El Mâati, le mokhazni, envoie sa fille passer la journée avec Yasmine et
Kenza. Sans doute dans l’espoir qu’apitoyés par le dénuement de Rabha,
nous donnerons de l’argent ou des vêtements. La petite grelotte, un
mince caftan plaqué sur son corps d’oiseau. Des traces de coups, longues
et bleuâtres, rayent ses jambes et ses reins.
--Qui t’a fait cela?
--Mon père. Il m’a battue l’autre jour, répond-elle.
Rabha n’a pas peur de nous. Elle aimerait à demeurer ici, comme ces
petites filles bien habillées, qui mangent à leur contentement et
boivent du thé très sucré. Leurs maîtres sont généreux, ils ne ménagent
rien!
S’il plaît à Dieu nous l’élèverons, elle aussi, dans notre maison.
Toute confiante, Rabha me raconte son histoire:
--Tu sais, ma mère était du Sous. Elle fut répudiée et partit. Mon père
prit une autre femme, une veuve qui avait une fille. Celle qui n’a plus
sa mère s’écrie: «Je suis orpheline!» Arrive une belle-mère, elle pleure
des larmes de sang... El Mâati n’est pas méchant, mais, quand il se met
en colère, il ne mesure pas les coups. On le craint! L’autre jour, la
fille de cette femme a cassé la théière. Mon père rentre: «Qui l’a
brisée?» dit-il.
»Elle répondit: «C’est Rabha.»
»J’étais innocente, mais la femme dit aussi: «C’est Rabha», et j’ai
mangé du bâton... Je me tus et cherchai en ma tête. Ce matin, quand mon
père revint, je lui appris: «Écoute, ces femmes se moquent de toi! En
ton absence, elles font venir des hommes et se réjouissent avec eux. Il
en reste toujours un, à la porte, pour signaler ton retour, c’est
pourquoi tu ne les surprends jamais.» A ces mots, l’œil de mon père
devint rouge. Il a battu la femme et la fille jusqu’à ce que son bras
fût fatigué... Alors, j’ai dit: «C’est bien! Vous m’aviez fait battre
pour une faute que je n’avais pas commise, je vous ai fait battre pour
ce que vous n’aviez pas fait.» Mon père a ri extrêmement!...
--Mais ces femmes, ô pauvrette, ne pensais-tu pas à leur rancune?
--Qu’importe! Maintenant elles me craignent, et, si je reste ici,
qu’ai-je à faire avec elles?
Rabha jubile encore de sa ruse!... C’est une toute petite fille, frêle
et douce, qui paraît six ans à peine.