20 décembre.

Trois fumeurs de kif rêvent au coin de la place devant l’échoppe du

kaouadji[26].

Le jour s’achève, triste et sombre: quelques feuilles d’un vert flétri

jonchent le sol. Elles ne savent pas mourir en beauté. L’automne est une

apothéose pour notre vieux monde, le suprême éclat des choses

finissantes, plus exquises d’être à l’agonie. L’Afrique ne connaît que

l’ivresse ardente du soleil; dès qu’il disparaît, elle s’abandonne,

lamentable.

Mais les fumeurs échappent à la mélancolie des saisons: un chardonneret

chante au-dessus de leurs têtes, dans une cage suspendue à l’auvent de

la boutique; un pot de basilic, placé devant leurs yeux, arrondit sa

boule verte, et le kif s’évapore lentement, fumée bleuâtre, au bout des

longues pipes ciselées et peintes.

Ils ont ainsi toutes les chansons, toute la verdure et tout le soleil...

Ce sont deux jeunes hommes et un vieillard. Leurs yeux vagues larmoient,

perdus dans le mystère d’une extase; ils ne bougent pas, respirent à

peine. Leurs visages doux et béats s’alanguissent en une même torpeur

voluptueuse.

Le vieillard murmure des paroles sans lien, d’une étrange voix chantante

et suave:

_--Viens, Lella!...

... ô ma gazelle!

... mon petit œil!

... mon petit foie!

... Viens, ô ma dame! ma chérifa!...

... viens!_

Le jour s’éteint.

Les fumeurs de kif continuent à contempler le vide.

Mollement, un mûrier trempe ses branches dans la nuit, et ses feuilles

tombent silencieuses, comme à la surface d’un étang.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 25 / 94 题