4 février.

El Mâati, le mokhazni, envoie sa fille passer la journée avec Yasmine et

Kenza. Sans doute dans l’espoir qu’apitoyés par le dénuement de Rabha,

nous donnerons de l’argent ou des vêtements. La petite grelotte, un

mince caftan plaqué sur son corps d’oiseau. Des traces de coups, longues

et bleuâtres, rayent ses jambes et ses reins.

--Qui t’a fait cela?

--Mon père. Il m’a battue l’autre jour, répond-elle.

Rabha n’a pas peur de nous. Elle aimerait à demeurer ici, comme ces

petites filles bien habillées, qui mangent à leur contentement et

boivent du thé très sucré. Leurs maîtres sont généreux, ils ne ménagent

rien!

S’il plaît à Dieu nous l’élèverons, elle aussi, dans notre maison.

Toute confiante, Rabha me raconte son histoire:

--Tu sais, ma mère était du Sous. Elle fut répudiée et partit. Mon père

prit une autre femme, une veuve qui avait une fille. Celle qui n’a plus

sa mère s’écrie: «Je suis orpheline!» Arrive une belle-mère, elle pleure

des larmes de sang... El Mâati n’est pas méchant, mais, quand il se met

en colère, il ne mesure pas les coups. On le craint! L’autre jour, la

fille de cette femme a cassé la théière. Mon père rentre: «Qui l’a

brisée?» dit-il.

»Elle répondit: «C’est Rabha.»

»J’étais innocente, mais la femme dit aussi: «C’est Rabha», et j’ai

mangé du bâton... Je me tus et cherchai en ma tête. Ce matin, quand mon

père revint, je lui appris: «Écoute, ces femmes se moquent de toi! En

ton absence, elles font venir des hommes et se réjouissent avec eux. Il

en reste toujours un, à la porte, pour signaler ton retour, c’est

pourquoi tu ne les surprends jamais.» A ces mots, l’œil de mon père

devint rouge. Il a battu la femme et la fille jusqu’à ce que son bras

fût fatigué... Alors, j’ai dit: «C’est bien! Vous m’aviez fait battre

pour une faute que je n’avais pas commise, je vous ai fait battre pour

ce que vous n’aviez pas fait.» Mon père a ri extrêmement!...

--Mais ces femmes, ô pauvrette, ne pensais-tu pas à leur rancune?

--Qu’importe! Maintenant elles me craignent, et, si je reste ici,

qu’ai-je à faire avec elles?

Rabha jubile encore de sa ruse!... C’est une toute petite fille, frêle

et douce, qui paraît six ans à peine.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 33 / 94 题