à la queue d’un âne qui conduit ainsi le
trio.
Nous pénétrons avec notre guide en une pauvre maison où flotte un parfum
d’égout. Des femmes accroupies confectionnent les passementeries dont
les Musulmans ornent leurs caftans. Les ustensiles les plus divers
traînent autour d’elles; un marmot piaille sur son petit pot; des
guirlandes d’oignons et de piments sèchent, accrochées aux murs. Une
fillette gît dans un coin, chétive et pâle, si pâle qu’on dirait une
moribonde. Des essaims de mouches voltigent et la tourmentent. Ses yeux
en sont cernés comme d’un kohol répugnant. Personne ne s’occupe d’elle,
mais une tasse ébréchée, pleine de liquide, a été mise à portée de sa
main.
--Elle est bien malade! disons-nous.
--Ce n’est rien, répond une femme, elle a enfanté il y a quelques
jours...
Mon mari marchande le tapis, un vieux Rabat, aux points serrés, d’une
harmonieuse décoration. Il est beaucoup plus grand que la chambre, et il
faut le déployer dans la cour.
Depuis des années, explique la Juive, le Musulman, qui l’a mis en gage
chez mon père, ne paye plus les intérêts; nous voulons vendre ce tapis.
--Combien en demandes-tu?
--Cinquante réaux.
--C’est trop! Fais un prix raisonnable.
--Par l’Éternel! il nous garantissait de cette somme.
Une discussion s’engage. Obséquieuse, mais tenace, la Juive ne veut pas
lâcher un réal... Après bien des pourparlers, un arrangement se conclut
pourtant.
Dehors, nous retrouvons notre escorte qui s’est beaucoup augmentée. Un
gros homme ventripotent, ceint d’une écharpe en soie bariolée, nous
sollicite: «Ferons-nous au rabbin l’honneur de visiter sa maison?»
A notre réponse condescendante, Tôbi ben Kiram se redresse. Il nous
entraîne à travers les ruelles les plus encombrées; je le soupçonne de
vouloir exhiber sa bonne fortune à toute la Communauté. On se bouscule
dans le souk, des gens font la queue devant les étaux de bouchers qui
s’ornent de poumons rosâtres et mous. Une fade odeur de sang se mêle aux
relents d’ordures dont on est poursuivi; des trognons de choux, des
légumes écrasés gisent à terre; les individus exhalent une senteur
caractéristique. Des vieilles promènent leurs jupes couvertes de
broderies, et leurs châles d’un vert malsain; de malingres fillettes,
aux cheveux embroussaillés, plient sous le poids des couffes trop
remplies; des adolescents, des vieillards coiffés du traditionnel
foulard jaune, des femmes chargées de marmots morveux, se poussent et se
dépassent...
Il n’y a pas ici de ces quartiers paisibles qui s’endorment dans le
soleil. Une population trop dense étouffe entre les murs dont elle ne
saurait déborder. Et, bien que les maisons soient construites en
hauteur, avec plusieurs étages, la place manque. Des familles
s’entassent et végètent dans les logis trop étroits. Celui de notre
hôte, un des plus riches du Mellah, s’offre le luxe d’un assez large
patio. Il est très propre et clair, à cause des fenêtres qui donnent au
dehors. La chambre longue où l’on nous reçoit, s’orne, comme une pièce
arabe, de sofas et de coussins. Des tentures de mousseline flottent
devant la porte; des chandeliers en cuivre étincelant, des plats de
Chine, des verroteries et des fleurs sous globe, s’alignent, au-dessus
de boiseries peintes. Le thé est élégamment disposé sur une table, à la
mode européenne.
Le rabbin nous présente sa femme, une pâle Juive aux yeux bleus, dont
les cheveux apparaissent en bandeaux châtains qu’enserre la sebenia.
Elle semble jeune encore, malgré sa corpulence. Il y a vingt-cinq ans
que ses noces furent célébrées, alors qu’elle atteignait sa septième
année... Son visage garde certain charme de douceur, mais la silhouette
accuse des rotondités excessives, on dirait trois courges posées l’une
sur l’autre. Un rang d’émeraudes brutes et de perles s’enfouit dans les
replis du cou gras; des bracelets d’or très massifs encerclent ses
poignets.
Une fillette, vêtue à l’européenne, aide sa mère à servir le thé, les
confitures de tomates, les pâtisseries, les meringues blanches et
crémeuses. Isthir s’acquitte de sa tâche avec une aisance pudique de
très bon goût. Elle parle un français sans accent, car elle fréquente
l’école et prépare son certificat d’études.
--Ma fille a treize ans, dit le rabbin, elle se mariera bientôt. Nos
coutumes ont bien changé depuis quelques années. De mon temps, les
fillettes ne dépassaient pas huit ans avant que soient célébrées leurs
noces. Aujourd’hui, on les laisse grandir chez leurs parents.
Le fiancé est ce jeune Israélite en bottes et veston, très francisé,
assis sur une chaise, alors que nous sommes tous accroupis selon les
anciennes mœurs.
Après le mariage, le couple compte aller en France faire du commerce.
--Cela ne vous ennuie-t-il pas de quitter Meknès? demandé-je à la
fillette.
--Oh! non, madame, je serai contente de voyager.
Dans dix ans, ils feront, à Paris, un ménage très sortable; leurs
enfants flirteront dans les salons et suivront des conférences à la
Sorbonne.
Trop longtemps et durement opprimés, les Juifs marocains s’élancent à
présent vers la liberté. Malgré l’abjection d’une race pourrie par tous
les vices, les débauches, l’ivrognerie, les mariages précoces et
consanguins, la plus basse des servitudes, ils ont gardé l’intelligence
et les qualités essentielles de leur peuple. Ils nous apparaissent très
voisins, tellement aptes à s’assimiler nos habitudes, notre
civilisation!
Ces Juives fades et blondes nous ressemblent. Ces garçonnets anémiques,
aux visages effilés, qui, le samedi, délaissent les traditionnelles
djellabas de cotonnade noire et se promènent très fiers de leurs
costumes marins, auront vite fait de dépouiller à jamais toute orientale
apparence, pour se muer en hommes d’action dans nos capitales.
Le Mellah crève de toute part, et, ne pouvant s’épandre à son gré sur le
bled musulman, il déborde en Europe.
Pourquoi les Juifs regretteraient-ils un pays où ils furent des
esclaves, des parias, des maudits? Il n’y a pas longtemps encore, que
tous les égouts de la ville déversaient en leur quartier des flots
immondes, et que les Musulmans y faisaient jeter leurs ordures...
Interdiction absolue de s’en débarrasser! Lorsque l’amoncellement
devenait trop ignoble, que les odeurs empuantissaient les rues à
l’excès, une délégation d’Israélites s’en allait solliciter le pacha,
humblement, et obtenait, contre une forte somme, la permission de
nettoyer...
Leur existence n’était qu’une perpétuelle terreur. Toutes les révoltes,
quelle qu’en fût la cause, aboutissaient à un pillage du Mellah. Car on
les savait riches, malgré leur servitude, et les Juives ont une douce
peau blanche...
Ils furent épargnés une seule fois, en 1911, lors de la dernière
incursion berbère. Le cheikh de la kasbah voisine de Berrima, un vieux
coupeur de routes, avait une réputation de bravoure. Les notables
israélites vinrent se mettre sous sa protection en immolant devant lui
deux taureaux. Cheikh Ahmed ne pouvait se dispenser de les défendre. Il
le fit avec tant de vaillance que le Mellah et Berrima furent les seuls
quartiers préservés.
Je contemple nos hôtes: ceux du passé qui gardent encore le calot noir
et la lugubre djellaba; qui connurent les plus humiliantes
interdictions: défense de monter à cheval ou à mule, de revêtir des
étoffes de couleur, de chausser des babouches, de passer devant une
mosquée autrement qu’à quatre pattes, comme des chiens. Puis mes regards
se reportent sur ceux du présent, les fiancés qui préparent l’avenir.
Isthir est une belle fille vigoureuse; elle aspire à s’échapper vers une
plus large destinée. Malgré son aspect débile, Haroun rumine de vastes
projets. Il doit être persévérant, intelligent et débrouillard, comme
tous ceux de sa race; il a sans doute en lui l’envergure d’un négociant
ou d’un banquier. Une certaine gêne les paralyse encore tous les deux,
tels ces derniers relents qui s’attardent au Mellah, malgré les travaux
d’assainissement. Mais leurs manières ont déjà perdu presque toute
servilité. Demain ils relèveront la tête.
Les vieux gardent une attitude obséquieuse, une tendance à s’aplatir
devant le hakem.
Isthir et Haroun me semblent déjà plus près de nous que de leurs
parents.