20 janvier.

Des jardins entre les grands murs... Ils ont cette grâce maladive et

touchante des Musulmanes prisonnières. Trop de mosaïques, trop de

fontaines, trop de marbres et trop de splendeurs.

Inconsciente nostalgie de l’espace...

Les fleurs s’étiolent à l’ombre des orangers; les fruits mûrissent avec

peine; un jet d’eau s’élance au-dessus de la vasque, d’un effort

désespéré pour échapper à l’oppressante angoisse du jardin. Mais le ciel

est loin, très haut, par-dessus les vieilles murailles que le regard ne

franchit point. Et la plainte de l’eau raconte une éternelle

déception...

Elles prennent le thé sous les arcades, lentement, à petites gorgées, et

elles disent de vaines paroles insignifiantes, sans penser à rien. Elles

ont mis leurs caftans de brocart, leurs sebenias multicolores et leurs

turbans les plus volumineux. Mais elles sont de trop noble caste pour

monter aux terrasses et les voisines n’envieront pas ces parures.

Un merle sautille dans les branches en les contemplant de son petit œil

jaune et rond qui s’étonne. Pourquoi ces lourdes soieries ramagées d’or,

ces fards, ces bijoux somptueux, puisque nul ne doit les contempler que

le maître, toujours le même, un vieillard détaché des choses de ce

monde!... Le saint homme est parti dès l’aube, à la mosquée, faire ses

dévotions.

Elles étalent les plis de leurs caftans et s’immobilisent, les mains,

rougies au henné, rigidement posées sur leurs genoux. Elles se sentent

belles;--c’est la fête. Elles en ont parlé depuis bien des jours et

l’attendaient avec impatience.

Mais les heures sont lentes à passer... Elles ne s’ennuient pas; elles

ne savent pas ce que c’est que l’ennui. Leur vie n’est qu’un immense

ennui...

Un repas très copieux appesantit leur esprit; elles ne bougent plus, le

regard vague et doucement bestial.

Enveloppée de son haïk, une esclave pénètre dans le jardin, elle

s’avance vers les belles recluses, leur baise l’épaule avec componction

et s’accroupit à quelque distance. Elle donne des nouvelles de sa

maîtresse, une parente, et présente ses vœux pour la fête. Les

politesses s’échangent, traditionnelles, à voix indifférentes et lasses.

Puis la messagère rajuste ses voiles et s’en va.

Un chardonneret, de sa cage peinte et dorée, lance d’étourdissantes

roulades inutiles; le jet d’eau redouble vainement ses efforts; les

fleurs haussent leurs calices vers le soleil qui lèche à peine les

hautes parois.

Elles restent toujours impassibles, aucun sourire n’illumine leurs

visages aux longs yeux peints, mais une secrète joie agite leurs cœurs,

car Mabrouka la négresse les a vues, et elle pourra dire:

--Pour le Mouloud, Lella Zohra portait un caftan neuf en brocart jaune,

à six réaux la coudée, et Lella Maléka avait une «sebenia de

balance[32]» qui lui tombait jusqu’à la taille!

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 32 / 94 题