20 mars.

C’était au grand soir des noces, dans une des plus riches familles de

Meknès.

La mariée, accroupie sur une haute estrade dressée au milieu du patio,

présidait, comme une sultane, la cour de ses femmes en vêtements

somptueux. Quatre d’entre elles portaient l’izar, luxe suprême, draperie

de gaze formant une sorte de peplum impondérable et chatoyant, qui

amortit l’éclat du caftan de brocart.

Aussi les avait-on installées sur des sièges élevés, garnis de coussins.

Elles s’y tenaient très raides, recueillies et scintillantes, toutes

pénétrées de leur importance; car la parure devient en cette occasion

une chose grave, d’un caractère rituel, presque religieux. Et les autres

invitées, simplement accroupies sur les sofas, ne s’étonnaient pas de

ce que les plus belles fussent mises ainsi en évidence, puisque telle

est la coutume.

Des passantes, attirées par la fête, occupaient, anonymes, enveloppées

de leurs haïks, un autre coin du patio. Elles contemplaient la mariée,

fantôme voilé d’or et de pourpre; les fillettes portant des cierges; les

invitées aux atours merveilleux, et surtout les quatre idoles immobiles.

Deux d’entre elles voilaient leurs caftans sombres d’un izar en

mousseline jaune. La troisième, une négresse fort noire, l’air bestial

et satisfait, avait un izar blanc sur un caftan rose à ramages. La

quatrième, la plus splendide, était revêtue d’un caftan émeraude, broché

d’or, et d’un izar géranium. Sa volumineuse coiffure ceinte de bandeaux

d’or se couronnait d’un turban de plumes. Une ferronnière de diamants

brillait au milieu de son front, d’énormes anneaux d’oreilles enrichis

d’émeraudes, des colliers de perles et de pierreries aux longues

pendeloques, la paraient d’une manière somptueusement barbare, et,

hiératique, elle pensait:

--Oh! que cette coiffure me fait mal!... Je voudrais tant remuer un

peu... Cette fête a un caractère étonnant! Voilà bien les Mille et Une

Nuits!... Ces vêtements m’écrasent, je n’en peux plus... il faut

cependant rester jusqu’au bout.

Pendant ce temps, la neggafa[33], aux pieds du fantôme doré de la

mariée, faisait la présentation des cadeaux:

--_Allah!_... psalmodiait-elle d’une voix chantante,

_Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction!

Allah soit avec Lella Fathma

Qui a jeté ce caftan broché

En faveur de la mariée.

Et que cela lui soit rendu avec le bien!

S’il plaît à Dieu!_

_Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction!

Allah soit avec la haute influence!

Allah soit avec la femme du hakem

Qui a jeté ces bracelets

En faveur de la mariée.

Et que cela lui soit rendu avec le bien!

S’il plaît à Dieu!_

Tous les regards se tournaient, un moment, vers l’idole impassible que

j’étais...

Depuis trois jours, je suivais les cérémonies de ces noces et j’avais

varié mes toilettes, selon l’usage, en graduant savamment leur

splendeur.

Lella Fatima Zohra me parait chaque fois de ses nobles mains. Elle

m’avait même prêté quelques-uns de ses lourds et inestimables joyaux

pour ajouter aux miens.

--Car, me disait-elle, du moment que tu revêts nos costumes pour les

fêtes, il convient que tu sois la plus belle, afin que les critiques

t’épargnent. On te regardera plus qu’une autre, ô ma fille! Sache

qu’aucun détail de ta toilette ne passera inaperçu. Mais, grâce à Dieu!

ton époux ne «rétrécit» pas avec toi!... Tes parures, neuves et

superbes, sont bien dignes de la femme du gouverneur... Laisse-moi

cependant te mettre ces anneaux d’oreilles, que le Chérif m’apporta

récemment de Fès. Les tiens, encore que les pierres en soient

estimables, sont très anciens, passés de mode... Les invitées en

riraient.

Lella Fatima Zohra est la sagesse même. Elle connaît le cœur des femmes.

Le premier jour j’avais un caftan de satin «raisin sec» et une tfina de

mousseline blanche; le second jour, un caftan de brocart noir à grands

ramages multicolores; et le troisième jour, j’étais devenue cette idole

éblouissante, drapée de gaze géranium.

Du fard avivait mes joues trop pâles, des dessins bruns et minutieux

s’élevaient entre mes sourcils à la courbe rectifiée; mes yeux

s’allongeaient de kohol. Mon visage apparaissait minuscule au milieu des

joyaux, sous l’enroulement soyeux du turban.

Parfois j’apercevais dans un miroir, accroché au-dessus d’un sofa, cette

étrange sultane empanachée. Je doutais que ce pût être moi!... Mais je

me sentais ainsi mieux adaptée au cadre, à la fête et à la foule

brillante des noces.

Yasmine et Kenza s’enorgueillissent de mon faste, elles s’en trouvent

rehaussées à leurs propres yeux.

--Tu étais la plus salée de toute assemblée! déclare Kenza. Tu avais une

démarche plus noble que les autres, on eût dit une femme du Dar

Makzen[34]... Je ne regardais que toi: et, te voyant si belle, mon cœur

dansait!

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 38 / 94 题