10 décembre.

Lella Meryem incline aux confidences. Par elle j’apprends les petits

secrets des harems, ceux que les autres ne diront pas, malgré leur

amitié.

--Tu es plus que ma sœur, déclare-t-elle, j’ai mesuré ton entendement.

--Pourquoi, lui ai-je demandé, n’habitez-vous pas, selon la coutume,

chez le père de ton mari? Là, tu te plairais auprès de Lella Fatima

Zohra, là des jardins où te promener, des fontaines toujours

murmurantes...

--Sans doute, me répondit-elle, mais là se trouve Mouley Hassan.

Son regard compléta les paroles, et je devinai: Mouley Abdallah, homme

de sens, voulut soustraire sa charmante gazelle aux coups d’un chasseur

endurci.

Certes, ce serait un grand péché devant Allah, que de jeter les yeux sur

l’épouse de son fils! Mais Mouley Hassan ne sait pas refréner ses

désirs, et, peut-être, croit-il à des droits d’exception, pour un

personnage tel que lui...

Qui blâmerait la prudence de Mouley Abdallah, possesseur d’une perle si

rare, à l’éclat merveilleux?

--O Puissant! que de négresses, que de vierges! s’exclame la petite

Cherifa. Mouley Hassan se rend à Fès chaque fois qu’arrive un convoi

d’esclaves et il en ramène les plus belles. Lella Fatima Zohra montre

bien de la patience! Et que ferait-elle, la pauvre? Mouley Hassan l’a

rejetée comme un vieux caftan... Sais-tu, continue-t-elle, les yeux

brillants, que, malgré sa barbe blanche, il veut encore épouser une

jeune fille!

--Un jour, Lella Fatima Zohra m’en a parlé, mais j’ignore même le nom de

celle qu’il choisit.

--C’est Lella Oum Keltoum, ta voisine de terrasse, tu dois la connaître?

Lella Oum Keltoum! La sombre fillette que ne peuvent distraire les

splendeurs du couchant ni la réunion des femmes bavardes...

--Pourquoi le Chérif la convoite-t-il ainsi? Elle n’est pas même

jolie... Il ne manque pas à Meknès de vierges plus attirantes.

--Oui, me répond Lella Meryem, mais il ne saurait trouver, dans tout le

pays, une héritière aussi fortunée. Or, Mouley Hassan aime les réaux

d’argent autant que les jouvencelles, et il veut épouser Lella Oum

Keltoum bien qu’elle se refuse obstinément à ce mariage.

--Depuis quand, ô ma sœur, les vierges sont-elles consultées sur le

choix de leur époux? Voici des années que je vis parmi les Musulmanes,

et, de ma vie, je n’entendis parler de ceci.

--O judicieuse! telle est en effet notre coutume, et les adolescentes

sont mariées par leur père ou leur tuteur, sans avoir jamais vu celui

qu’elles épousent... Alors comment donneraient-elles leur avis, et qui

songerait à le leur demander!... Par Allah, ce serait inouï, et bien

malséant! Mais, pour ce qui est de Lella Oum Keltoum, les choses sont

différentes.

»C’est une étrange histoire entre les histoires:

»Son père, Sidi M’hammed Lifrani--Dieu l’ait en sa Miséricorde,--était

un cousin de Mouley Hassan. Il a laissé d’immenses richesses. Combien de

vergers, de terres, d’oliveraies, de silos pleins de blé, de pressoirs

d’huile! Et des moutons, des négresses, des sacs de douros empilés dans

les chambres!... Quand il mourut, à défaut d’héritier mâle, une partie

de ses biens retournèrent au Makhzen, et Lella Oum Keltoum, son unique

enfant, eut le reste. C’était encore la moitié du pays.

»Or, il y avait eu, du temps de son père, une rivalité entre les deux

cousins: Mouley Hassan détestait Sidi M’hammed Lifrani, plus riche et

plus puissant que lui... On dit qu’il essaya, par des cadeaux au grand

vizir, de remplacer son cousin qui était Khalifa du Sultan. Il n’y

parvint pas. Plus tard, une réconciliation étant intervenue, Mouley

Hassan prétendit, pour l’assurer, faire un contrat de noces avec Lella

Oum Keltoum. Elle perdait à peine ses petites dents!

»Sidi M’hammed chérissait sa fille, la seule enfant qu’Allah lui eût

conservée. Il refusa de la donner à son cousin, disant que ce serait un

péché de marier, à un homme déjà vieux, une fillette à peine oublieuse

de la mamelle. Mais à partir de ce moment, il eut peur... Quand il

sentit ployer ses os, il fit venir les notaires, et arrangea toutes ses

affaires.

»Et voici pour Lella Oum Keltoum: il déclara dans son testament, par une

formule très sacrée, qu’elle désignerait elle-même son époux, fût-il

chrétien, fût-il juif,--hachek[25]!--pourvu qu’il se convertit à

l’Islam. Et que son consentement devrait être donné par elle devant

notaires, et inscrit dans un acte, pour que son mariage pût être

célébré.

»Le Cadi fut très scandalisé d’une pareille volonté, si contraire à nos

usages. Mais la clause était valable, inscrite dans un testament

conforme à la loi, et Sidi M’hammed y avait également inséré, par

prudence, un legs important au Cadi. En sorte qu’il ne pouvait annuler

ce testament sans se léser lui-même.

--Alors, que peut faire Mouley Hassan? Lella Oum Keltoum n’a qu’à

choisir un époux de son gré.

--C’est justement ce qu’avait voulu son père, mais le meilleur cheval,

quand il est mort, ne saurait porter un caillou... Mouley Hassan

chercha, tout d’abord, à faire annuler le testament. Le Cadi s’y refusa.

Il voulut ensuite ramener Lella Oum Keltoum à Meknès. Elle était restée

à Fès comme au temps de son père, et elle échappait mieux, ainsi, aux

desseins du Chérif.

»Le tuteur, un homme juste et craignant Dieu, essaya de s’opposer à ce

retour; il connaissait les convoitises de Mouley Hassan. Alors celui-ci

demanda sa révocation. Certes, il dut payer beaucoup, car il l’obtint.

Un autre tuteur fut nommé, et commencèrent les tourments de Lella Oum

Keltoum. Elle vit entourée d’ennemis. Sa mère, Marzaka, est la plus

mauvaise; une esclave ne saurait avoir qu’un cœur d’esclave. Mouley

Hassan acheta sa complicité par des cadeaux. C’est Marzaka elle-même qui

a traîné sa fille à Meknès, malgré sa résistance.

--Et si Lella Oum Keltoum désignait un autre homme!

--Elle l’a voulu. Par défi, elle prétendait épouser un nègre affranchi.

Mouley Hassan interdit aux notaires d’aller recevoir sa déclaration, et

Marzaka battit sa fille jusqu’à ce que la peau s’attachât aux cordes...

Quant au nègre, on ignore ce qu’il devint, et les gens disent en parlant

de lui:--«Qu’Allah l’ait en sa miséricorde!» comme pour un mort...

--S’il plaît à Dieu! m’écriai-je, Lella Oum Keltoum finira par

l’emporter sur tous ces perfides!

--Qui le sait! Nul n’échappe à son destin. Tu connais l’histoire de ce

marchand trop prudent: pour éviter les voleurs, il coucha dans un

fondouk. Or la terrasse était vieille et s’écroula sur lui... Sa mort

était écrite cette nuit-là.

--Ne crains-tu pas, si Mouley Hassan parvient à épouser Lella Oum

Keltoum, qu’il ne se venge de ses refus?

--Allah!... Tu ne connais pas les hommes! Il se réjouira d’elle parce

qu’elle est jeune, et de ses biens, puisqu’elle est riche. Et sa

résistance, qui l’irrite à présent, il la jugera tout à fait excellente,

quand elle sera sa femme. Une vierge pudique et bien gardée ne saurait

agir autrement à l’égard de l’homme qu’elle doit épouser, même si le

mariage la réjouit secrètement. Certes Lella Oum Keltoum hait Mouley

Hassan à la limite de la haine, car il fut cause de tous ses maux. Mais

il a bien trop d’orgueil pour le croire...

Lella Meryem se tait, lasse d’avoir si longtemps parlé d’une même

chose... et soudain, l’esprit occupé d’un sujet tout aussi passionnant,

elle s’écrie:

--O ma sœur!... le brocart que Lella Maléka portait, dit-on, aux noces

de sa nièce, le connais-tu? sais-tu où l’on en peut avoir?... Pour moi,

on l’a cherché en vain à toutes les boutiques de la Kissaria... Dans ma

pensée, elle l’aura fait venir de Fès.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 24 / 94 题