Vrais joyaux des Mille et Une Nuits, les bijoux des Marocaines sont
lourds et somptueux. Ils s’harmonisent avec les soieries trop
magnifiques, les fards trop violents, les parfums trop enivrants, les
demeures trop luxueuses.
Ils éclipsent la beauté des femmes, ils éblouissent, ils accablent...
Les khelkhall, qui s’entrechoquent au moindre pas, pèsent aux fines
chevilles qu’ils enserrent. Les anneaux meurtrissent et déforment les
oreilles, malgré la chaînette qui les soutient sur la tête. Les énormes
pierreries jettent un éclat dont la brutalité blesse et déconcerte.
Dans les demeures en fête, il y a des femmes vêtues de brocarts et plus
étincelantes que des idoles.
Des bracelets d’or ciselé chargent leurs bras; des rangs de perles fines
encerclent leurs cous bruns; les cabochons précieux font d’étranges
saillies sur leurs bagues; les ferronnières enrichies de diamants
brillent au milieu des fronts, sous l’échafaudage compliqué des turbans
rehaussés de broderies et de plumes. Quelques-unes portent de hauts
diadèmes où les pierreries jettent des lueurs vertes et rouges parmi les
entrelacs du métal. D’autres ont la tête ceinte d’un souple bandeau en
perles, d’où tombent les longs glands en rubis. Les nattes noires,
encadrant le visage, sont piquées d’agates et d’améthystes. Des
émeraudes scintillent sur les boucles de ceinture, délicatement ouvrées.
Étincelante d’or et de gemmes précieuses, la Marocaine tout entière est
un joyau, dont on ne perçoit que le resplendissement.
Sur l’ordre de Lella Fatima Zohra, les esclaves ont apporté ses
coffrets. La vieille Cherifa, en femme de traditions, résiste aux
nouvelles coutumes. Ce ne sont point des boîtes européennes, vulgaires
et prétentieuses, selon le goût d’aujourd’hui, mais d’anciennes
cassettes peintes, rehaussées de clous aux dessins réguliers, incrustées
d’ivoire ou de nacre.
Elle en tire d’invraisemblables bijoux: des colliers en grosses perles
de filigrane, d’où pendent trois rosaces d’or, constellées de
pierreries; des plaques précieuses et lourdes, d’une allure toute
byzantine; des émaux rutilants comme des flammes figées; des boucles
d’oreilles dont le chaton d’émeraude se ferme d’un petit couvercle en or
perforé, afin qu’on y puisse enclore les parfums qui tomberont goutte à
goutte sur les épaules.
Est-ce croyable? Tant de parures, et si merveilleuses, à une vieille
femme, dédaignée de son époux, et qui ne les porte jamais!... Un trésor
où la perfection du travail rivalise avec la valeur des pierres.
Lella Fatima Zohra me fait constater leur splendeur désuète.
--Ce sont, ô ma fille, de très vieilles choses, passées de mode. Elles
appartinrent à la sultane Aïcha Mbarka, aïeule de Mouley Hassan. J’en
fus parée moi-même dans ma jeunesse, et s’il plaît à Dieu, je t’en
prêterai lorsque tu iras à des fêtes, car certains de ces colliers
restent encore appréciables...
»Regarde ces perles, continua-t-elle en s’animant, ne dirait-on pas des
gouttes de lune? Et ces bagues, excellemment ciselées, réjouissantes à
l’infini!... Ce bandeau, que brodent ces émeraudes plus transparentes et
vertes que les ailes de sauterelles, me couronnait au jour de mes
noces... Et ces bracelets me furent donnés en présent par Mouley Hassan,
alors que j’étais son unique épouse.
Le voix de la vieille cherifa s’est insensiblement altérée.
Émoi des souvenirs évoqués, des années où elle fut jeune et peut-être
charmante?...
Regret d’un amour qu’elle aurait éprouvé pour l’inconstant mari?...
Ou, plus simplement, volupté des bijoux, toujours palpitante au cœur des
femmes?...
Lella Fatima Zohra resserre les cassettes et les bijoux merveilleux.
Son visage n’a point changé.
Il garde son secret sous une constante et sereine expression d’apathie.
1ᵉʳ mars.
Étrange isolement des harems, si bien à l’écart que les tragiques
convulsions du monde n’y parviennent même pas en échos assourdis... Des
milliers de petites vies se déroulent derrière les murs, paisibles,
insouciantes et monotones, affairées à de petites choses, assombries de
petits soucis, éclairées de petites joies, sans percevoir le râle
formidable des peuples...
Douce ignorance, quiétude parfaite de la pensée, tandis que nous
haletons d’horreur et d’angoisse dans le même temps, nous qui ne voyons
pas davantage, mais qui savons!...