Mouley Hassan nous a trouvé une demeure voisine de la sienne. Le vizir
qui l’édifia mourut il y a quelques années, et les exactions du
moqaddem[20], des notaires, et du cadi, ont abouti au morcellement de
ses biens.
Parce qu’un tuteur fut déshonnête, nous vivrons au milieu des splendeurs
que le vizir Hafidh conçut pour la joie de ses yeux, et celle de ses
descendants... Étendus sur des sofas, nous déchiffrerons les
inscriptions désabusées qui se déroulent parmi les dentelles en stuc.
_Dieu seul est grand!
Lui seul persiste!
La seule paix durable.
C’est à Lui que nous retournerons._
Les plafonds de cèdre, ciselés, peints et dorés, les lourdes portes, les
mosaïques aux miroitantes étoiles, les vitraux enchâssés en des alvéoles
de stuc, dispensant un jour plus mystérieux, les salles immenses et les
boudoirs de sultanes, précieux, étincelants et secrets, rivalisent de
somptuosité avec le palais voisin. Et l’on dit que le menzeh, d’où l’on
embrasse un si prestigieux panorama depuis les chaînes du Zerhoun
jusqu’aux cimes lointaines de l’Atlas, ne fut élevé, par le vizir, que
pour masquer la vue à la maison du Chérif, qu’il jalousait.
Une lutte sournoise divisa ces deux hommes, d’orgueil égal, qui
n’osèrent s’attaquer de face; chacun prétendant surpasser l’autre en
magnificence.
Outre l’intérêt qu’il nous porte, Mouley Hassan, dont les démarches
parvinrent à nous obtenir cette demeure, n’est pas sans jouir de la
pensée que toutes ces merveilles auront été réalisées par son rival
pour la joie de Nazaréens.... Et, sans doute, est-ce à ce mobile inavoué
que nous devrons de vivre en un tel cadre de beauté.
Tandis que le vizir Hafidh se réjouissait avec ses hôtes, dans les
salles supérieures, ouvertes par cinq arcades devant «le monde
entier»--le vallon, les collines, les montagnes bleues, du matin, et
roses, du crépuscule,--les femmes végétaient en ces longues pièces
luxueuses et sombres qui donnent sur le riadh.
Mélancolie charmante du jardin revenu à l’état sauvage!
Allées de mosaïque jonchées de feuilles mortes; vasque de marbre,
verdâtre et branlante, dont l’eau ruisselle avec un bruit de sanglot;
tonnelle de passiflores, jamais émondée, que soutiennent des bois
tournés et vermoulus; enchevêtrement des rosiers, des lianes et des
bananiers aux larges palmes; oranges mûrissantes, dans le vert cru des
feuillages; petits pavillons précieusement peints, lavés par toutes les
pluies; et les fleurs des églantiers, pâles, décolorées, d’être nées à
l’ombre de murailles vétustes et trop hautes...
En ces mois d’automne, le soleil ne dore plus que le faîte des arbres et
le jardin frissonne, humide et morose dans la lumière glauque de ses
bosquets.
Quelques lézards sinuent, rapides, à la poursuite d’un insecte; des
merles sautillent à travers les branches d’un vieux poirier; les guêpes
tournoient en bourdonnant, qui ont fait leur ruche entre les stalactites
dorées des arcades. Il semble que l’on réveille une demeure enchantée,
où les araignées tissaient paisiblement leurs toiles sur les ciselures
merveilleuses, depuis que la mort emporta le «Maître des choses» en la
Clémence d’Allah.