30 novembre.

Mouley Hassan nous a trouvé une demeure voisine de la sienne. Le vizir

qui l’édifia mourut il y a quelques années, et les exactions du

moqaddem[20], des notaires, et du cadi, ont abouti au morcellement de

ses biens.

Parce qu’un tuteur fut déshonnête, nous vivrons au milieu des splendeurs

que le vizir Hafidh conçut pour la joie de ses yeux, et celle de ses

descendants... Étendus sur des sofas, nous déchiffrerons les

inscriptions désabusées qui se déroulent parmi les dentelles en stuc.

_Dieu seul est grand!

Lui seul persiste!

La seule paix durable.

C’est à Lui que nous retournerons._

Les plafonds de cèdre, ciselés, peints et dorés, les lourdes portes, les

mosaïques aux miroitantes étoiles, les vitraux enchâssés en des alvéoles

de stuc, dispensant un jour plus mystérieux, les salles immenses et les

boudoirs de sultanes, précieux, étincelants et secrets, rivalisent de

somptuosité avec le palais voisin. Et l’on dit que le menzeh, d’où l’on

embrasse un si prestigieux panorama depuis les chaînes du Zerhoun

jusqu’aux cimes lointaines de l’Atlas, ne fut élevé, par le vizir, que

pour masquer la vue à la maison du Chérif, qu’il jalousait.

Une lutte sournoise divisa ces deux hommes, d’orgueil égal, qui

n’osèrent s’attaquer de face; chacun prétendant surpasser l’autre en

magnificence.

Outre l’intérêt qu’il nous porte, Mouley Hassan, dont les démarches

parvinrent à nous obtenir cette demeure, n’est pas sans jouir de la

pensée que toutes ces merveilles auront été réalisées par son rival

pour la joie de Nazaréens.... Et, sans doute, est-ce à ce mobile inavoué

que nous devrons de vivre en un tel cadre de beauté.

Tandis que le vizir Hafidh se réjouissait avec ses hôtes, dans les

salles supérieures, ouvertes par cinq arcades devant «le monde

entier»--le vallon, les collines, les montagnes bleues, du matin, et

roses, du crépuscule,--les femmes végétaient en ces longues pièces

luxueuses et sombres qui donnent sur le riadh.

Mélancolie charmante du jardin revenu à l’état sauvage!

Allées de mosaïque jonchées de feuilles mortes; vasque de marbre,

verdâtre et branlante, dont l’eau ruisselle avec un bruit de sanglot;

tonnelle de passiflores, jamais émondée, que soutiennent des bois

tournés et vermoulus; enchevêtrement des rosiers, des lianes et des

bananiers aux larges palmes; oranges mûrissantes, dans le vert cru des

feuillages; petits pavillons précieusement peints, lavés par toutes les

pluies; et les fleurs des églantiers, pâles, décolorées, d’être nées à

l’ombre de murailles vétustes et trop hautes...

En ces mois d’automne, le soleil ne dore plus que le faîte des arbres et

le jardin frissonne, humide et morose dans la lumière glauque de ses

bosquets.

Quelques lézards sinuent, rapides, à la poursuite d’un insecte; des

merles sautillent à travers les branches d’un vieux poirier; les guêpes

tournoient en bourdonnant, qui ont fait leur ruche entre les stalactites

dorées des arcades. Il semble que l’on réveille une demeure enchantée,

où les araignées tissaient paisiblement leurs toiles sur les ciselures

merveilleuses, depuis que la mort emporta le «Maître des choses» en la

Clémence d’Allah.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 19 / 94 题