10 février.

Vrais joyaux des Mille et Une Nuits, les bijoux des Marocaines sont

lourds et somptueux. Ils s’harmonisent avec les soieries trop

magnifiques, les fards trop violents, les parfums trop enivrants, les

demeures trop luxueuses.

Ils éclipsent la beauté des femmes, ils éblouissent, ils accablent...

Les khelkhall, qui s’entrechoquent au moindre pas, pèsent aux fines

chevilles qu’ils enserrent. Les anneaux meurtrissent et déforment les

oreilles, malgré la chaînette qui les soutient sur la tête. Les énormes

pierreries jettent un éclat dont la brutalité blesse et déconcerte.

Dans les demeures en fête, il y a des femmes vêtues de brocarts et plus

étincelantes que des idoles.

Des bracelets d’or ciselé chargent leurs bras; des rangs de perles fines

encerclent leurs cous bruns; les cabochons précieux font d’étranges

saillies sur leurs bagues; les ferronnières enrichies de diamants

brillent au milieu des fronts, sous l’échafaudage compliqué des turbans

rehaussés de broderies et de plumes. Quelques-unes portent de hauts

diadèmes où les pierreries jettent des lueurs vertes et rouges parmi les

entrelacs du métal. D’autres ont la tête ceinte d’un souple bandeau en

perles, d’où tombent les longs glands en rubis. Les nattes noires,

encadrant le visage, sont piquées d’agates et d’améthystes. Des

émeraudes scintillent sur les boucles de ceinture, délicatement ouvrées.

Étincelante d’or et de gemmes précieuses, la Marocaine tout entière est

un joyau, dont on ne perçoit que le resplendissement.

Sur l’ordre de Lella Fatima Zohra, les esclaves ont apporté ses

coffrets. La vieille Cherifa, en femme de traditions, résiste aux

nouvelles coutumes. Ce ne sont point des boîtes européennes, vulgaires

et prétentieuses, selon le goût d’aujourd’hui, mais d’anciennes

cassettes peintes, rehaussées de clous aux dessins réguliers, incrustées

d’ivoire ou de nacre.

Elle en tire d’invraisemblables bijoux: des colliers en grosses perles

de filigrane, d’où pendent trois rosaces d’or, constellées de

pierreries; des plaques précieuses et lourdes, d’une allure toute

byzantine; des émaux rutilants comme des flammes figées; des boucles

d’oreilles dont le chaton d’émeraude se ferme d’un petit couvercle en or

perforé, afin qu’on y puisse enclore les parfums qui tomberont goutte à

goutte sur les épaules.

Est-ce croyable? Tant de parures, et si merveilleuses, à une vieille

femme, dédaignée de son époux, et qui ne les porte jamais!... Un trésor

où la perfection du travail rivalise avec la valeur des pierres.

Lella Fatima Zohra me fait constater leur splendeur désuète.

--Ce sont, ô ma fille, de très vieilles choses, passées de mode. Elles

appartinrent à la sultane Aïcha Mbarka, aïeule de Mouley Hassan. J’en

fus parée moi-même dans ma jeunesse, et s’il plaît à Dieu, je t’en

prêterai lorsque tu iras à des fêtes, car certains de ces colliers

restent encore appréciables...

»Regarde ces perles, continua-t-elle en s’animant, ne dirait-on pas des

gouttes de lune? Et ces bagues, excellemment ciselées, réjouissantes à

l’infini!... Ce bandeau, que brodent ces émeraudes plus transparentes et

vertes que les ailes de sauterelles, me couronnait au jour de mes

noces... Et ces bracelets me furent donnés en présent par Mouley Hassan,

alors que j’étais son unique épouse.

Le voix de la vieille cherifa s’est insensiblement altérée.

Émoi des souvenirs évoqués, des années où elle fut jeune et peut-être

charmante?...

Regret d’un amour qu’elle aurait éprouvé pour l’inconstant mari?...

Ou, plus simplement, volupté des bijoux, toujours palpitante au cœur des

femmes?...

Lella Fatima Zohra resserre les cassettes et les bijoux merveilleux.

Son visage n’a point changé.

Il garde son secret sous une constante et sereine expression d’apathie.

1ᵉʳ mars.

Étrange isolement des harems, si bien à l’écart que les tragiques

convulsions du monde n’y parviennent même pas en échos assourdis... Des

milliers de petites vies se déroulent derrière les murs, paisibles,

insouciantes et monotones, affairées à de petites choses, assombries de

petits soucis, éclairées de petites joies, sans percevoir le râle

formidable des peuples...

Douce ignorance, quiétude parfaite de la pensée, tandis que nous

haletons d’horreur et d’angoisse dans le même temps, nous qui ne voyons

pas davantage, mais qui savons!...

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 35 / 94 题