Des babillages au-dessus de la ville, lorsque le soleil déclinant
magnifie les plus humbles choses...
Les vieux remparts rougissent ainsi que des braises; les minarets
étincellent par mille reflets de leurs faïences; les hirondelles, qui
tournoient à la poursuite des moucherons, semblent des oiseaux d’or
évoluant dans l’impalpable et changeante fantaisie du ciel.
Pépiements, disputes, bavardages, cris de femmes et d’oiseaux...
L’ombre de Meknès s’allonge, toute verte, sur le coteau voisin et
l’envahit... Le dôme d’un petit marabout, ardent comme une orange au
milieu des feuillages, n’est plus, soudain, qu’une coupole laiteuse,
d’un bleu délicat. La lumière trop vive s’est atténuée, les montagnes
s’enveloppent de brumes chatoyantes et pâles... seuls, les caftans des
Marocaines jettent encore une note dure dans l’apaisement du crépuscule.
Ils s’agitent sur toutes les terrasses. Ils sont rouges, violets,
jaunes ou verts, excessivement. Leurs larges manches flottent au rythme
convenu d’un langage par signes. Ainsi les femmes communiquent, de très
loin, avec d’autres qu’elles n’approcheront jamais.
A cette heure, elles dominent la ville, interdisant aux hommes l’accès
des terrasses. Elles surgissent au-dessus des demeures, où elles
attendirent impatiemment l’instant de détente et de presque liberté,
dans l’étendue que balaye le vent... Mais il est des recluses, plus
recluses que les autres, les très nobles, les très gardées, qui ne
connaîtront jamais les vastes horizons, ni les chaînes du Zerhoun
sinuant derrière la ville, ni les voisines bavardes et curieuses... Et
les Cherifat sentent leur cœur plus pesant lorsque l’ombre envahit les
demeures. Elles songent à celles qui s’ébattent là-haut: les esclaves,
les fillettes, les femmes de petite naissance...
Combien leur sort est enviable! Quelques-unes se livrent aux escalades
les plus hardies pour rejoindre des amies. Elles se montrent une étoffe,
échangent des sucreries et des nouvelles. Rien ne saurait égaler la
saveur d’une histoire scandaleuse!
Mais elles restent indifférentes à la magie du soir.
Une adolescente, ma voisine de terrasse, se tient à l’écart des groupes,
toujours pensive.
Un obsédant souci contracte sa bouche aux lèvres charnues. Elle a le
visage rond, les joues fermes et brunes, un nez légèrement épaté, des
yeux plus noirs que les raisins du Zerhoun. Lella Oum Keltoum n’est pas
belle, mais elle possède d’immenses richesses.
Son père, Sidi M’hammed Lifrani, mourut il y a quelques années. C’était
un cousin de Mouley Hassan. Il ne laissa qu’une fille, héritière de sa
fortune, ma sauvage petite voisine.
Je la salue:
--Il n’y a pas de mal sur toi?
--Il n’y a pas de mal, répond-elle sans un sourire.
Le silence nous sépare de nouveau, comme chaque soir, car je n’ai pas su
encore apprivoiser la taciturne. Lella Oum Keltoum détourne la tête et
son regard s’en va très loin, dans le vague du ciel... Les esclaves
bavardent et rient, accoutumées sans doute à cette étrange mélancolie.
Une grosse négresse, flamboyante de fard, promène ses airs repus en des
vêtements trop somptueux. Ses formes, d’une plénitude abusive, roulent
et tanguent à chacun de ses pas. Une aimable grimace épanouit, en mon
honneur, sa face de brute, tandis qu’elle s’approche de la terrasse.
--Comment vas-tu?
--Avec le bien... Quel est ton état?
--Grâce à Dieu!
--Qui es-tu?
--La «maîtresse des choses» en cette demeure, répond-elle, non sans une
vaniteuse complaisance.
--Je croyais que Sidi M’hammed Lifrani,--Dieu le garde en sa
Miséricorde!--n’avait laissé aucune épouse?
--Certes! mais moi, j’ai enfanté de lui Lella Oum Keltoum.
--Ah! c’est ta fille... Elle semble malade, la pauvre!
--Oui, sa tête est folle... Aucun toubib ne connaît de remède à ce mal,
ricane la négresse en s’éloignant.
La fillette, qui épiait notre entretien, me jette un regard malveillant.
Qu’ai-je fait pour m’attirer sa rancune?
Je voudrais l’apaiser, mais elle a disparu tout à coup, comme une
chevrette effarouchée.
La cité crépusculaire se vide.
La nuit bleuit doucement, noyant d’ombre les choses éteintes. La vallée
devient un fleuve ténébreux, les montagnes ne sont plus que d’onduleuses
silhouettes. Un grand silence plane sur la ville.
Tous les oiseaux ont regagné leurs nids, et toutes les femmes, leurs
demeures.