--Balek! Balek![21] crie le mokhazni qui m’accompagne, en me frayant un
passage au milieu de la foule.
Je cherche vainement à modérer son ardeur, à lui faire comprendre que
les souks appartiennent à tous, que je dois supporter comme un autre
leur encombrement matinal. Kaddour ne peut admettre que la femme du
hakem[22] soit arrêtée dans sa marche, et, malgré mes objurgations, il
continue à écarter les gens par des: Balek! de plus en plus
retentissants.
Kaddour est un grand diable, maigre, nerveux, tout d’un jet, attaché
spécialement au service de mon mari. Les yeux pétillent dans sa face
presque noire; une petite barbe frisotte sur ses joues osseuses; le nez
s’étale avec satisfaction; les lèvres, épaisses et violacées, grimacent
d’un large rire en découvrant les dents très blanches. Un mélange de
sauvagerie et d’intelligence anime son visage expressif; ses djellaba
négligées bâillent sur le caftan, et son turban semble toujours sortir
de quelque bagarre. Mais Kaddour porte fièrement le burnous bleu des
mokhaznis et son allure a quelque chose de noble.
Il marche d’un pas souple et bondissant, tel un sloughi. Monté, il
évoque les guerriers du Sahara. Les piétons s’écartent en hâte devant
les ruades et les écarts de son cheval qu’il éperonne sans cesse, pour
l’orgueil de le dompter tandis qu’il se cabre.
Kaddour est pénétré de ses mérites: il sait tout, il comprend tout.
En vérité, débrouillard, vif et malin, il a trouvé moyen de nous
procurer les plus invraisemblables objets, d’installer notre demeure aux
escaliers étroits, de passer les meubles par les terrasses, et de nous
carotter[23] sur les achats. Il se révèle serviteur précieux et
pittoresque, d’un dévouement à toute épreuve. Kaddour paraît déjà nous
aimer et s’apprête à nous exploiter discrètement, comme il convient
vis-à-vis de bons maîtres qui ont du bien, et pour lesquels on
donnerait au besoin sa vie.
Nous quittons les souks où les esclaves, les bourgeois aux blanches
draperies, les femmes du peuple emmitouflées dans leurs haïks, se
pressent autour des échoppes. Les petits ânes, chargés de légumes,
trottinent dans la cohue qui s’ouvre et se referme avec une inlassable
patience. Parfois un notable, campé sur une mule, passe imperturbable et
digne.
Les ruelles s’engourdissent alentour dans la tiédeur du soleil, plus
calmes, plus solitaires par le contraste de leur bruyant voisinage...
--Veux-tu entrer chez moi? C’est ici, me dit le mokhazni en désignant
une impasse.
Avant que j’aie le temps de lui répondre, il a bondi jusqu’à une porte,
à laquelle il heurte en proférant des «ouvre!» impérieux.
La femme se dissimule derrière le battant qu’elle entrebâille, et elle
prononce les formules de bienvenue. Puis elle nous précède jusqu’au
patio, modeste et délabré, sur lequel donnent deux pièces tout en
longueur. Mais les carreaux rougeâtres reluisent, bien lavés; aucun
linge, aucun ustensile ne traîne, les matelas très durs sont garnis de
coussins, et une bouillotte fume dans un coin sur un canoun de terre.
Accroupi près de la porte, Kaddour prépare le thé avec autant de grâce
et de soin que Mouley Hassan.
Ce n’est plus notre mokhazni, mais un Arabe dont je suis l’hôte.
Astucieux, il avait prévu ma visite et a su m’attirer dans son quartier.
Zeineb porte un caftan neuf et une tfina fraîchement blanchie.
--C’est la fille d’un notaire, m’apprend Kaddour avec satisfaction; du
reste, moi-même je suis Chérif!
Qui n’est pas Chérif à Meknès?
La jeune femme verse l’eau chaude sans omettre de me congratuler selon
les règles. Elle a de beaux yeux, dont la nuance grise étonne, et un
visage régulier. C’est une vraie citadine à la peau blanche, aux allures
langoureuses; mais des éclairs traversent parfois ses prunelles, sous
l’ombre des cils palpitants...
Elle me présente sa sœur Mina, une grande fille timide et pâle, à l’air
niais; puis elle m’apporte de l’eau de rose et un mouchoir brodé qu’elle
tient à m’offrir.
Une humble allégresse anime le petit patio: des canaris gazouillent en
leurs cages, quelques plantes égayent des poteries grossières, et le
soleil glisse de beaux rayons dorés jusqu’à la margelle d’un puits
ouvrant son œil presque au ras du sol, dans un vétuste encadrement de
mosaïques.